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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « La sacrifiée du Vercors » (François Médéline)

Au cœur du Vercors tout juste libéré, après la catastrophe de juillet 1944, alors que les rages épuratrices sont prêtes à se déchaîner, un polar historique enlevé, au rythme brillamment étourdissant, et des personnages d’une admirable étoffe.

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Sacrifiée

Le conducteur de la Peugeot 402 Légère a trente-trois ans. Il porte une veste grise, une chemise humide, une cravate courte, bordeaux. Sa veste en lin est chiffonnée. Il monte de Lyon. C’est la canicule en bas, 37°C. Il a fait trois heures de route et passé huit barrages. Il a sué.
Le conducteur immobilise la quatre-cylindres route de Villard-de-Lans, devant les deux charrettes qui barrent l’accès nord du village. Il présente son laissez-passer à l’un des cinq maquisards en poste. Le maquisard s’avance et le pointe avec son Sten, une arme britannique qui a plus à voir avec les machines à dénoyauter les pruneaux qu’avec un P-M. Il arbore un brassard tricolore aux couleurs délavées par-dessus la manche de sa chemise bleu foncé, avec la croix de Lorraine et trois lettres en noir, c’est brodé : « F.F.I. » Il sonde l’habitacle, repère le jerrycan sur la banquette arrière et le journal sous le paquet de cigarettes à l’avant. C’est l’édition des Allobroges, une page de papier pliée en huit. Il y a une photo sépia : trois tondues devant la prison de Grenoble. Le maquisard ne sait pas lire. Il est pourtant écrit : « En représentation hier après-midi devant la prison Saint-Joseph, on fit admirer aux Grenoblois l’esthétique de la nouvelle ondulation en faveur dans le haut état-major de la Wehrmacht, au service de laquelle elles avaient mis leurs charmes et leurs activités. »
Le conducteur, lui, a lu l’article. À l’aube, il s’est arrêté à La Côte-Saint-André pour y boire un café, dans les Terres froides exsangues de chaleur. Il a acheté le journal et lu toute la feuille, recto et verso. Les Alliés libèrent les villes et les villages un à un depuis le débarquement de juin en Normandie et celui du 15 août en Provence. Les bombardements redoublent. Caen est une cité maudite, fatras de pierres et amoncellements de cadavres pour l’éternité, une ville fantôme. La Royal Air Force s’occupe maintenant du Havre, y verse des tonnes de métal hurlant du ventre de ses bombardiers.
Le conducteur connaît le prix à payer des décisions politiques de destruction. Pourtant, les tondues, ça ne lui plaît pas trop. Son regard dévie sur le panneau d’entrée du village. Le nom de la commune a été barbouillé de blanc. Sous le numéro de la départementale, entre deux petits drapeaux qu’on sait français est inscrit : « ICI COM ENCE LE P YS DE LA LIBERT ».
Des impacts de balle ont creusé la pierre et effacé trois lettres.

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Septembre 1944. La canicule s’est abattue sur le Vercors, martyrisé par l’occupant nazi et ses milices françaises en juillet 1944, coincé dans les conflits de priorités entre le débarquement allié de juin en Normandie et celui d’août en Provence. Désormais libéré, le ressentiment et la nervosité y sont intenses. Vivement descendu de Lyon, Georges Duroy, nouvellement nommé commissaire de police près le délégué général à l’épuration, doit se faire remettre une espionne gardée localement par les FFI pour la transférer aux nouvelles autorités dûment établies. Se reposant plus ou moins sur les lieux, après avoir accompagné les résistants et avant de s’envoler vers le front à la frontière allemande, Judith Ashton est une toute jeune photographe américaine, qui n’a visiblement pas froid aux yeux. Lorsque soudainement le cadavre tout frais d’une fille du village, montée à la ville ces dernières années, membre d’une famille de patriotes indiscutables, est retrouvé tondu, les suspicions locales se portent immédiatement sur un groupe de familles italiennes réfugiées dans les bois d’ici depuis la montée du fascisme. La vengeance spontanée et les exécutions sommaires menacent, alors même qu’il s’agit de restaurer rapidement un ordre précaire, en évitant les abus, les embrasements et les ressentiments. Dans cette poudrière inattendue du Vercors libéré, la justice et le bon sens vont-ils l’emporter ?

