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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Dictionnaire amoureux de la voile » (Loïck Peyron)

Par l’un des navigateurs sportifs actuels les expérimentés et les plus diversifiés qui soient, un attachant dictionnaire de la voile, de compétition avant tout.

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Pourquoi écrire aujourd’hui ce dictionnaire ? Parce que j’aurais trop parlé durant plus de quarante ans ? Qu’il serait temps de coucher sur papier toutes les voiles que j’ai connues, ces organes de propulsion ? Il y a une différence majeure entre l’artillerie des mots que l’on prononce au moment d’un départ, pendant une course et au moment d’une arrivée, fût-elle victorieuse, et se lancer dans un long travail de conservateur de sa propre mémoire à la manière d’un moine copiste, puisque cette recension m’aura pris un peu plus de deux ans et demi. J’ai lu un jour une phrase d’un auteur américain, dont j’ai oublié le nom, qui disait qu’il était impossible d’être à la fois un bon artiste et un artiste capable de raconter intelligemment son travail. Cette phrase nous amène tous à nous interroger dans nos activités. Cela vaut pour les tailleurs de pierre, les architectes, les artisans, les boulangers, les patrons de PME et, j’imagine, pour les auteurs. Assurément, elle vaut aussi pour les coureurs au large, sachant que j’ai côtoyé ceux qui ne racontent rien, ceux qui n’ont rien à raconter, ceux qui racontent trop et fort heureusement, ceux qui racontent bien.
En tout cas, j’y ai mis ces mots durcis par l’expérience, et qui m’ont aidé à mettre en perspective ce petit village mondial du large que j’ai vu se transformer durant plus de quarante ans. C’est ce que j’ai tenté de donner, tout au long de ces 544 pages, au moment où ma carrière de coureur au large – en restant marin et compétiteur – serait en train tout doucement de se dénouer.
À la vérité, pas complètement, puisque je continue à naviguer et à régater sur toutes sortes de navires, là où le vent me mène et me ramène. À 60 ans, je me suis dit que le temps était venu de réduire quelque peu mes ardeurs hauturières, comme un médecin de campagne le périmètre de ses tournées.
Je suis rentré dans ce cénacle des coureurs au large en 1979. J’ai traversé l’Atlantique 50 fois, couru 4 éditions de la solitaire du Figaro, dont la dernière fois en 2019 ; tourné 4 fois autour du monde, triomphé 3 fois de la Transat anglaise, disputé 3 Coupes de l’America et en ai perdu 1 avec les Suisses d’Alinghi, remporté la Route du Rhum à 54 ans, un âge où les skippers solitaires de ma génération ont souvent raccroché les bottes.
Puis, en 2019, au départ d’une traversée du Pacifique, la Transpac, entre Long Beach et Honolulu, ma dernière compétition offshore, j’ai eu le sentiment confus que j’étais en train de remettre, comme le ferait un ambassadeur, mes lettres de créance au grand large. Cette impression fut en quelque sorte confirmée à l’arrivée, qui fut joyeuse pour l’équipage, mais d’une joie rentrée pour moi. Était-ce là ma dernière affectation ? La fatigue morale l’avait-elle emporté ? Pouvait-on parler d’un déplaisir momentané ? Peut-être que la bête était moins solide ? Que les jointures craquaient un peu ? Tout cela était-il à mettre sur le compte d’un enthousiasme émoussé ? Ou alors d’une fièvre moins forte pour le large ? Un peu tout cela, à la vérité. Il y a quelques mois, un journaliste de Tip & Shaft, lettre spécialisée et hebdomadaire consacrée à la compétition, est allé droit au cœur de la question : « Comment vous sentez-vous ? » Ma réponse longuement mûrie fut de me décrire comme un planeur qui descend paisiblement mais inexorablement vers le sol, reprenant parfois de l’altitude au hasard de quelques courants ascendants que sont ces jolis moments de partage maritime, ne cherchant pas à atterrir à tout prix, mais ne luttant pas pour l’éviter. Pour le moment, le train d’atterrissage n’est pas sorti.

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C’est toujours un grand plaisir de retrouver le verbe et la plume de Loïck Peyron, figure incontournable de la voile de compétition, à la française certes, mais au rayonnement assurément mondial, figure qui a su, en « bon client » médiatique (ce dont il est parfaitement conscient, avec humour comme toujours, et dont on trouvera des traces dans les articles « Départ », « Images » ou « Médias » de ce dictionnaire), trouver précocement une niche expressive, bien qu’il ait été leur cadet de respectivement 15 et 28 ans, entre le vrai-faux taciturne Éric Tabarly et le créateur de bons mots et d’emportements fougueux Olivier de Kersauson, auprès du grand public ne ressortant pas des médias spécialisés de cet univers technique et mythique. Dans ce « Dictionnaire amoureux de la voile », publié en octobre 2020 chez Plon, on retrouvera quelques éléments, récits ou anecdotes déjà narrées ailleurs préalablement, mais aussi une belle vue d’ensemble, en forme de pré-bilan, comme l’indique le mot liminaire ci-dessus, d’une carrière prestigieuse, tout entière consacrée, ou presque, à la compétition hauturière, à la voile.

