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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Vol à l’étalage chez American Apparel » (Tao Lin)

Un incident kleptomane comme révélateur des dessous possibles d’une vie de bohème new-yorkaise. Un trip vibrant pour jouer avec les mots et ce qu’ils désignent de nos jours.

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Tao Lin

Sam s’est réveillé vers 3 h 30 de l’après-midi et n’a vu aucun mail de Sheila. Il s’est fait un smoothie. Il s’est allongé sur son lit et a regardé l’écran de son ordinateur. Il s’est douché et habillé et a ouvert le fichier Word contenant ses poèmes. Il a regardé ses mails. Une heure plus tard environ il faisait nuit dehors. Sam a mangé des céréales avec du lait de soja. Il a mis des choses en vente sur eBay puis a essayé de deviner le mot de passe de la boîte mail de Sheila, sans croire qu’il y arriverait, et sans y arriver. Il a fait cinquante jumping jacks. « Putain, j’avais l’impression d’être une merde, allongé sur mon lit », a-t-il dit à Luis quelques heures plus tard sur Gtalk. « Je voulais m’endormir tout de suite mais c’était pas possible. J’ai besoin de m’endormir. N’importe quand. Juste m’écrouler et dormir.
– J’ai joué à des jeux vidéo, a dit Luis. Perfect Dark. J’ai tué des gens pendant deux heures et puis ça a commencé à m’ennuyer. Je comprends quand tu dis pas possible.
– C’est la merde, a dit Sam.
– Tu vois ces gens qui se lèvent tous les matins et qui font des trucs, a dit Luis.
– Je vais manger des céréales même si j’ai pas faim, a dit Sam.
– Et qui sont super dynamiques, a dit Luis. Et qui bossent, et qui lâchant jamais leur travail. Quels nazes.
– Nous aussi on fait des trucs, a dit Sam. Regarde nos livres.
– Je sais, mais ça rapporte pas d’argent, a dit Luis. Est-ce qu’on est, je sais pas, ce mot, des « bohèmes ». Ou un truc comme ça. Nos bios : « Ils vécurent dans la misère tout en écrivant leurs chefs-d’œuvre. »
– On est la génération baisée, a dit Sam. Faut que quelqu’un fasse un communiqué de presse pour annoncer ça.

Fin des années 2000. Sam, jeune écrivain new-yorkais en voie de reconnaissance si ce n’est de « succès » à proprement parler, vit vite au coeur de la ville qui ne dort jamais, entre relations sentimentales compliquées, consommation effrénée de substances illicites, discussions interminables avec des amis en ligne ou IRL, parties de jeux vidéo endiablées et séances d’écriture aléatoires. Réfléchissant dans d’incertains moments de lucidité froide, il se demande si ce mode de vie peut espérer une certaine pérennité et s’il peut survivre au bref séjour en cellule et au risque réel d’entrée permanente dans le système américain de fichage judiciaire que lui font courir ses accès de kleptomanie en magasin, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de chemises de la chaîne American Apparel.

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ShopliftingFromAmericanApparel

Quelques semaines plus tard, Sam marchait vers la bibliothèque avec un grand café glacé à la main. Il avait une lecture dans quelques heures. Il pensait à la chemise qu’il portait. Il est entré chez American Apparel. Il a regardé des choses et parfois touché des choses. Il a vu une personne qui tenait un livre à dix centimètres de son visage et dont les yeux dépassaient du livre. Sam a pensé que la personne avait un comportement étrange. Quelques minutes plus tard Sam sortait de chez American Apparel avec une chemise American Apparel à la main.
La personne avec le livre a fait des bruits derrière Sam sur le trottoir. « Vous travaillez là ? » a demandé Sam. La personne a dit que oui. « Vous travaillez vraiment pour American Apparel ? » a dit Sam. La personne a dévoilé un insigne de police attaché à la boucle de sa ceinture sous son pull trop grand. « Oh », a dit Sam.
Ils sont retournés à l’intérieur. Ils sont descendus au sous-sol. On a pris des photos de Sam et on lui a passé des menottes. « C’est pas nous qu’il faut voler », a dit un responsable en regardant un écran d’ordinateur. « Volez des salauds. Nous on fait du commerce équitable. On a des conditions de travail équitables, je veux dire.
– Je dépense mon argent dans des endroits encore mieux, a dit Sam. Des restos végétariens bio.
– Je suis à fond pour ça », a dit le responsable.
Quelqu’un a écrit « arrêté » sur la photo de Sam et l’a accrochée au mur avec une trentaine d’autres photos. La personne qui avait attrapé Sam a mis sa tête près de la tête de Sam et a pris une autre photo. « Qu’est-ce que t’essaies de faire, Luigi ? a dit quelqu’un. De gratter un bonus ? »
Derrière Sam deux personnes se sont chuchoté des choses.
Quelques secondes plus tard quelqu’un a enlevé les menottes de Sam.
Environ quinze minutes plus tard deux policiers sont arrivés et ont passé d’autres menottes à Sam et l’on fait sortir et monter dans une voiture de police.

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Unknown

De ce matériau poudreux et instable qu’est la vie de bohème littéraire à Manhattan dans les années 2000 avec ses à-côtés, Tao Lin, poète, romancier et nouvelliste américain vivant à Brooklyn, a façonné en 2009 cette novella, publiée entre ses deux premiers romans et traduite en français en 2014 par Charles Recoursé chez Au Diable Vauvert. Vrai-faux récit journalistique à la fois intime et distancié, fondamentalement étonnant dans son maniement même de l’ordinaire qui ne devrait pas l’être tant que ça, « Vol à l’étalage chez American Apparel » a souvent conduit la critique anglaise et américaine à évoquer Bret Easton Ellis et le jeune Douglas Coupland, avec ses phrases subtilement déroutantes dans leur candeur apparente, leur capacité à assumer la fausse évidence avec un sourire contraint, et leur sens de l’humour bizarre.

C’est peut-être bien là que Tao Lin se distingue le plus de ses deux prestigieux aînés : sous sa plume électrique, l’humour potache et la blague geek poétique prennent fréquemment une autre dimension, aux résonances plus insidieuses, plus inquiétantes, et désertent en douceur le spectaculaire de l’affrontement à l’air du temps pour explorer des rivages plus ignorés. Adaptée à l’écran sous une forme à son tour résolument surprenante, mêlant les insertions documentaires aux rêveries fictionnelles, par Pirooz Kalayeh en 2012, la novella inscrit à sa manière l’ennui existentiel – arboré comme un drapeau ambigu par toute une jeunesse à haut capital culturel et à finances en amélioration – dans une forme rare d’hallucination plus ou moins collective, ancrée elle-même dans des signifiants habilement vidés de leur substance et dans un ricanement poétique touchant du doigt une forme peu commune de tragique.

Sam a montré l’immeuble de l’autre côté de la rue et dit qu’il avait habité là. Il se souvenait qu’il s’était appuyé contre une rampe d’escalier dans l’immeuble trois ou quatre ans plus tôt, un vendredi soir à l’époque où il était à la fac, et il écoutait une cassette de développement personnel tout en songeant à se suicider. Il se souvenait qu’il tenait le lecteur de cassettes dans une main et regardait le fil des écouteurs qui sortait du lecteur de cassettes. Le fil lui avait paru très étrange.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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