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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Alma a adoré – Psychose en héritage » (Sébastien Rongier)

Traquer l’effet Psycho hitchcockien dans le cinéma et les arts, jusqu’à aujourd’hui. Impressionnant de ruse et de vélocité.

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Alma

« Alma a adoré ça ». C’est la phrase que lance Alfred Hitchcock à Joseph Stefano après la lecture de son scénario tiré du roman de Robert Bloch. Alma est la femme d’Hitchcock. Robert Bloch est l’auteur de Psycho, roman paru en 1959. Stefano est le jeune scénariste engagé pour remodeler la première version écrite par James Cavanagh. Alfred Hitchcock ? Il porte ce projet contre les réticences des studios hollywoodiens, il le finance, le réalise, et assure la promotion de Psycho, sorti sur les écrans en 1960. Le succès est mondial, immédiat et fulgurant. Le film fait trembler les cadres esthétiques du cinéma et produit de nombreuses répliques, c’est-à-dire à la fois une opération sismique, et une duplication. La sortie de Psycho a littéralement produit une rupture et une libération d’énergie, provoquant en retour d’autres tremblements, parfois des dédoublements. Ces jeux de répliques esthétiques formeraient un effet Psycho qui dure encore dans le cinéma comme dans le monde des arts.

Si le film Psycho d’Alfred Hitchcock eut bien un retentissement mondial presque instantané, il est particulièrement captivant de traquer, avec cet essai de Sébastien Rongier publié en 2019 chez Marest éditeur, la persistance de la vision et la rémanence de son effet propre, au-delà de la critique cinématographique, pour mener à bien une rare combinaison d’étude de son influence esthétique, de sociologie prospective de sa réception et de mise en perspective de ses ramifications psychanalytiques ou politiques. Et c’est ainsi qu’à sa manière érudite et habile, l’ouvrage participe de plain pied à la mise en œuvre d’un travail mythographique toujours préalable à toute possibilité mythocratique, au sens de Yves Citton.

Psycho ne produit pas seulement un effet-cinéma dans le monde du cinéma. Les bouleversements sont profonds pour de nombreux artistes contemporains qui réfléchissent à la production des images à partir de leur expérience de spectateur. L’enjeu de la notion de « cinématière », développée dans un précédent essai, est de penser le cinématographique comme un matériau qui serait passage et déplacement, une tension qui déborde le champ cinématographique. La cinématière comme mode de relation esthétique et critique à l’image cinématographique est un véritable enjeu de travail, une matière d’image, un corps à la fois générique et inachevé produisant d’autres formes à partir d’un impensé de l’image. Cette nouvelle expérience de l’image cinématographique repose donc sur une logique de déplacement. C’est un dispositif artistique qui se situe au bord du cinéma pour pratiquer un écart, un pas de côté, un éloignement.

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Sébastien Rongier nous entraîne d’un pas alerte, plus analytique que simplement documentaire, aussi bien parmi les circonstances de la création de l’œuvre, de ce qui transforme le roman de Robert Bloch en scénario explosif puis en mécanique particulièrement riche en effet-cinéma (la mesure de cet effet-cinéma, en soi, est déjà un régal au sein de l’ouvrage), que parmi les suites officielles (Psycho II, III et IV, dont Anthony Perkins demeure le fil conducteur essentiel), les reprises et les citations appuyées, de Brian de Palma à William Friedkin, de Stanley Kubrick à Mel Brooks, de John Carpenter à Martin Scorses, en passant par l’audace de Gus Van Sant, ou encore parmi les percolations de Psycho dans l’art contemporain, chez Douglas Gordon, Pierre Huyghe ou Cindy Sherman, pour n’en citer que trois. Naviguant très sérieusement et pourtant très joueusement entre la technique, de réalisation comme de promotion, et le non-dit (où la suggestion et la possibilité ont la part belle), l’auteur nous entraîne dans une véritable redécouverte de l’un des plus puissants mystères cinématographiques et culturels que l’on connaisse, en nous montrant, les yeux grands ouverts, comment une œuvre se construit en résonances multiples à l’intérieur de nous, par-delà les années écoulées. Un travail remarquable et enthousiasmant chez un éditeur qu’il faut une fois de plus saluer.

La diffusion culturelle d’Alfred Hitchcock mériterait d’être étudiée. Elle est essentielle pour comprendre son influence. J’ai passé une année de mon adolescence à Chalon-sur-Saône. J’allais déjà beaucoup au cinéma. Je voyais tout ce qu’il m’était possible de voir, des grosses productions aux films d’art et essai récents ou anciens. Habitant loin du centre et des cinémas, je me déplaçais avec une vieille mobylette poussive. J’avais le temps de me souvenir des films sur le chemin du retour, mais aussi de sentir mon corps se glacer progressivement au fil de la route. Parce que l’hiver en Saône-et-Loire pique sévèrement. Le souvenir des trajets comme celui des salles qu’on fréquentait fait aussi partie de l’expérience du cinéma. Mais l’élève de troisième que j’étais, au fond d’un collège de la banlieue de cette ville qui a vu naître la photographie, se souvient surtout d’un professeur de français qui avait monté un petit ciné-club dans l’enceinte de l’établissement. Un soir, après les cours, il avait proposé de montrer Fenêtre sur cour. J’étais le seul à l’avoir déjà vu. Il avait apporté un gros projecteur à bandes. Je me souviens parfaitement du bruit du défilement des bobines et de la manipulation des boîtes en fer. Mais impossible de me rappeler si le film était diffusé en V.O. ou en V.F. Dans la confusion de la mémoire, entre les sons disparates de la projection, je crois me souvenir… pour la première fois, j’entendais la voix de James Stewart et de Grace Kelly. J’étais aussi très fier et un peu orgueilleux de reconnaître Raymond Burr et de le voir attaquer un homme en fauteuil roulant m’amusait aussi. L’ironie des castings cinématographiques me plaisait déjà. Cette heureuse expérience de cinéma est sans doute celle qui a permis une place si particulière d’Hitchcock dans mon existence. Je sais qu’elle est historiquement construite et culturellement valorisée. Mais écrire sur ce cinéaste, c’est aussi prendre conscience de cette imprégnation. C’est traverser les souvenirs d’enfance.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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