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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Tiger » (Éric Richer)

Une triple griffe acérée pour flamboyer et saigner, en toute beauté, en plein cœur d’un univers de cauchemar criminel d’une rare noirceur.

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Tiger

Os de Tigre attend. Elle saigne.
Dans un placard électrique. Une heure qu’elle est là. À piétiner de la mort-aux-rats.
Flux de menstrues impossibles. Pas à son âge. La porte du hall, grande ouverte. Un couple se gare dans la rue. Os de Tigre peut les voir si elle entrouvre l’armoire. L’homme a une tête de bougie fondue. Ses oreilles coulent comme des cierges. Sa femme bouffie à sa droite. Déchaussée sur le tableau de bord. Ses orteils déformés qui pianotent sur le pare-brise.
Poussière. Envie d’éternuer. Pas bouger. Nez pincé. Cuisses serrées. Ce n’est pas elle qui saigne, c’est la Bête qui pleure. Ça bouge. Une poignée de porte couine. Ça descend. Deux étages. Quatre jambes. Elle arrive. Pas seule. Ils passent devant le placard. Un homme qui traîne les pieds. Sueur musquée, désodorisée. Le vendeur. Grassouillet. La denrée juste derrière. Intoxiquée. Nippes raccourcies, couettes blondes, gracile. Maquillée en gamine. L’odeur. Une Griffe. une fille d’Os de Tigre. L’albinos.
Ils sortent. Loin des yeux du monde.
Dehors, l’acheteur descend sa vitre. La fille monte à l’arrière pendant que le gros encaisse. La femme sur son téléphone comme une zombie. Le gros tape sur le toit de la voiture pour conclure le deal et la voiture emmène la fille. Le type ne rentre pas chez lui. Remonte la rue.
Il met dix minutes à revenir. Ça coule. Os de Tigre badigeonne ses cuisses. Enduit ses vieux seins. Masse son ventre. Finit par son visage. Peintures de guerre.
Le vendeur ramène deux sacs de courses. Laisse la porte du hall se refermer derrière lui. Grimpe les marches. Os de Tigre attend. Palier suivant. Revoit l’offrande. Le kumquat pourri, envahi par les fourmis. Goûte ses larmes de sang, se met en mouvement. Peine à se déplier. Entame les marches.
Le gros est parti mettre sa viande au frais. La porte d’entrée restée grande ouverte. Os de Tigre entre dans l’appartement.
À droite, une pièce qui pue la pisse et la mort. Une centenaire au visage canin gît dans un lit. Le type vit avec sa mère. Parcheminée. Yeux et bouche grands ouverts en direction du plafond. Os de Tigre regarde dans la pièce de gauche. Draps froissés. Peluches. Godemichets. Huiles de massage. Le gros remplit son frigo un peu plus loin. Os de Tigre étudie le sol en s’avançant. Le caoutchouc de ses sandales effleure les dalles en plastique. Le type referme la porte de son frigo et Os de Tigre est là. Spectre rouge. Pas très grande. Terrifiante. Le type tressaille. Ne crie pas. Un œil par-ci, un œil par-là. Caméléon qui pâlit, tombe dans les pommes et s’écrase au sol comme une merde. Cogne son front par terre. Os de Tigre le contourne, farfouille dans les placards de la cuisine. Une petite bouteille verte à étoile rouge, à peine entamée, 200 ml d’ergotou à 56°. Une rallonge électrique. Elle se penche sur le caméléon. Obstrue sa bouche d’un chiffon. Le saucissonne comme un cochon avec la rallonge. Arrose l’entrejambe d’alcool blanc, l’enflamme à l’allume-gaz. Tourne, tourne et danse autour du feu de joie, psalmodie un vieux chant insane, toupie folle. Elle se calme et sort de la pièce. Referme la porte pour ne pas déranger la vieille avec les cris étouffés de son fils. Dans la salle de bains, elle nettoie son visage et ses mains. Jette un œil à la centenaire en partant, qui continue de fixer le plafond, tous chicots dehors, comme atterrée par la connerie du monde. Un piolet dépasse d’un placard ouvert. Os de Tigre l’attrape par la pointe. Tombe amoureuse de l’outil. Elle quitte l’appartement. Glisse le piolet sous son poncho. Descend l’escalier sur des œufs.
Au bord de la rivière, elle observe la lame-marteau. Acier noir cranté. Fait siffler l’air deux fois trois fois avec. La repose délicatement par terre. Os de Tigre récupère les cigarettes cachées sous ses cartons. Elle retire ses souliers. Repose ses pieds. Pioche dans sa collection de vieux briquets. Le premier est le bon. Elle termine un mégot. Descend dans l’eau pour laver le sang caillé. Sent la Bête se réveiller.