On constatera rapidement que le titre du dictionnaire est, légèrement et logiquement, mensonger, puisque – peut-être soucieux de se démarquer du « Dictionnaire amoureux de la mer » de Yann Queffélec, publié dans la même collection en 2018, et au-delà des réflexes naturels de l’auteur – il s’agit ici, avant tout, de voile de compétition ; certains éléments proprement marins, ou ressortant de la voile de croisière et de loisir, seront bien évoqués, mais toujours ou presque de manière accessoire ou secondaire : Loïck Peyron nous parle avant tout d’un métier, celui de la course au large, de sa composante sport de haut niveau (on pensera aux articles sur les consœurs et confrères, « Autissier, Isabelle », « Bidégorry, Pascal », « Birch, Mike », « Bourgnon, Laurent » – historiquement, le meilleur adversaire de l’auteur -, « Dame Ellen Mac Arthur », « Dick, Jean-Pierre », « Florence Arthaud », « Gautier, Alain » ou « Terlain, Jean-Yves ») comme de sa composante technique et architecturale (dont témoignent par exemple les articles « Architecture », « Ballasts », « Carbone », « Étrave », « Foils », « Irens, Nigel », « Juan K. (Juan Kouyoumdjian) », « Maurel, Jean », ou encore « VPLP Design (Van Peteghem Lauriot-Prévost) »).

Sous la parfaite éducation de ce navigateur qui s’est toujours distingué, dans un milieu parfois exagérément bourru ou rugueux, par son sens de la mesure et son verbe policé (il évoque bien entendu déjà, dans son « Course au large » de 1993 et son « Mes bateaux » de 2002, le rôle de ses parents, et notamment du commandant Peyron, de la marine marchande, dans la touche particulière de cette fratrie de féroces voileux que sont Bruno, Loïck et Stéphane – on songera sûrement au formidable « Face au vent » de Jim Lynch), il pointe néanmoins périodiquement deux constantes tacites, voire doucement dissimulées : celle d’une fierté d’autodidacte là où règnent désormais souvent des ingénieurs hautement diplômés – l’évocation du « Sextant », par exemple, et pas uniquement dans l’article qui lui est dédié, est toujours hilarante – et celle d’une fierté différente, liée à la participation au Graal anglo-saxon que représente la Coupe de l’America, pour un Français venu de la navigation hauturière, principalement en solitaire – et avant tout sur multicoque. On devine beaucoup d’émotion sous les mots d’apparence technique, et une tristesse profonde, aussi, lorsqu’il s’agit de la mort tragique d’un équipier en baie de San Francisco, dans un chavirage brutal – lui, qui, en solitaire et sur des mers autrement démontées, put toujours se targuer de n’avoir jamais chaviré.

Paradoxalement, c’est peut-être lorsqu’il délaisse le pur terrain de la voile de compétition, pour retrouver des envies de jeunesse ayant évolué (« Apprentissage », « Aventure », « Cartes » ou « Mini-Transat », par exemple), des oscillations au bord de la nostalgie bien tempérée (les articles à propos de « BLU » ou de « Saint-Lys Radio », par exemple) ou des lectures fondamentales (ses mentions des éditions Arthaud, du « Navigateur en solitaire » de Joshua Slocum,  du« Kurun » de Jacques-Yves Le Toumelin, des « Horatio Hornblower » de Cecil Scott Forester, ou encore de Bernard Moitessier, sont de toute beauté), que Loïck Peyron m’aura le plus touché, ici. C’est que derrière le sportif de haut niveau, encore et toujours, se tiennent le voileux, le marin, et, oui, le rêveur, même si ce n’était pas à eux, sans doute, de s’exprimer principalement dans cet ouvrage.

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Chez nos voisins anglo-saxons, le schéma du bord est infiniment plus hiérarchisé qu’en France. Sauf quand un skipper possède lui-même une expérience de solitaire, comme Ellen MacArthur. On voit alors se préciser une rotation dans les postes. Le solitaire connaît la difficulté de chacun des postes et des rôles pour l’avoir éprouvée lui-même. Sur la Coupe de l’America, par exemple, le barreur ne se rendra pas compte de la difficulté du grinder (« wincher » en français) et de l’énergie folle qu’il déploie. C’est, hélas, un travers qui m’a parfois chiffonné. L’art du skipper qui a connu le solitaire, c’est de comprendre et d’alléger le travail des autres équipiers. C’est là précisément que réside la beauté de l’équipage qui n’est pas, comme on pourrait le penser, dans l’addition du travail des solistes. Le skipper devient-il alors l’homme à la baguette face à son pupitre ? Il y a un peu de ça, sachant qu’il lui revient d’imprimer le rythme sans nécessairement endosser le rôle de dirigiste. Un équipage ne doit être en aucun cas une somme des spécialistes ainsi qu’on l’a écrit plus haut. Tout simplement parce que le spécialiste possède une manière de réfléchir assez singulière. Le spécialiste, et c’est là sa limite, est précisément… spécialiste. Son regard, et j’en parle d’expérience, souffre de ne pas suffisamment s’ouvrir sur la globalité des difficultés d’un projet. Naturellement, il est excellent dans sa partie. Sa maîtrise nous bluffe. Mais il arrive aussi qu’il se désintéresse d’un sujet, d’une problématique qui va survenir ou est en train de se dérouler à bord. En un mot, pour l’équipage, il est absolument essentiel que chacun montre une curiosité intellectuelle pour le travail de son voisin. Tenter de le comprendre. Se pencher sur les difficultés rencontrées par son camarade de bord. De sorte que je crois à l’éducation et à l’attention aux autres, comme je l’ai indiqué plus haut. Ces qualités demeurent un atout majeur dans l’aboutissement d’une vie communautaire qui aura bien plus de chances de se trouver couronnée par la performance sportive. (Article : « Équipage »)

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À propos de Hugues

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