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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Sez Ner » (Arno Camenisch)

L’alpage des Grisons transformé le temps d’un été en savoureux et puissant miroir de toute une humanité taiseuse et débridée. Du grand art inclassable.

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Sez Ner

Ils se la coulent douce aujourd’hui, dit un des paysans après que le vacher est sorti de la chambre. Avant c’était autre chose. Il reverse à boire, il se souvient d’un alpage où un bouèbe avait été castré. Les paysans tournent leur tête vers celui qui parle sous le crucifix. Juste une couille, dit-il en remuant son café, avec deux tuiles, tchac, et loin la couille. Aujourd’hui encore il se balade avec une seule couille. Ah ça, y a pas de comparaison avec les alpages d’aujourd’hui, ça, de nos jours, c’est des vacances, comparé à l’ancien temps. Le vacher revient avec la cafetière pleine dans la pièce enfumée, voilà comment c’était. De la discipline, crénom, et ils feraient pas tout le temps des conneries. Il tend sa tasse vide au vacher.

Au fin fond de la haute vallée du Rhin, dans le canton suisse des Grisons, sous les cimes plus ou moins altières du Piz Tumpiv, du Piz Dado, du Cavistrau et, bien sûr, du Sez Ner, c’est la saison de l’alpage. Assemblés en une coopérative de facto, aussi séculaire que totalement informelle, les paysans du cru confient leurs bêtes à une équipe de quatre personnes, en charge de leur faire passer la belle saison en altitude et de fabriquer le précieux fromage qui résultera de ce séjour au grand air. L’armailli, l’aide-armailli, les deux bouèbes (l’un vacher, l’autre porcher) perpétuent à eux quatre une tradition efficace, qui n’est pas là uniquement pour permettre aux touristes et autres randonneurs de prendre de jolies photographies, mais bien pour témoigner d’une forme ancestrale de travail collectif et de vivre-ensemble singulier, malgré la rudesse du travail et les avanies diverses qui l’accompagnent.

Le bélier, avec ses bandes plâtrées, est couché à côté de l’aide-armailli derrière l’étable sur le couvercle en bois de la fosse à purin. L’aide-armailli lit dans son livre : Depuis toujours, les Romanches ont eu coutume de partir à l’étranger. Certains par plaisir, d’autres par nécessité. Les ressources du pays romanche ne suffisaient pas pour tout le monde. Et seuls quelques-uns trouvaient leur subsistance sous un autre toit dans leur village natal ou même quelque part à l’intérieur des frontières du petit pays romanche. L’aide-armailli écrase sa Select, la laisse tomber entre les fentes dans la fosse à purin.

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En trois centaines de petites proses sèches et néanmoins d’une richesse et d’une faconde incomparables, Arno Camenisch, avec ce « Sez Ner » publié en 2009 et traduit (depuis le suisse allemand bien particulier, entrelardé de romanche ou de suisse italien, qui caractérise l’auteur) par Camille Luscher, aux éditions d’En Bas en 2014, et désormais chez Quidam éditeur, en 2020, pose les formidables fondations d’une vallée qui est aussi un pays à part entière, pays qu’il explorera à hauteur d’enfant dans « Derrière la gare » et dont il zoomera sur un crépuscule transitoire dans « Ustrinkata », pour réaliser une véritable trilogie des Grisons, savoureuse et emblématique.

Sans aucun commentaire superflu de ce qui se noue et se dénoue à chaque instant dans la simplicité apparente des gestes centenaires, revus et corrigés par une forme insidieuse d’air du temps, par de menues idiosyncrasies développées par chacun des protagonistes infra-ordinaires, par beaucoup de non-dits et d’ironies hautement rentrées, une énorme tendresse est à l’œuvre. Une nature omniprésente, minérale, végétale et plus encore animale (vaches, cochons, poules, chiens), s’efface à chaque instant pour laisser toute sa place à l’humain qui vit en osmose inconfortable avec elle, même si cet humain est tour à tour futile ou grandiose, savourant en toute sagesse instinctive le plaisir du bon mot et de la parole, même rare, même discrète. Un grand art du langage transformant un terrain hautement improbable en un étonnant miroir d’une humanité entière.

La cave à fromage se remplit. Plus l’été est long, plus il y a de fromages dans la cave à fromage, plus l’armailli est gros. Les bouèbes sont assis derrière l’étable dans le crépuscule et s’inquiètent parce que l’armailli a encore grossi. Le vacher dit que si ça continue comme ça, on devra démonter la Justy de l’armailli. Il tend au porcher le cigare Rössli qu’il a échangé avec le paysan contre un peu de beurre d’alpage. Le mieux serait d’enlever le siège avant, pour que l’armailli puisse conduire sa Justy depuis le siège arrière. Le porcher hoche la tête et tire sur le cigare.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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