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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Terraqué » (suivi de) « Exécutoire » (Guillevic)

En 1942 et 1947, deux recueils fondamentaux de poésie combattante, d’émancipation de l’homme face aux choses mauvaises qui rôdent dans la matière, par la force pensée du langage de l’émotion brute.

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Terraqué

CHOSES

L’armoire était de chêne
Et n’était pas ouverte.

Peut-être il en serait tombé des morts,
Peut-être il en serait tombé du pain.

Beaucoup de morts.
Beaucoup de pain.

1942. Guillevic (qui n’aura volontairement jamais utilisé son prénom, Eugène, pour signer sa littérature) a trente-cinq ans. Employé comme rédacteur principal au ministère des Finances depuis 1935, il vient d’être nommé au contrôle économique… et d’adhérer clandestinement au parti communiste. Ami déjà de longue date de Jean Follain, et désormais de Paul Éluard, auteur d’une première plaquette de poèmes en 1938, il hésite longuement, compte tenu des circonstances guerrières, à publier le travail désormais prêt, longtemps sous le titre provisoire d’« Argile », avant que ne s’impose, nous raconte Amaury Nauroy, l’étrange et tout à fait authentique « Terraqué », soucieux de véhiculer à l’oreille le traqué qui caractérise la Résistance à l’Occupation allemande, mais d’induire aussi en puissance le double ancrage terrien et aqueux duquel le poète est déjà (ou encore) fort soucieux.

Et c’est ainsi que le mot surgit, portant désormais aussi bien les paysages toujours fouillés, entre terre et mer, que signale par deux fois le titre de « Carnac » donné à un poème particulier (le recueil subtil dédié au pays d’origine, sans esprit de clocher, attendra 1961), que les contraintes déjà intériorisées d’un véritable état de siège, psychologique et humain. Mobilisant du chêne, de la faïence, des bouteilles vides, de la pierre, de la viande, du sang, des briques, de l’humus, des meubles, des couverts, de la tourbe, de la sueur ou du goëmon, Guillevic développe patiemment toute une matérialité (très éloignée pourtant de celle du « Parti pris des choses » de Francis Ponge, publié la même année), d’où jaillissent, explosent même, au moment idoine, les morts, les bruits, les hésitations, les pensées, les peurs, les sourires, les délivrances, les tortures, les visions, les réveils, les irritations, les vengeances, les remords, ou les poursuites, toutes les composantes imaginées et revues d’une humanité qui grouille et qui fouille.

FAIT-DIVERS

Fallait-il donc faire tant de bruit
Autour d’une chaise ?

– Elle n’est pas du crime.

C’est du vieux-bois
Qui se repose,
Qui oublie l’arbre –
Et sa rancune
Est sans pouvoir.

Elle ne veut plus rien,
Elle ne doit plus rien,
Elle a son propre tourbillon,
Elle se suffit.

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Jacques Borel l’écrit avec une grande justesse dans sa belle préface à ce volume : « C’est bien un homme qui, à travers l’objet, parle à d’autres hommes et, bien sûr, puisqu’il s’agit d’un poète, c’est par le langage, dans le langage, qu’il se parle et nous parle (…). Loin d’exiler le texte indéchiffrable du monde et, sans communication avec lui, de se renclore en eux-mêmes, ces mots, ce langage s’en prennent au monde, ils l’interrogent, ils le somment. » Magie du verbe de Guillevic : la matière la plus simple (mais pas nécessairement la plus banale) se mue sous nos yeux, par l’articulation du mot et de la phrase, par une précision extrême de l’agencement, en une question presque toujours vitale, à la longue et belle résonance au plus intime et au plus politique de nous-mêmes.

C’est vrai
Qu’il y a aussi des étoiles
Et qu’elles sont belles.

Que brûler leur donne
En fruit la lumière,

Et que rien ne dit
Qu’en leurs feux de pierre
Elles ne sauront rien

De nos mains qui grouillent,
De nos mains qui fouillent.

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Avec « Exécutoire », publié cinq ans plus tard, en 1947, mais totalement ancré lui aussi, peut-être même davantage encore, dans la Résistance et dans la résistance, Guillevic nous offre peut-être la poésie la plus combattante qu’il ait jamais écrite – et aussi celle qui résonnera à jamais avec celle, pourtant si différente, du René Char de « Fureur et mystère ». Mais « Exécutoire », par l’extraordinaire présence en son sein de l’homme nu, en proie aux choses devenues monstres et esprits mauvais (pour faire écho, à nouveau, aux mots si sensibles de Jacques Borel à ce propos), anticipe de plus d’une manière le travail philosophique fondamental et ultérieur de Giorgio Agamben (à qui l’on sait que la poésie est tout, sauf étrangère), tout particulièrement celui des premières étapes d’« Homo sacer », « Le pouvoir souverain et la vie nue », « État d’exception » et « Le règne et la gloire » : si les formes de l’enquête – au sens, déjà, de Carlo Ginzburg – sont naturellement totalement distinctes, la volonté subtilement investigative ne fait ici aucun doute, et les escarmouches qui se multiplient au fil des pages sont aussi la preuve de la qualité de l’engagement réalisé à coups de langage incisif et néanmoins toujours évocateur, cultivant avec soin les équivoques possibles. Et c’est ainsi que Guillevic nous offrait d’emblée une grande, une très grande leçon de poésie, mêlant au plus serré la beauté émue et l’orgueil face à ce qui doit être combattu, inlassablement.

CHANSON

Les meneurs du jeu
Ont voulu venir

Pour nous étrangler
Rien qu’avec leurs doigts,

Pour nous échancrer
Rien qu’avec leur poigne,

Pour nous dépecer
Rien qu’avec leurs yeux.

On n’a pas prié,
On a travaillé.

Souffre qui pourra,
Les voilà broyés.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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