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On ne saura pas d’abord dans quelle ville exacte de Chine l’on trouve Os de Tigre (présentée d’emblée par les lignes ci-dessus), femme âgée aux redoutables pouvoirs combattants et à la hargne vengeresse absolument intacte (la nature et les ressorts de cette quête apparaîtront en temps et en heure, comme son histoire singulière et mythique).

Ensuite, Dongsheng et Ordos, presque ville-champignon et presque ville-fantôme chinoises, nées et développées de ressources minières si abondantes (un tiers des réserves de gaz naturel du pays, et un sixième de celles de charbon, avec de l’or et des métaux rares pour faire bonne mesure) aux confins de la Mongolie, déjà proches, de fait, de la Russie. La main de fer de Pékin est certes présente ici, mais comme diluée, à cette distance, dans les trafics frontaliers et le stupre généralisé qui engendrent toutes les corruptions imaginables. C’est par là qu’entre en scène Esad, gangster russe habitué des go fast de drogue et des go slow de chair humaine, dans toute l’Europe de l’Est, exilé transmongolien dont les raisons apparaîtront le moment venu, Esad qui se laisse convaincre par son fixer local de se rendre, à 150 kilomètres de là, à Yulin (Shaanxi) qui, sans doute en hommage et en résonance à son homonyme du Guangxi, organise trois fois par an une innommable fête aux chiens, point de rendez-vous obligatoire, avec sa consommation massive (enfin, plus massive que d’habitude) d’alcool et de stupéfiants, pour l’occasion, de tout ce qui grouille aux marges de la légalité et au-delà, Esad qui recueille sur un coup de tête Binyuan, un adolescent en fuite, et convainc son fixer de les conduire à Xi’an, où le gamin est persuadé que se trouve sa mère.

Xi’an, à six heures de route de Yulin (Shaanxi), Xi’an et son tombeau de l’empereur Qin, mondialement connu depuis 1974 pour ses guerriers de terre cuite, Xi’an où survit Xujin, jeune femme au passé incertain et aux rêves à décrypter chaque matin, qui a rejoint l’équipe de bénévoles s’occupant justement d’un refuge pour enfants arrachés à la rue et aux réseaux de prostitution, refuge dirigé par Mama Love, qui navigue habilement entre la volonté de sauvegarde et la nécessité de ne pas trop irriter les gangs contrôlant les trafics matériels et humains,

Lorsque les lignes de fuite s’inversent et convergent, il y a de l’explosion dans l’air, et des tigres intérieurs qui vont émerger en plein jour, peut-être pour assister à la naissance paradoxale de la possibilité du refuge et de l’amour.

