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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Ton avant-dernier nom de guerre » (Raúl Argemí)

Sur un lit d’hôpital au fin fond de la Patagonie, un chef d’œuvre de narration, dans la mémoire hallucinée d’horreurs qui ne veulent pas disparaître.

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Argemi

Je suis journaliste. Et le journalisme est un art qui oscille souvent entre une quête plus ou moins fructueuse de la vérité et la tentation de la fiction. Certains de mes confrères, parfois simplement malhonnêtes, parfois également talentueux (ce qui n’est pas une excuse…), succombent volontiers à la seconde. D’autres tentent de s’en tenir à la réalité la plus stricte. J’ai essayé d’être de ceux-là. Avouons-le : c’est souvent très frustrant. Car comment ne pas avoir envie de creuser derrière les façades qu’on nous oppose, de relier les fils éparts qui nous glissent entre les mains, de laisser notre imagination remplir les vides laissés par nos interlocuteurs ? Plus que d’autres peut-être, car il est porteur de fantasmes, d’envies, d’humanité, le fait divers appelle ces extrapolations.
Quiconque s’est déjà réveillé dans un lit d’hôpital en se demandant comment il a atterri là pourra comprendre mon état d’esprit. Quiconque a déjà ouvert les yeux dans cette absence de douleur due aux analgésiques, qui vous privent au passage de toute sensation d’être en vie, saura de quoi je parle.
Oui, quand je me suis réveillé, je n’avais plus de corps, tout juste une conscience qui planait au-dessus d’un morceau de viande sans se décider à atterrir. Pour ne rien arranger, j’avais des chuchotements plein les oreilles, comme si des gens se disputaient à voix basse, et aussi l’impression d’avoir vu comme un éclair.
Une montée d’adrénaline, un vent de panique m’ont aidé à fixer mon regard à temps pour apercevoir le photographe à l’instant précis où l’infirmière le chassait de la pièce.
– Des journalistes, me suis-je dit, puis j’ai dû refermer les yeux car les murs ont commencé à virevolter autour de ma tête.

L’Argentine de 2002-2003. Manuel Carraspique, journaliste nettement sur le retour, se réveille dans un hôpital perdu au fin fond de la Patagonie, après un accident de voiture qui l’a rendu partiellement amnésique, à ce stade. Subodorant qu’il était probablement venu jusque-là pour chasser un petit scoop et tenter ainsi de se remettre à flot, sans savoir désormais, dans les brumes de sa mémoire, de quelle affaire il pouvait bien s’agir, il entreprend, entre douleurs et antalgiques, de saisir au bond l’opportunité qui semble se présenter lorsque son compagnon de chambrée, salement amoché, se débattant entre la vie et la mort, semble être identifié en tant que Márquez, un Indien venant justement de massacrer sa famille et une partie de son village lors d’une crise mystico-religieuse soudaine. Recueillant les confidences du moribond dans les interstices opiacés de ses soins, Manuel Carraspique se prend à rêver d’un article retentissant qui signerait son retour parmi les journalistes actifs, tandis qu’à l’arrière-plan du récit rôde un curieux personnage de faux prêtre, faux docteur et vrai petit trafiquant de drogue.

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Pour me ressaisir, j’ai essayé de me faire une idée de l’endroit où j’étais. Tout indiquait que c’était une sorte d’hôpital de campagne, peut-être à proximité du lieu de l’accident. La salle commune contenait deux lits ; dans une ville de taille conséquente, ce nombre n’est même pas suffisant pour assurer la première heure de bal du samedi soir.
– Bon, ai-je dit, histoire de vérifier si je n’étais pas aphone. T’es dans le trou du cul du monde.
Au fil des heures, mon hypothèse serait confirmée. L’hôpital était destiné à soigner une réserve d’Indiens mapuches, confinés entre un lac et la cordillère des Andes.
Il était situé près de la descente des Mallines, le lieu de l’accident. J’ai aussi appris que si on avait été des gens importants, on nous aurait transférés en hélicoptère à Bariloche ou à Neuquén. Je n’étais donc pas quelqu’un d’important, et cela ne me faisait aucun bien de me le rappeler, mais aucun mal non plus, je suppose. Une fois qu’on a accepté son statut de rebut du système, on accède à une certaine sérénité. On se sent un peu comme une capote usagée.

Démarrant comme un superbe clin d’œil à l’une des scènes essentielles du film « Usual Suspects », lorsqu’un marin hongrois hospitalisé avec de très graves brûlures se met à murmurer puis à hurler les deux mots « Keyser Söze » sans plus pouvoir s’arrêter, le troisième roman de l’Argentin Raúl Argemí, publié en 2004 et traduit en 2013 par Alexandra Carrasco-Rahal chez Rivages, constitue un nouveau tour de force, après « Le Gros, le Français et la Souris » et « Les morts perdent toujours leurs chaussures », proposant une nouvelle facette littéraire, saisissante et encore différente, d’un impact mémoriel des atrocités de la dictature militaire argentine qui, décidément, ne veulent pas disparaître. En un exercice de narration hallucinée qui avance masqué jusqu’au bout, « Ton avant-dernier nom de guerre » décape à très haute pression les thématiques de la sale guerre qui hantent la société argentine contemporaine, malgré tous les étouffements et les amnisties de complaisance, comme Caryl Férey (« Mapuche ») ou Elsa Osorio (« Double fond ») le rappelaient à leur heure, et il le fait avec une mécanique d’autant plus redoutable que ses 150 pages semblent longtemps se situer à mille lieues des caves sanglantes de l’École Supérieure de Mécanique de la Marine ou des hélicoptères emportant les subversivos encore bien vivants pour un dernier vol sans parachute au-dessus du Rio de la Plata. Du très grand art.

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