☀︎
Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Le Gros, le Français et la Souris » (Raúl Argemi)

L’Argentine de la « transition démocratique ». Un enlèvement crapuleux. Une complexité plus grande qu’il n’y paraît. Une froideur crue et implacable. Impressionnant.

x

Argemi

Il s’agit presque toujours d’une question de pouvoir, de l’exercer ou d’être un perdant. Ni les dix commandements ni les tables de multiplication ne sont des points d’appui solides sans le pouvoir. Avec le pouvoir, on peut modifier les résultats et jusqu’aux règles du jeu elles-mêmes : naître, vivre, mourir sont toujours les manifestations de quelque dieu éphémère et sans pitié, qui, en abaissant le pouce, condamne à vivre ou à mourir. Celui qui découvrit le principe du levier, alors que l’Occident n’était encore qu’un nouveau-né, déclara : « Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde. » Et par sa prétention, il mit à nu ce qui est la racine même de l’être humain.
Si vous êtes de ceux qui se lestent les pieds avec des kilos de morale pour ne pas se perdre dans l’espace comme un cosmonaute abandonné, priez pour que les enfants de Belzébuth vous conservent votre innocence. Découvrir que l’on peut être Dieu pour un instant laisse ensuite une soif inextinguible. Cette remarque, il est vrai, se trompe de destinataire, et en plus arrive trop tard. Peut-être aurait-il mieux valu qu’un certain Gros l’eût entendue il y a trois ans, un certain Gros qui cherchait à solder un important compte d’humiliations, sans savoir que ces choses-là sont comme la vérole : elles laissent des marques indélébiles. Mais, finalement, rien de tout ça n’a d’importance puisque, tandis que le Ciel demeure fermé pour cause d’inexistence, le moment est venu de raviver la mémoire.
Aujourd’hui, quand j’ai reçu mon courrier et que j’ai vu la lettre et la photo qui l’accompagnait, j’ai su qu’il était temps de se souvenir.
Car il y a des épreuves qui ne laissent pas le choix : on se bat jusqu’à la fin ou l’on se dirige docilement vers les crématoires de la mort.
Alors j’ai décidé de raconter ce qui s’est passé. Non pas avec l’intention d’expier mes fautes ou de réparer mes torts ; j’essaie seulement de me garantir quelque chose comme une vengeance posthume, oeil pour oeil, si dans l’épreuve de force qui s’approche, ils parviennent à me tuer d’une balle dans le dos. Au moment où je débute ce récit, mon unique certitude, même si j’ai rempli les rues de morts-vivants, est que rien de ce qui est humain ne m’est étranger, et aucun dieu, ni aucun démon, ne peut dire le contraire.

x

519-OT18nLL

Ancien militant rangé des voitures de la lutte politique armée, le Gros vivote à Buenos Aires comme factotum au cœur d’un empire économique familial où il sert principalement de partenaire complaisant de squash au patriarche récemment remarié avec une jeune beauté, vieillard d’acier qui dirige l’ensemble de ses entreprises et de sa famille à la baguette. En quête d’un coup ultime qui le mettrait à l’abri du besoin pour le restant de ses jours – et lui procurerait le cas échéant une forme subtile de vengeance psychologique et sociale -, il s’acoquine avec deux truands professionnels, le Français et la Souris, pour procéder à l’enlèvement contre somptueuse rançon de la jeune épouse du capitaine d’industrie. Mais les cartes distribuées ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être de prime abord.

Derrière moi, le vieux avançait en titubant, l’air hébété. Je n’avais pas besoin de tourner la tête pour savoir qu’il me regardait, cherchant une réponse, parce que ma présence ne collait pas avec le reste. Le vieux – à ce moment, cela me plaisait plus que jamais de l’appeler ainsi – avait, en descendant de sa voiture, été surpris de me rencontrer à cette heure-là à proximité de sa ville et, le temps qu’il comprenne la situation, il était notre prisonnier. Le Français et Pérez la Souris avaient surgi d’un grand bouquet de lauriers, l’avaient assommé d’un coup de massue et embarqué en une fraction de seconde. C’est certain, ils ne lésinèrent pas sur la violence mais l’eussent-ils blessé que personne ne s’en serait aperçu.
Pourtant, ce n’était pas cette attaque imprévue qui l’avait sonné. Ni même le fait que moi, un gars de confiance, un type qu’il prenait pour un petit chien obéissant, lui fourre un chiffon dans la bouche pour qu’il ne crie pas. Non, ce qu’il ne comprenait pas, c’est que nous puissions le traîner impunément dans l’obscurité, sous les arbres même de son parc, devant sa maison, presque sous le nez de sa femme et de son fils. Il ne pouvait pas se mettre dans la tête ue nous ne lui appartenions pas. Une petite erreur de stratégie. Il ne s’était pas rendu compte qu’il ne possédait plus le pouvoir, même sur sa propre personne. Qu’on le lui avait volé.
Ce qui était certain, c’est que j’avançais, sentant les yeux clairs du vieux – grands ouverts comme on s’imagine ceux d’un noyé – fixés sur mon dos, pendant qu’il était brutalement traîné jusqu’à la cage des pumas. Je savais qu’il tremblait au moins autant que moi. Un peu à cause du froid et plus encore à cause de l’excitation du moment. C’était sans doute pour ça qu’il s’emmêlait les pieds à chaque pas et trébuchait pour se retrouver finalement dans les bras de Pérez la Souris.
Il était presque minuit et le gravier du sentier crissait sous le givre. Tout indiquait que ce serait une nuit froide comme un chien mort. Nous nous étions gelés en attendant dans la voiture, et une demi-bouteille de Ballantine’s nous avait aidés à garder notre chaleur intérieure.

