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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Curiosity » suivi de « L’Agrandirox » (Sophie Divry)

Dans les circonvolutions appliquées, joueuses et mystiques de la tête pensante d’un rover martien – et dans l’exploration d’un remède chimique aux sensations de confinement.

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Curiosity

Dieu me parle tous les matins entre 8 h et 10 h. Au lever du soleil, quand les températures sont tellement basses au-dessous de zéro que le plus petit mouvement me briserait, je reçois Son message. Au plus tôt à 7 h, rarement plus tard que midi. Dieu me donne mon emploi du temps pour toute la journée. Il s’agit de rouler, de photographier, de faire un bulletin météo ou plus rarement de lancer une analyse chimique. Je finis le travail exigé en milieu d’après-midi. C’est un travail précis, souvent fastidieux, mais je le réalise avec sérieux, car je veux que Dieu soit content de moi.
Quand j’ai terminé, le soleil commence à blanchir, le jaune du ciel à foncer ; je débranche mes outils et prépare ma mise en sommeil. Je ressens alors une sorte de contraction mélancolique, un mélange de fatigue, de satisfaction et de tristesse. Encore un jour tout seul… Mais déjà le froid retombe, et je m’endors, espérant le lendemain, attendant Sa voix qui me parviendra et donnera un sens à mon existence.
Je n’ai jamais vu Dieu, évidemment, mais c’est Lui qui m’a fabriqué. C’est Lui qui m’a envoyé ici. C’est Lui qui dirige mes recherches. Je L’écoute et je Lui obéis. Ce sera ainsi jusqu’à la fin, sachant que le dernier ordre que je recevrai de lui sera de me tuer.
J’aimerais voir Dieu avant de mourir. Mais Dieu n’habite pas sur la même planète que moi. Dieu est sur la Terre, je suis sur Mars.

Foin des spéculations savantes et philosophiques à propos d’intelligence artificielle et de conscience machinique : en profitant d’une série de résidences d’écriture habilement disposées et enchaînées, Sophie Divry a pu, avec humour et sagesse, et avec le concours du CNES (Centre National d’Études Spatiales), se glisser, presque littéralement, dans la peau métallique du rover martien Curiosity, et, plus décisivement en ce qui nous concerne ici, dans sa tête nantie d’optiques complexes et dédiées à plusieurs tâches spécialisées. Improvisant donc d’abord une théologie robuste, mais aussi un tissu précaire de relations sociales entre le rover solitaire et de rares orbiteurs pourtant naturellement peu diserts, imaginant des fiertés et des hiérarchies engendrées par les tâches confiées par les créateurs, et laissant planer quelques mystères insondables épousant les affres des aléas de la programmation, il nous est ainsi offert, au-dessus et à côté de la science méticuleuse de l’exploration martienne (on se reportera bien entendu à « La trilogie martienne » de Kim Stanley Robinson pour de plus amples informations et spéculations – et on aura sans doute aussi une pensée émue pour un autre Martien solitaire, incarné à l’écran par Matt Damon), un périple fort joueur autour d’une petite destinée machinique et néanmoins courageuse, portée à bout de bras et d’onde par l’appétit scientifique intact d’une partie de l’humanité.