Duroy remercie d’un mouvement de menton et tire une taffe sur sa cigarette. Il a acheté dix paquets de Raleigh au marché noir. Les dockers ont dû les voler à La Ciotat, mais il aime bien le tabac blond. Il trouve les cigarettes US meilleures que les Gauloises Caporal empaquetées dans du papier kraft. Et la morale est un concept philosophique inventé par grand beau temps.
Les trois autres FFI poussent maintenant la deuxième charrette sur le bas-côté. Duroy lisse ses cheveux vers la gauche. Sa mèche frise et revient chatouiller son front. Il observe le bitume crevé dans le rétroviseur latéral et repère les genoux de Petit Louis. Sa cigarette est pincée au coin de sa bouche. Il souffle la fumée par le nez, salue à la militaire le bleu-bite qui cheffaille, puis il démarre. Il n’a jamais parlé.
Le véhicule file dans le soleil et traverse le village. La petite église rectangulaire et son toit en zinc sont debout, et le Café du Progrès aussi. Les Allemands se sont surtout concentrés sur Vassieux et La Chapelle. Après le combat, les légions de l’Est et les supplétifs français y ont tout incendié. À Vassieux, des volontaires du Diois sont depuis venus évacuer le charnier à ciel ouvert. Ça puait la viande morte. Ils ont même trouvé un bébé et sa mère dans une cave. Les salauds les avaient cramés au lance-flammes. Les Allemands ont appelé l’opération Aktion Bettina, oxymore de rationalité et de passion.

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En puisant dans certains éléments de son histoire familiale pour les retravailler au corps et au cœur, François Médéline, que l’on avait vu opérer avec une sombre grâce dans des méandres policiers ou barbouzards nettement plus contemporains, avec « La politique du tumulte » (2012) ou avec « L’ange rouge » (2020) – sans même parler de « Tuer Jupiter » (2018) -, nous offre dans cette « Sacrifiée du Vercors », publiée chez 10/18 en mars 2021, une magnifique et forcenée course contre la montre, menée à cent à l’heure dans un paysage d’après la bataille où les passions délétères n’attendent qu’un modeste instant d’inattention pour bondir et se déchaîner.

Utilisant comme principal carburant d’allumage le matériau peu glorieux de certains épisodes de la Libération et de l’épuration (on songera sans doute à l’usage qu’en firent aussi, chacun à leur manière, le Frédéric H. Fajardie de « La théorie du 1 % » et la Valentine Goby de « L’échappée »), avec la remontée, dans la fièvre de ces instants caniculaires, comme un mauvais reflux gastro-œsophagien, de tout ce que l’être humain peut agiter de haines recuites et de réflexes rances, il nous offre néanmoins, presque contre toute attente, un polar historique lumineux, dramatique et violent certes, mais comme éclairé de l’intérieur par ses deux principaux personnages, le commissaire et la photojournaliste, tous deux dotés d’une vigoureuse cadence d’horloge cérébrale qui ne ralentit jamais leur monumental parti pris de l’action, soutenus par les trois seconds rôles essentiels et particulièrement bien travaillés, à traits enlevés, que sont le briscard militaro-résistant et cavalier émérite, le chef de tribu italien et l’adjoint motocycliste, hacker bien avant l’heure, et sa capacité à trouver et à additionner les informations nécessaires, aussi éparses soient-elles initialement.

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Il faut boire cul sec ce cocktail explosif, polar historique conduit pied au plancher et tous éperons dehors, au coeur d’un tourbillon humain délétère, où pourtant plusieurs choses profondément saines persistent à exister.

Judith se lève. Elle fourre la correspondance familiale dans son havresac, un vieux machin que son père a ramené de la Première Guerre mondiale, en plus d’une rotule en miettes. Judith entend l’intonation so Williamsburg de son grand-père maternel couvrir les grincements du plancher. Saba Rosembaum dit : « Dick mériterait d’être juif ! » Il a sûrement volé la formule à quelqu’un mais il l’a dite. Elle jette un oeil à son paquetage sous le lit double à peine assez long pour son mètre soixante-seize. Il y a tout son matos soigneusement empaqueté, roulé dans ses vêtements. Son Rolleiflex à bi-objectif, son bidon de révélateur, ses cuves à développer, un peu de papier, pas assez, les tubes métalliques contenant ses pellicules hyperchromatiques. Principalement du matériel boche. Son Leica, allemand lui aussi, est dans son sac à dos. Il ne le quitte jamais. Elle balance un coup de pied dans la caisse métallique qui cogne le fait-tout et secoue les patates. French fries, mes fesses ! Elle n’en a pas mangé une seule fois en quatre mois, de leurs célèbres frites. Ça n’existe peut-être pas. Ca doit être une invention irlandaise, une blague de son père ou du père de son père qui l’a rapportée outre-Atlantique de Tullamore, Midlands. Elle se répète le nom de la ville irlandaise d’où sont originaires ses grands-parents paternels. En français : « tue-la-mort ». Elle commence d’ailleurs à penser en français. Dans la forêt, les oiseaux ne font pas tweet tweet mais « cui-cui ». Et dans ses rêves, même les bombes anglaises ne font pas BOOM avant de souffler la matière au sol. Que ce soit des briques ou des hommes. Elles « BOUM-BOUM-BOUMENT » ! Judith sent comme les autochtones, elle voit les mêmes choses. C’est une bonne journaliste pour ça. Et elle sait ce qu’elle va voir bientôt : les civils bombardés sont français, après ils seront majoritairement allemands.

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