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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Spermogramme » (Pierre Escot)

La somptueuse grenade à fragmentation qui marquait le début du travail de Pierre Escot, enfin disponible.

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Tu es là ? Viens près de moi. Qu’est-ce que t’as ? –
Rien. Pourquoi tu me regardes comme ça ? –
Alors tu y vas ? –
Non, pas encore –
Qu’est-ce que tu attends ? –
Je regarde les petites comètes de voitures. Les bâtiments remplis d’orgues.
Qu’est-ce que vous prenez ? –
Une pression –
Fumée et vinyles aux murs. Toucher le comptoir en pleine courbe.
Et toi là ! Toi ! Tu m’payes un coup ? –
C’est à moi que vous parlez ? –
Exactement –
Qu’est-ce que vous prenez ? –
La même chose que toi. T’as une drôle de gueule toi ! Tu viens d’où ?
Ça ne t’intéresse pas. –
Eh ! Oh ! Le prends pas comme ça ! C’est juste pour parler ! Oh et puis merde ! J’en veux pas de ta pression ! Tu peux t’la carrer ! Pauv’ con ! –
Vas-y, vas-y. Joue donc –
Qu’est-ce que tu racontes ? –
Allez bois ta pression –
L’odeur de la sciure, la fumée. S’oublier.
Tu te prends pour qui ! –
Je vous dois combien ? –
Tu te défiles pauv’ nul ! Je vais te… –
Il lance son poing.
…foutre sur la gueule –
Tu n’es pas là. Tu es déjà parti. J’ai besoin d’une chambre. J’ai besoin de dormir.
…va s’expliquer –
Me pousse. Sang. Adrénaline. Poing. Estomac. Une main se pose doucement sur son épaule. L’homme est à terre. Il se retourne. C’est une femme.

Dès les toutes premières pages, dans ce qui pourrait d’abord apparaître comme une presque banale « scène de bar », où s’entremêleraient soudaines amitiés de comptoir, rêveries à peine polies, désaltérations fiévreuses et rixes menaçantes, la lectrice ou le lecteur ressentira sans doute au plus intime que la poésie ici sera avant tout affaire d’interstices secrets, de plaies béantes et d’osmoses en apparence contre nature.

Écrit il y a plus de trente ans comme la vraisemblable pierre de touche à partir de laquelle aurait pu être jaugé ensuite l’ensemble de la production de Pierre Escot, des performances aux poèmes, des oeuvres graphiques aux récits, « Spermogramme » avait été tenu au secret, comme si le hasard noir ou l’inconscient collectif du monde de l’édition, en le conservant soigneusement à l’écart de toute publication, avait souhaité mieux préserver le mystère qui entourait « Planning » (2007) et « Occiput » (2008), « Décompte zéro » (2011) et « Décompte zéro un » (2013), et surtout, peut-être, l’incroyable « Le Carnet Lambert – Extraits » (2015). Grâce aux éditions Supernova, depuis janvier 2021, chacune et chacun d’entre nous détient désormais, potentiellement, cette redoutable possibilité d’une clé.

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On m’a demandé de tuer quelqu’un. Le répondeur glissait l’adresse d’un hangar. Des spots de 500 et 1000 watts blancs et bleus éclairaient l’endroit, la plaine près du hangar. Derrière l’enchevêtrement vertical parallèle, des hommes se tenaient ; ils me donnèrent un P 38 et une enveloppe avec la photo de l’homme à abattre. La voix du plus petit se multipliait par touches d’échos dans l’immense salle où la lumière touchait à peine. Un gros spot dans la tête, le ciel qui défilait, 3 hommes en costume noir, de la lumière bleue le ciel. Je suis parti. Le hangar était désert. Rentré chez moi, j’ai déchiré l’enveloppe, sur la photo c’était moi. Souriant, frais disponible, j’ai rien compris. On me payait pour me tuer. Je suis revenu dans le hangar. J’ai tiré partout, les spots tombaient et explosaient dans une grande lueur sifflante, les lumières bleues et blanches vacillèrent, elles s’étiraient en collant. Je tirais partout, le dernier projecteur resta debout un coup de pistolet devenait une rafale de mitrailleuse l’immense pièce en écho. Ils n’existaient plus, ma photo n’existait plus. Je suis sorti en riant et criant comme un fou j’ai mis le feu au hangar, un immense feu dans la nuit. Ma chemise me collait à la peau, une sirène hurlait, je jonchais des cadavres de bouteilles, les rues étaient luisantes, des hélicoptères passaient dans le ciel.

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Du bar brawler à l’enfant capricieux, de l’amant délicat au tueur à gages inquiet, du mécanicien désespéré au serial killer consciencieux, du fils prodigue attentionné au fils prodigue vengeur, les fragments souvent coupants d’un miroir brisé s’entrechoquent au  fil des 130 pages – et il ne s’agit pas de reconstituer le puzzle, bien au contraire, mais peut-être bien de laisser filer et d’accepter, dans une certaine mesure inconfortable, ce bouillonnement multiple. Comme le souligne Julien Cendres dans sa belle postface : « forme et fond inconvenables pour dire au plus près la solitude, le désir, la peur, le bonheur et le malheur d’aimer, aimer à en mourir, la folie, la fureur de vivre, l’enfer de vivre aussi la mort et que le temps est court, bien sûr, l’espoir et le désespoir mais l’espoir malgré tout… ». Dans cette manière éhontée d’analyser et de traduire le liquide séminal métaphorique (car c’est bien ce que propose ce « Spermogramme », in fine), nous pouvons imaginer l’artiste heureux.

Tout est bien raide. Les siffloteurs s’attendent pour aller jouer. Les siffloteurs : le bruit du réfrigérateur, les employés qu’on entend remuer les voitures passent le silence. Je n’arrive pas à me lever, des codes s’amusent. Des guerriers sur le toit. De la graisse au fond des frigos. N’importe quels petits personnages empreints là où l’espace peut trouer.

« Spermogramme » nous démontre poétiquement que nous sommes toutes et tous potentiellement des grenades à fragmentation, dont, pour ne donner que deux exemples de conjurations ultérieures, l’environnement délétère du cadre dirigeant financier de « Planning » favorisait l’explosion, tandis que le curieux assemblage de talismans improbables rassemblé au sein du « Carnet Lambert » (en tout cas, des extraits que l’on peut en connaître) en constituait un étonnant antidote. Et c’est ainsi que la trace poétique se creuse et nous propulse.

Ce qu’en dit très justement Jean-Pierre Simard dans L’Autre Quotidien est ici.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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