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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Manaus » (Dominique Forma)

Sur les traces d’anciens de l’OAS réfugiés en Amérique du Sud en 1964, un beau récit sec et sombre, d’honneur et de fidélité, de coups tordus et de trahisons.

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J’ai goût pour l’obéissance.
La mienne, comme celle des autres.
À chacun sa place ; se surestimer n’est pas un péché, c’est une faute impardonnable. À tendre le cou vers le ciel, on se tord les pieds.
Les esprits libres, ceux méritant de l’être, je les compte sur les doigts d’une main brûlée. Les autres, nous autres, il vaut mieux qu’on la ferme ; les yeux baissés, accomplissons la tâche qui nous est attribuée.
Obéir rassure sur les raisons improbables justifiant notre existence.
Surtout, je parle là de ma propre expérience, obéir prévient de trahir.
Moi, j’obéis sans poser de questions. Pourquoi ? Parce que je suis un soldat.
L’obéissance est la vertu cardinale du militaire, le courage vient ensuite. Ceux qui faillissent à cette règle, en abandonnant la légalité, deviennent des déserteurs. Lors du putsch d’avril 61 contre de Gaulle, j’ai vu des hommes qui m’impressionnaient et que je respectais faire sécession. Des Saint-Cyriens, des légionnaires, des parachutistes, des types bien qui avaient survécu à l’Indochine et étaient revenus de Diên Biên Phu. Je les ai vus refuser les ordres, et en appeler à renverser le gouvernement pour que l’Algérie demeure française.
C’était il y a trois ans, une autre époque ; trois années, c’est une éternité.

Septembre 1964 : le général de Gaulle effectue une tournée (considérée comme « triomphale ») en Amérique du Sud, visitant successivement, en trois semaines, le Venezuela, la Colombie, l’Equateur, le Pérou, la Bolivie, le Chili, l’Argentine, le Paraguay, l’Uruguay et enfin le Brésil. Libéré du procès en colonialisme par les accords d’Evian de 1962 mettant fin à la guerre d’Algérie, le leader français peut enfin efficacement tenter de contrebalancer l’omnipotence nord-américaine sur le continent latino-américain. En parallèle, dans les bagages de la tournée, un officier du SDECE s’active : certains militaires rebelles en Algérie, justement, ayant rallié l’OAS après l’échec du putsch de 1961, ont trouvé des terres d’accueil fort favorables, si ce n’est complaisantes, dans plusieurs républiques sud-américaines – et le pouvoir gaulliste est encore loin de songer à l’amnistie qui interviendra après les événements de mai 1968… Dans la région argentine des « Trois Frontières », aux confins du Paraguay, de l’Uruguay et du Brésil – là où s’est établi par exemple le général Paul Gardy en 1963 -, et malgré la discrétion forcenée dont ils font preuve et les complicités locales dont ils disposent, un groupe d’ex-factieux, issus de cette Algérie s’étant rêvée éternellement française les armes et les explosifs à la main, reconvertis en exploitants agricoles, appelle une intervention aussi discrète que décisive : c’est ici que le capitaine prénommé François intervient. Sa mission réussie, il a la surprise d’être redirigé soudainement par un autre officier se trouvant sur place vers une infiltration en terre brésilienne, plus précisément à Manaus, au confluent de l’Amazone et du Rio Negro (quasiment deux ans, alors, avant la mise en activité du Centro de Instrução de Guerra Na Selva, où le sinistre Paul Aussaresses viendra le moment venu régaler de ses récits théorisés de la bataille d’Alger des centaines d’officiers brésiliens, chiliens, uruguayens ou argentins), où il semble bien que se prépare en grand secret une réunion de convergence d’intérêts entre grands trafiquants de drogue, anciens et néo-nazis ayant fait fructifier leurs cagnottes historiques et réfugiés OAS ayant accès au trésor de guerre de l’organisation, parmi lesquels se distingue, à la grande surprise de François, une ombre militaire surgie de son passé et d’un certain matin d’avril 1961 où il ne suivit pas, lui, l’appel au putsch de ses supérieurs hiérarchiques directs.

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L’extrême majorité des habitants de cette province est regroupée autour de la ville de Formosa, et c’est pour cette raison que Gerderault s’en est éloigné. Il s’est installé à 250 km de là, à l’autre extrémité de la zone cultivable, loin des centres urbains, de la curiosité des locaux, sur une terre qui n’existait pas avant que lui et ses amis la domestiquent.
Ce n’est pas une terre de calme et de repos que Gerderault cherchait, mais un trou pour se cacher, un endroit impossible à trouver puisqu’il n’existait pas avant qu’il s’y installe.
J’ai lu et appris par cœur la fiche le concernant. Lui, et d’autres qui lui ressemblent, se sont vus attribuer des terrains sans utilité. N’ayant pas le choix, ces hommes et leurs familles ont accepté ce qu’on leur proposait. Ils ont rasé ce bout de forêt, ils ont défriché cette terre, ils ont appris à la cultiver, puis ont tracé des routes pour relier leurs exploitations les unes aux autres ; ils ont inventé sur ce coin de pays inhospitalier une nouvelle vie tissant entre eux, Français condamnés par l’État, émigrés contre leur gré, une toile protectrice.
C’est un territoire sans village, sans bruit étranger, un pays de tous les dangers pour qui vient y régler les comptes. Mais aujourd’hui n’est pas différent d’hier, je ne compte que sur moi-même et je vais suivre les ordres qu’on m’a donnés. Simplement.

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Avec ce court roman publié en novembre 2020 à la Manufacture de Livres, Dominique Forma réussit un joli coup de billard à plusieurs bandes. En mêlant l’imaginaire serré et relativement peu exploré de l’après-Algérie française, des soldats perdus et des exils douloureux à celui des services secrets gaullistes, de la géopolitique appliquée des années 60 et de l’Amérique latine des dictatures militaires, en les compressant sèchement en un périple moite d’à peine 150 pages, où le politique et le droit commun s’effacent sans bruit devant le personnel et le mémoriel intime, il nous offre une plongée sombre et joliment glacée dans une forme rare d’univers parallèle.

Certains ont quitté l’Algérie sans rien, juste femme et gamins à leurs côtés ; d’autres reçurent des faux papiers et de l’argent des services français, de quoi se faire oublier loin du territoire national et se réinventer une vie. D’autres encore se sont regroupés par affinité, par attachement familial, par localité d’origine, et se sont entraidés pour traverser l’Atlantique.
La défaite est forcément douloureuse et chaotique, a fortiori si la terre vous ayant vu naître vous est confisquée.
Depuis peu, au plus haut niveau de l’État, flotte l’idée de rapatrier les combattants oranais et algérois, ainsi que les soldats déserteurs.
Il faudra les recaser, pour s’en servir. Les utiliser. Comparé au communisme, le FLN est un tout petit ennemi : l’État espère utiliser les fuyards de l’OAS afin qu’ils combattent le grand diable rouge aux côtés des gaullistes.
Il reste la question sans solution de ceux qui, refusant la défaite, n’accepteront jamais de rentrer en France.
La tournée du général de Gaulle en Amérique du Sud provoque une forte inquiétude au sein des services de renseignement et de sécurité du Président. Dans chaque pays visité, il existe des hommes et des femmes qui ont tout perdu en s’opposant à sa politique algérienne et qui entretiennent un esprit de revanche.
Les services ont listé les plus véhéments qui pourraient profiter de la venue du Général pour régler leurs comptes avec lui ; tous ceux à qui l’envoi de gendarmes ou militaires locaux ne suffit pas pour freiner les ardeurs vengeresses.

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