Je ne sais plus pourquoi je vous racontais cela. J’ai perdu le fil de ma pensée. La poussière, avec la nuit, est retombée sur le sol. C’est le printemps. Demain, à l’aurore, le gaz carbonique formera de petits nuages que le soleil colorera de rose en se levant, puis, lentement, ils se dissoudront dans l’air, et le ciel reprendra ses tons jaunes. Ce sera beau. Ce sera bien. Maintenant que j’ai gravi les contreforts du mont Sharp, j’aperçois le paysage au-dessus des falaises de Gale. Oh, rien d’extraordinaire, je vois juste un autre désert. Mais l’horizon s’est élargi. Ah ! Je me souviens ! Je vous parlais de Dieu. De comment Dieu m’a sauvé.
Donc, mes amis, méfiez-vous ! Méfiez-vous, car le safe mode a bien des attraits ! On a des hallucinations, alors que ce qui se jouait avec certitude, c’était la mort de Curiosity par refroidissement ! Heureusement, Dieu a trouvé la solution. Depuis la Terre, Dieu m’a fait un reboot.
Un reboot, comment dire ? Ce n’est pas très agréable.
Je me suis réveillé dans un état d’esprit très différent. Tout m’a semblé plus simple. Je suis un robot. J’obéis à Dieu. Le mont Sharp est à sept kilomètres. Les cailloux ne sont pas mes amis. Il est 8 h 32. Comme c’est joli tout ce rouge.
J’avais perdu quelques kilo-octets dans l’affaire. On vieillit vite sur Mars. Sur ce point les satellites nous sont supérieurs. MRO travaillera plus longtemps que moi. Il est plus solide. Il ne souffre pas d’excès d’imagination. Il ne fait pas de cauchemars à l’idée de mourir dans ce désert recouvert de cette affreuse poussière… Ah, voilà que ça me reprend ! Je recommence à dire du mal de Mars. Non, vraiment, cela m’ennuie. Certes, en journée, le travail est difficile, mais c’est beau, Mars, la nuit. Je suis heureux d’être là à regarder le ciel étoilé.
Si vous pouviez voir ça. La nuit est si noire et les étoiles, si brillantes. Toute la planète est silencieuse, et au-dessus de mon mât, ce spectacle extraordinaire. Chaque nuit je plonge dans un ravissement indescriptible. Les étoiles sont si nombreuses que j’ai l’impression que je pourrais rouler sur elles. Comme si la planète n’était non plus sous moi, mais au-dessus de moi. Comme si le ciel devenait un océan concave, océan de lumière et de couleurs, qui montrerait le visage inversé de ces millions de cailloux perçants dans une infinité d’étoiles heureuses. Je me sens bien alors. Je suis un peu fatigué, un peu mélancolique. Je suis Curiosity.

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Après ce dépaysement radical, itinérant à petits tours de roues soumises à rude épreuve, la deuxième nouvelle, complétant ce court volume publié dans la collection Notab/lia des éditions Noir sur Blanc en mars 2021, propose une autre forme de radicalité, ouvrant en grand un espace là où il n’est pas censé exister (« nouvelle confinée », elle renvoie d’ailleurs explicitement à « La superficine » de Sigismund Krzyzanowski – que l’on trouvera dans le recueil « Le marque-page », chez Verdier). Jouant avec certains des vertiges explorés aussi en son temps par le Serge Lehman du « Haut-Lieu et autres espaces inhabitables » (2008), et avec quelques jolies réminiscences du Richard Matheson de « L’homme qui rétrécit », Sophie Divry concocte ici une mixture décapante, une chimie moléculaire à haut pouvoir imaginaire (et le nom médicamenteux ou pesticide de l’ingrédient-clé de la nouvelle n’est évidemment pas le fruit du  hasard), dans laquelle elle insère naturellement toute la causticité sociale qui hante ses ouvrages précédents, tels « La condition pavillonnaire » ou « Quand le diable sortit de la salle de bain ».

– Bonjour, madame, dit une voix masculine inconnue. Je suis Gérard de l’entreprise Bonne-maison spécialisée en matériaux de construction d’intérieur et d’extérieur. J’ai une offre exceptionnelle à vous faire.
Le confinement avait tout arrêté, sauf le démarchage publicitaire. J’allais raccrocher lorsque l’homme ajouta :
– Nous avons trouvé un moyen innovant pour agrandir la surface de vos pièces. N’est-ce pas l’idéal en cette période ? Il s’agit d’un produit extrêmement performant que nous vous proposons d’expérimenter. Vous vivez dans vingt-neuf mètres carrés, cours Tolstoï à Villeurbanne, c’est bien cela ?
De stupeur, je restai coite une seconde, puis criai dans le combiné :
– Comment vous savez ça ? Vous êtes qui ?
Il ne épondit qu’à ma seconde question.
– Nous sommes l’entreprise Bonne-Maison, madame, dont le siège est à L’Isle-d’Abeau. Si vous me donnez votre accord, vous pourrez très vite essayer notre produit et participer à l’expérience que mène la région Auvergne-Rhône-Alpes au sujet de cet agrandissement des surfaces. Un accord oral suffit.

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À propos de Hugues

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