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Le vacarme d’un groupe électrogène réveille le Russe.
Seul dans l’habitacle du Honda. Yulong, assis sur le capot, fume une clope avec un type.
Bribes d’anglais, de russe, de chinois. Le type en question, c’est Serioja. Autre fixeur, autre temps, vieux vor, vrai truand. Sa caution, son tuteur, le garant d’expatriés d’urgence, de voyous mis au vert comme Esad. Serioja le Géorgien, l’exilé, vieille connaissance de son oncle, jamais vu, toujours entendu parler.
À n’appeler qu’en cas d’absolue nécessité.
Maintenant, ici, les pieds sur le pare-chocs, les deux mains en visière, une casquette de toile à l’envers, il observe avec Yulong le cirque des véhicules.
Roulottes de cow-boys, camions à bestiaux, camping-cars arrangés, épaves roulantes. Motos préhistoriques, scooters plus récents, triporteurs, même des porte-conteneurs, fourgons bâchés, séparés, intervalles réguliers, vrai rallye.
De tous ces chenils roulants, on entend aboyer, mordre, grogner, hurler à la mort, les chiens prêts au combat et à tuer pour les hommes. Yulong tape sur le pare-brise, fait signe à Esad de sortir.
Air âpre. Odeurs de pétrole, de gaz d’échappement, de viande fumée faisandée. Accolade du Géorgien boucané. Yeux bleus vides. Protocole : il retire la casquette vissée sur son crâne et exhibe le chiffre 2743 tatoué sur le front, preuve de ses anciens crimes, sa distance-punition calculée en kilomètres, périmètre infranchissable à vie ou c’est la peine capitale, tu choisis. Sur le globe, il avait pointé Novosibirsk de son compas de forçat, avait opté pour Yulin et y était resté.

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On savait déjà depuis son premier roman, « La Rouille » (2018), qu’Éric Richer disposait d’un talent peu commun pour faire émerger en quelques scènes saisissantes tout un univers de violence et de cruauté normales, dont quelques personnages choisis pourraient peut-être s’affranchir. À la casse automobile emblématique d’une culture sclérosée et comme salement vitrifiée dans ses insensés rituels de chasse et de domination, dans une Finlande cévenole soigneusement ré-imaginée, il fait succéder dans ce « Tiger » publié en janvier 2021 aux éditions de L’Ogre une Chine des confins, géographiques ou simplement humains, une Chine des marges frontalières et illégales, violentes et corrompues, là où le crime local surpuissant et le grand banditisme du voisin russe se touchent du doigt, s’évaluent et se mêlent (on pourra songer aux pages initiales du « Lard bleu » de Vladimir Sorokine), une Chine où peuvent surgir aussi bien des gangsters en exil dignes des plus poignantes scènes d’exil bulgare de la troisième saison de « Gomorra » que des grands-mères combattantes inoxydables échappées, après refonte sauvage, d’un « Terminus radieux » volodinien, une Chine où viendraient se télescoper, en quelques micro-cataclysmes localement nucléaires, des orphelinats pour enfants cabossés comme celui imaginé par Sylvain Pattieu dans « Forêt-Furieuse » et des liens complexes entre marchandisation à outrance, exploitation sexuelle, ultra-violence et pouvoir tels que ceux analysés par le Hans Magnus Enzensberger de « Politique et crime » ou de « Médiocrité et folie ».

Pour se déplacer lui-même, et nous entraîner à sa suite, avec une grâce aussi efficace (qui n’aurait pourtant ici rien de janséniste) dans un univers aussi noir, d’agressions sexuelles prépayées en enfances massacrées, il a fallu qu’Éric Richer réussisse une nouvelle mutation de sa langue si particulière, encore au-delà de ce qu’il nous avait déjà montré, infusant avec une merveilleuse ténacité la suggestion et l’humour noir, la drôlerie instantanée et le vertige tourbillonnant, au cœur de sa mécanique si habilement construite, toute en sauvagerie méticuleuse, à partir des lointains ancêtres éventuels que pourraient être le cut-up burroughsien et les contaminations virales de Kathy Acker. Et c’est ainsi que nous est offert un texte virulent, intense et flamboyant, parvenant à inscrire un soleil éclatant au beau milieu d’un écheveau sordide et noir, comme une véritable griffe de tigre blanc surgie de la nuit.

Et l’on peut lire aussi les belles chroniques de Caroline de Benedetti dans Fondu au noir (ici) ou de La Viduité (ici).

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Tiger » (Éric Richer)

  1. C’est en effet « un texte virulent, intense et flamboyant », mais aussi un des rares romans qui réussisse (selon moi) à s’inspirer brillamment du giallo !

    Publié par Weirdaholic | 14 mars 2021, 14:05

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