x

9788490071502_p0_v1_s1200x630

Publié en 1996, traduit en français en 2005 par Jean-François Gérault chez Rivages/Noir, le premier roman de l’Argentin Raúl Argemi est d’une cruauté implacable et savoureuse. Si l’on a pu évoquer à juste titre, à son propos, l’esprit de Jean-Patrick Manchette, dans sa mise à plat froide et lucide de rapports socio-politiques entre les êtres humains cédant la place inexorablement à des mécaniques tragiques, ces 200 pages indéniablement sombres, quoique teintées d’un humour caustique lié à la personnalité pour le moins ambivalente du Gros, narrateur précis et néanmoins pas nécessairement fiable, jouent admirablement des ressorts « classiques » du roman noir (très noir) pour nous offrir un texte joliment stylisé, réduit en apparence à un enchaînement simple de ressorts diaboliques, pour mieux disposer dans ses interstices une série de bombes humaines matérialisant en un monstrueux effet d’accumulation une froideur désespérée et une violence avérée des échanges, en milieu pas si tempéré, où la présence – en forme d’hommage hilarant et à contre-emploi – d’un commissaire retraité nommé José Vazquez Montalban ne pourra faire oublier un seul instant l’avidité et l’impavidité des puissants, et les démons qu’elle engendre.

Bien. Je fis donc ce que je viens de dire : je pressai le nez d’Antonio Capriano Muller – Tony, pour les amis – pour qu’il s’étouffe un petit peu. Le Français lui enleva alors le chiffon de la bouche et lui enfourna le goulot de la bouteille d’alcool entre les dents.
Le vieux s’étrangla quand le liquide lui descendit dans le gosier et commença à faire des bonds à la manière d’une grenouille sur une poêle brûlante. Il paraissait impossible de le maintenir au sol. C’était comme se trouver au cœur d’un tremblement de terre ou chevaucher le tigre, selon les paroles de Mao (le Français adorait recourir à cette formule pour justifier presque tout). Un instant, je cessai de lui boucher le nez pour le laisser respirer. Aussitôt, le Français me cria « Vas-y ! » et je recommençai à appuyer, avec pas mal de difficulté, car le visage du vieux glissait comme une savonnette du fait de l’abondance de ses larmes. Logique, l’alcool pharmaceutique est particulièrement fort, et il faut avoir un gosier de Russe pour l’avaler sans pleurer.
(Trop de détails ? Profitez-en. Soulignez-les avec un crayon comme si c’était un cours de formation continue. Recourir à un professionnel reviendra toujours beaucoup plus cher.)
Je ne sais pas combien de temps s’écoula. Peut-être quinze ou vingt secondes. Je sais que cela me suffit pour jeter un coup d’œil à la villa et apercevoir la silhouette d’Isabel passant devant une fenêtre et se découpant sur le rideau comme sur une peinture japonaise.
Quand il eut avalé une bonne partie de la bouteille, Capriano Muller se mit à trembler et fut plus facile à contrôler. Le Français le retourna face contre terre et s’assit sur son dos en lui tordant le bras.
– Phase numéro trois, camarades.
– Comment, ce n’est pas « la phase C » ? s’exclama la Souris avec ce mouvement de tête qui lui venait de l’époque où il parvenait encore à éviter les K.-O., et qui lui était resté comme un tic.
– C’est la même chose, espèce de taré, lui dis-je.
Avec affection, car en fin de compte, c’était un malheureux. Quoique, parfois, je me demandais si la Souris ne se faisait pas plus bête qu’il n’était. Ses courts-circuits soudains paraissaient être en relation avec ses moments de lucidité.

x

argemi-raul

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :