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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Centre épique » (Jean-Michel Espitallier)

Transformer les milliers de films d’amateurs archivés par la région Centre-Val-de-Loire depuis 1919 en matière première pour une véritable épopée échevelée ou pour un récit national poétique, malicieux et irrévérencieux. Éblouissant.

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Alors au départ, c’est un peu compliqué. C’est un peu compliqué parce qu’il y a le jeu des alliances, des mésalliances, des combines et des intérêts, et parce qu’il y a la comédie des généalogies royales, lignages, protocoles, valse des étiquettes, mélis-mélos partout, et c’est quand même un peu compliqué à cause des micmacs et des copinages, renvois d’ascenseur, savonnages de planches, pas mal compliqué aussi avec tous ces empilements de hiérarchies militaires enjolivées de plumes, pompons, breloques, esprit chevaleresque sur canons de 105, et parce qu’il y a les paquets d’histoire avec dedans les bisbilles ancestrales, et à cause des bricolages politiques, tripatouilles industrielles, calculs de banquiers, virgules, pourcentages, bookmakers à Légion d’honneur, et parce qu’il y a les jongleurs sur cartographie et les tireurs de plans sur la comète, et tout ça se met à glisser comme au patinage artistique sur un tapis de frontières qui soudain ne satisfait plus personne.

Parcourir un petit siècle d’histoire de France, à des allures enlevées variant du trot soutenu au galop débridé, c’est le défi que relève ici Jean-Michel Espitallier, dont on avait déjà par exemple un souvenir magique de son récit de la conquête de l’Ouest américain, inséré dans son « Cow-Boy » d’il y a six mois, ou de sa tumultueuse histoire du rock moderne, dans son « Syd Barrett, le rock et autres trucs » de 2009. Entretenant avec soin cette capacité à faire vivre un cataclysme historique, ou un enchaînement inexorable d’événements, au fil d’une ironie poétique somptueuse qui résonne avec celles du Éric Vuillard de « Congo » ou de « La bataille d’Occident » ou du Pierre Bergounioux de « Le récit absent / Le baiser de sorcière », il s’est soumis, joyeusement semble-t-il, à une contrainte d’écriture d’un genre bien particulier, dont il a fait une drôle d’opportunité : plongeant dans les collections d’archives audiovisuelles gérées par Ciclic, l’agence littéraire de la région Centre-Val-de-Loire (archives à découvrir ici), il transforme ces milliers de films d’amateurs, échelonnés entre 1919 et 2009, en matière première (dont la teneur est divulguée dans l’ouvrage, publié en octobre 2020 aux éditions de L’Attente, sous forme de photographies ou de QR codes renvoyant directement au visionnage des pellicules désormais numérisées) pour construire une authentique épopée (le titre choisi pour l’ouvrage n’ayant ainsi aucune gratuité), qui englobe celles de la Région et de ses acteurs pour devenir un récit national échevelé et irrévérencieux.

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C’est l’été, il fait beau, champs champêtres, balades à bicyclette, chemins ensoleillés, moissons en chanson, et la fête est gâchée par la mobilisation générale, mais à vrai dire pas trop quand même parce qu’au début, on se dit que ça ne va pas durer, raclée aux Boches vite fait bien fait, « À Berlin ! » rapido-presto, tout le monde sera rentré dans trois semaines, et donc on part à la guerre, au revoir papa, au revoir maman, au revoir sœurette, au revoir chérie, tout ça – « Adieu la vie, adieu l’amour, adieu toutes les femmes » – et c’est tout de suite beaucoup moins drôle que prévu, trains ultra-bondés, mulets, charrettes, camions à pneus pleins, le grand charroi d’hommes s’arrête très très loin de Berlin, routes et chemins à caillasses, godillots et bandes molletières, barda lourd comme un âne mort avec en sus les cinq kilos du lebel à baïonnette, sangles scieuses d’épaules, et rouge garance comme cible parfaite, c’est tout de suite épouvantable, on n’avait pas vu les choses ainsi, tranchées façon fosses communes, obus comme des étoiles filantes, shrapnel en vaporisation continue, hivers frigos, printemps cloaques avec des rats, été fournaises avec des puces, vents d’automne à vous glacer le sang, boue, rata dégueu, cracras cagnas, nettoyeurs de tranchées nettoyeurs de boyaux, les hommes peuvent laisser libre cours à leur sauvagerie, c’est le seul intérêt de cette chamaillerie à grand échelle améliorée grâce aux industries lourdes parce que sinon, bonjour !, poudre et plomb, gaz et acier, choses qui font mal, trucs qui piquent les yeux et encombrent les bronches si bien qu’on en meurt par milliers, tête dans un arbre, cheval coupé en deux, os en guirlandes dans les haies de mûriers, mélasses de cervelles avec dedans des petits morceaux de casques tartinées sur les poteaux du télégraphe, et même jambes courant vers le ciel avec des flammes, la guerre fraîche et joyeuse et la fleur au fusil, en fait pas tellement, les tripes à l’air et la merde dans le pantalon, plutôt.

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De fêtes du retour des poilus (1919) aux cochons dans la rue (1925), de méchouis (1925) en bénédiction de voitures (1928), de station-service (1935) en tracteur à chenilles (1938), de poumon d’acier (1939) en championnat du monde de catch (1936), d’arrivée d’une colonne allemande (1943) en visite du maréchal Pétain (1942), de prise d’arme  du maquis (1944) en promenade de Noël (1943), de jour de vote (1945) en pressage du raisin (1949), de cirque Pinder (1949) en guerre d’Algérie (1959), de portes ouvertes e la base américaine (1957) en construction de l’aérotrain (1955), de fête du club des 2 CV (1953) en fête des géants (1950), de chantier de la ZUP (1964) en drapeaux rouges (1968), de passage du Tour de France (1975) en construction d’une ligne TGV (1985), de lutte de routiers (1996) en exposition-brocante (2009), Jean-Michel Espitallier se déplace, toujours vivement, de Châteauroux au Mans, de Tours à Chartres, d’Argenton-sur-Creuse à Orléans, de Saint-Aignan-sur-Cher à Meung-sur-Loire, d’Illiers-Combray à Gien, de Chinon à Pithiviers, pour coller, assembler, fondre, ordonner et désordonner, rapprocher et éloigner, associer et disjoindre les centaines de témoignages, muets ou sonores, et en extraire les dits et les non-dits : de l’intime et de l’anodin, il extrait, en force et en souriant, l’historique et le politique, le signifiant et le signifié, baroque ou poignant, critique ou allègre, pour nous offrir un objet littéraire d’une étrange beauté.

Le passé fait toujours retour. C’est même pour ça qu’on enregistre le présent – qu’on l’enregistre pour plus tard. Images fantômes, revenantes dont la plus-value naturelle et les pouvoirs magiques résident dans ce prélèvement illusoire de bouts de choses aussitôt disparues, de bribes d’instants n’agissant déjà plus. Collées sur l’aplat de la pellicule qui raconte l’éternelle impermanence des hommes, des lieux, des choses. Greffées dans la chair des aujourd’hui perpétuellement partis. Imaginant qu’une simple caméra peut les mettre à l’abri du temps, à l’abri de la rouille, à l’abri de l’arthrose, à l’abri de l’oubli. Dans le silence des images mouvantes de ce qui radicalement exista et de ce qui ne reviendra radicalement plus. La vérification des à-jamais et des pour-toujours. Non point émission floutée de leur présence revenue mais, semblable à ces étoiles mortes qui brillent encore, indice de leur mort à perpétuité. À l’infini et tout le temps. Comme une apparition trompeuse de ces disparitions qui inlassablement murmurent : « Vous n’y êtes pas ».

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Centre épique » (Jean-Michel Espitallier)

  1. PAUL KAWCZAK TENEBRE

    De Paul Kawczak, le roman « Ténèbre » (2020, La Peuplade, 320 p.) est pour une fois, non pas un récit de la Belle Province, quoique l’auteur soit chargé de cours à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Né à Besançon, et après des études en sciences dures, il se lance dans la littérature française et part à Stockholm dans un programme d’échange. Puis en 2011, il prépare une thèse à l’UQAC sur « Le roman d’aventures littéraire de l’entre-deux guerres français ». Cela va de Marcel Schwob à Marcel Prévost en passant par Huysmans et Gide. Le tout sous l’influence de Stevenson et du symbolisme. Puis viennent Kipling, Wells et Conrad, qui introduisent véritablement l’aventure. Ce sera André Gide en Afrique, puis Conrad bien entendu et Blaise Cendrars. Il en sortira un portrait de « L’Aventurier », autant raconté qu’observé, ou en couple, ainsi qu’un « Portrait de l’aventurier en figure érotique ». J’en profite ici pour faire relire Blaise Cendrars, suisse d’origine, mais engagé volontaire dans la Légion Etrangère en 1914, dont il faut lire les récits de ses exploits au front, où il perdra une main et un bras. Récit dans lequel il décrit un jour calme sur le front, où une main sanglante est tombée du ciel à coté de leur tranchée, venue d’on ne sait d’où.
    « Ténèbre » donc, qui commence tout juste après la Conférence de Berlin (1884-1885) lors de laquelle Bismarck et les futurs alliés de la Grande Guerre décident de se partager l’Afrique de l’Ouest. Cela tombe bien, Henry Morton Stanley vient d’explorer le bassin du Congo. Léopold Louis-Philippe Marie Victor de Saxe-Cobourg-Gotha, dit Léopold II en profite pour se joindre à la conférence, en créant « L’Association internationale du Congo ». Cela a pour but d’« ouvrir à la civilisation la seule partie de notre globe où elle n’a pas encore pénétré » et qui de fait deviendra propriété personnelle du roi des Belges. La Conférence de Berlin rappelle d’ailleurs l’interdiction de la traite négrière. Mais l’utilisation de la chicote n’y est pas prohibée. La parenthèse de la Grande Guerre se referme en janvier 1920 avec le développement de la colonisation menée en partie par les français depuis le port de Matadi. On pourra utilement lire les premiers romans « durs » de Georges Simenon regroupés en deux tomes des « Romans du Monde » (2010, Omnibus, 832 et 800 p.). On trouve « Le Coup de Lune » ou « Le Blanc à Lunettes » qui datent des années 30 et décrivent l’atmosphère coloniale entre Blancs à Libreville. « Et partout on buvait un verre, de la bière, du whisky ou du pernod ». Le vrai : « Vous savez qu’on peut avoir du vrai pernod d’avant-guerre ». Une fois cependant ce n’est pas le mot pernod qui est affiché, mais bien absinthe, « servie avec la cuiller percée et le sucre ».
    Donc retour en janvier 1890. Un géomètre belge, Pierre Claes, la trentaine, natif de Bruges, est chargé « d’établir précisément la limite nord de l’Etat indépendant du Congo et de la reporter avec exactitude sur les cartes officielles ». Il embarque à Anvers donc sur le paquebot britannique « Victoria » et arrive à Matadi en mars 1890. Il poursuit son équipée sur le « Fleur de Bruges », vieux rafiot qui sera mis à mal par des hippopotames et devra radouber à Equateurville. C’est là que s’arrête Stanley en 1883, au confluent entre le Congo et le Ruki. Les quelques cases vont devenir le village de Wangata, qui finira par être associé à Mbandaka, à 6 km au nord. Mbandaka devient une ville qui sera nommée Coquilhatville en mémoire du lieutenant Camille-Aimé Coquilhat qui va devenir vice-gouverneur général de l’État indépendant du Congo. C’est à Mbandaka que le jeune Mobutu a fait une partie de sa scolarité. Il changera le nom de la ville en rétablissant le nom de Mbandaka en 1966. C’est donc là, où il s’est arrêté pour réparer que Pierre Claes va croiser Józef Teodor Konrad Korzeniowski, autrement dit Joseph Conrad, qui navigue sur le célèbre « Roi des Belges ».

    On découvre d’autres personnages succulents dans ce livre. Il y a tout d’abord Hermann von Wissmann, de nationalité allemande, qui a participé à l’exploration de la rivière Kasaï, et est devenu le Reichkommissar de l’Afrique-Orientale allemande. A l’époque, « il couchait désormais avec sa guenon Lily, la prenant dans des positions contre-nature ». On ne connait pas les détails de sa traversée du Congo au Zambèze avec les Pères blancs Joseph Dupont et Armand Merlon. Plus proche du roman, il y a Mpanzu, un jeune Bantou de la tribu Woyo, qui « ne portait pas seulement des tatouages de la tradition woyo, mais également de celles de chacun des peuples dont il avait croisé, sur son chemin d’aventure, un tatoueur ou une tatoueuse ». Là il a de la chance car il y a Xi Xiao, maître tatoueur. Eventuellement bourreau de tradition « lingchi », une bien belle tradition qui s’est perdue. Cela consiste à entailler et retirer successivement, par tranches fines, des muscles et des organes du condamné avant de lui trancher la tête. C’est bien sûr à faire dans cet ordre. C’est le fameux « Hanged, drawn and quartered » des anglais dont ont profité Guy Fawkes et ses compagnons. Le mot « quartered » (mise en quartier) n’est évidemment pas à prendre au sens mathématique, car avec la tête tranchée, on aboutit à cinq morceaux. Une nouvelle illustration du gouffre qui sépare littérature et sciences.
    Question littérature, il y a le belge Vanderdorpe qui a abandonné son enfant pour suivre la belle Manon Blanche. L’enfant, on aurait pu y penser, est le fils de Camille Claes, qui n’est autre que Pierre Claes, le géomètre. C’est une poète faisant partie du cercle des intimes de Baudelaire, gaillardement appelé « tu parles, Charles » par un Verlaine déjà bien atteint par l’alcool. Mais Manon Blanche a d’autres préoccupations que « ce Van der Borre » (pardon, Vanderdorpe). Mais ce dernier fantasme plus qu’autre chose, incapable d’exprimer ses désirs. « Il devinait seulement la poitrine de Manon Blanche à travers sa robe légère. En tant que médecin, il n’avait pas de difficulté à imaginer le reste. Le cœur pompant derrière la cage thoracique. Les poumons encore roses à l’odeur d’orgeat. L’estomac tout occupé encore au veau du midi, arrosé régulièrement de salive et d’alcool. Et puis, nerveusement, il poursuivait, imaginant, intriqués, les deux intestins, en tas de chairs intimes et tendres, et puis plus bas encore, à bout de force, comme le nom secret de Dieu, l’anus et la vulve reposaient au cœur du temps ». Il y a pourtant la scène au bord de l’eau, en intimité avec Manon. Il a même apporté une bague pour lui offrir. C’est sans compter les couleuvres.
    Le roman est divisé en deux, soient la « Première Expédition Claes (septembre 1890- avril 1891) » et la « Seconde Expédition Claes (février 1892 – mai 1892) », sans compter une dernière partie « Harmonie ». Si, comme il se doit, on a fait connaissance avec le père putatif, dans la seconde partie, on rencontre Thomas Brel, boucher de son état. Son père, Hugo Brel, entendait des voix. « Un soir, cédant à leurs injonctions furieuses, Hugo Brel s’était emparé d’un fendoir et avait d’un coup net sectionné ses testicules, lesquelles il avait ensuite jetés au chien de son père ». En bon boucher, la blessure était nette et propre. Par contre, le chien, « un bâtard mâtiné d’épagneul », après avoir dévoré goulument les attributs paternels avait alors aboyé « Tue ton fils ! », phrase qu’il murmurait sous ses babines. Hélas, le chien est donné à un marin de passage qui s’embarquait pour l’Amérique. Mais le cadavre du chien revient, qui naturellement « gronda d’une voix haineuse et profonde « Tue ton fils » ». Fin du grand-père de Pierre par pendaison. « La boucherie Brel demeura l’une des plus réputée de Bruges » et Thomas se lance dans le mysticisme à la basilique du Saint-Sang de Bruges, en extase devant le tableau du « Maître du Saint-Sang ». « La ligne rouge que l’on y voyait descendre du flanc droit et doré du Christ le fascinait ». Toujours des atavismes de boucher. « Puis vint le mois d’avril ; Thomas Brel fit la rencontre de Camille Claes ». S’ensuit une très jolie scène d’amour, de nuit, sur la table de découpe dans l’arrière-boutique. Mais « Thomas Brel s’était ouvert la gorge avec l’un de ses couteaux. On l’avait retrouvé exsangue, vers midi, dans l’arrière-boutique ». « C’est le jeune docteur Vanderlope [qui] avait été appelé en urgence ». Le revoilà, le jeune « Philéas Vanderlope, ex-interne fraichement diplômé de l’Hôpital Saint Pierre de Bruxelles, [qui] s’était vu offrir un poste de médecin au Sint-Janshospital de Bruges ». Ayant constaté la grossesse de Camille, les deux, maintenant tourtereaux, la consolideront. « Les cloches du beffroi de Bruges sonnèrent onze heures ».

    « Le 8 juin 1891, sur le quai du port fluvial de Léopoldville, à l’ombre de l’aube fraîche encore, Philéas Vanderpole observait trois travailleurs bantous décharger d’un vapeur le corps inanimé de son fils ». Fin de l’épisode belge et retour en Afrique. Le livre est ainsi fait. Il n’en est que plus passionnant à lire. Mais là on va rentrer dans le « dur », si on peut qualifier ainsi la viande fraiche.
    Entre alors en scène Silu, la sœur de Mpamzu, le bantou tatoué. Elle veut venger l’assassinat de son frère par le sous-lieutenant Honoré Tournens et l’aspirant Joseph Leclerq, tous deux du poste de Zongo. Du beau travail, si bien que leurs peaux, tannées, ont pu être renvoyées aux autorités, signant aussi l’œuvre de Xi Xiao. Il faut dire que ce dernier était aidé par Silu, et Mohammed Hadjeras, un touareg, aux baumes cicactrisants étonnants. C’est grâce à ces baumes que Pierre Claes, lui aussi tatoué par XI Xiang, a survécu. Il est à l’hôpital en pleine guérison. Puis surviennent d’autres pratiques, qui parachèvent la formation de Silu. « Cette tête, dépourvue d’yeux, de peau et de muscles, entrouvant doucement ses mâchoires, émit de son nez une sorte de meumeument faible et aigu, naïf et touchant comme le chant d’un chien, modulant les notes simples d’une ancienne chanson populaire. Et le crâne s’agitait légèrement de gauche à droite, faisant jouer les quelques muscles qui lui restaient ». « Puis la tête mourut ».
    La dernière expédition de Pierre Claes, en compagnie de Vanderdorpe, ainsi que de Jolliot-Saint-Cœur, vague espion français, est chargée, avec une douzaine de militaires de retrouver le trio qui menace la sécurité relative des postes coloniaux. On découvre qu’ils se sont réfugiés dans une communauté, menée par le Révérend écossais John McAlpine et sa femme Rosemary Duncan. Femme rencontrée par Pierre Claes lors de son arrivée en Afrique. Une dernière séance de découpage doit avoir lieu. « Le soldat hoquetait, se mouvait comme un serpent immobile, d’une reptation nulle, ondulant de mort comme les hanches parfois ondulent de plaisir. Xi Xiao lui ouvrit le ventre ». Ce thème du serpent revient tout au long du livre, il est d’ailleurs sur la couverture. Il est également présent sous la forme d’un python, qui quelquefois englouti un petit enfant. Python que Xi Xian saura attraper et neutraliser. Il y a également une très belle scène dans laquelle un serpent se coule dans la chambre de Claes, encore enveloppé de ses bandages et sirote les larmes salées sur son visage, avant de s’en aller calmement.
    Ces pratiques raffinées, ou ces tortures, ainsi que des photos, sont parvenues jusqu’à nous, et en particulier, ont très impressionné Georges Bataille. Ainsi dans « L’Expérience intérieure » (1978, Gallimard, 180 p.) on peut lire : « Le jeune et séduisant chinois dont j’ai parlé, livré au travail du bourreau, je l’aimais d’un amour où l’instinct sadique n’avait pas de part : il me communiquait sa douleur ou plutôt l’excès de sa douleur et c’était justement ce que je cherchais, non pour en jouir, mais pour ruiner en moi ce qui s’oppose à la ruine ». Puis, dans « Le Coupable » « Somme athéologique, II : Le Coupable / L’Alleluiah » (1998, Gallimard, L’Imaginaire #380, 252 p.) Bataille poursuit. « Je suis hanté par l’image du bourreau chinois de ma photographie, travaillant à couper la jambe de la victime au genou : la victime liée au poteau, les yeux révulsés, la tête en arrière, la grimace des lèvres laisse voir les dents. / La lame entrée dans la chair du genou : qui supportera qu’une horreur si grande exprime fidèlement « ce qu’il est », sa nature mise à nu ». C’est écrit bien sûr beaucoup plus tard, sans doute début novembre 1939. On lira encore, toujours de Bataille « Je n’ai pas choisi Dieu comme objet, mais humainement, le jeune condamné chinois que des photographies me représentent ruisselant de sang, pendant que le bourreau le supplicie (la lame entrée dans les os du genou). A ce malheureux, j’étais lié par les liens de l’horreur et de l’amitié. Mais si je regardais l’image jusqu’à l’accord, elle supprimait en moi la nécessité de n’être que moi seul : en même temps cet objet que j’avais choisi se défaisait dans une immensité, se perdait dans l’orage de la douleur ». C’est écrit sans doute fin février 1940. Les horreurs de la Seconde Guerre allaient effacer celles de sang et de boue de la première. Elles n’allaient pas effacer ce qui se passait en Afrique où « le degré de l’horreur dans lequel l’Europe maintenait le Congo ne cessait d’augmenter de semaine en semaine ».

    Un très beau livre, fort bien écrit, avec une narration captivante. La relation avec Conrad et son « Cœur des ténèbres » est tout de même assez lointaine. On notera tout de même l’analogie entre le chef timonier, formé par Marlow sur le « Roi des Belges » et Mpamzu formé par Claes sur le « Fleur de Bruges ». De même les épisodes d’affrontement entre les bateaux et les hippopotames. Des emprunts plutôt que des analogies. On pourra lui préférer de Sven Lindqvist « Exterminez toutes ces brutes » traduit par Alain Gnaedig (1999, Serpent à Plumes, 234 p.). Il y a bien sûr la phrase « Exterminez toutes ces brutes », à laquelle il a été facile (et vendeur) de rattacher Marlow et sa suite, dont le Kurtz de Coppola. Certes, en 1890, Conrad rencontre Roger Casement, un géomètre belge en charge de la construction du chemin de fer de Matadi à Léopoldville. Le projet devait durer quatre ans. Certes, il remonte le fleuve Congo sur le « Roi des Belges ». Et il commence la rédaction d’un nouveau journal « Up-River Book » (En remontant le fleuve), annotations chiffrées indispensables pour naviguer sur le fleuve. « Se diriger vers un petit carré blanc. Coller dessus. Passer près des sables, prudemment ! » ou bien « Un bouquet remarquable d’arbres, comme indiqué sur la carte, ainsi que de nombreux palmiers sur la basse côte ». « Les collines de la rive gauche présentent un aspect rougeâtre. Toute la rive droite bordée d’arbres » « On accroche, mais pas beaucoup. Après avoir traversé deux petites iles, vous apercevrez un arbre mort et les villages commencent ». Conrad arrive finalement à Stanley Falls, après quatre semaines pour parcourir 1600 kilomètres. De ces expéditions, Conrad commence à écrire une histoire sur son voyage au Congo. Il lui faudra sept semaines pour écrire « Au cœur des ténèbres », publié dans la revue littéraire « Blackwood’s Magazine » en 1899, puis en livre en 1902. Histoire du fleuve, mais aussi du passage de la civilisation à la sauvagerie, de la santé mentale à la folie. Il faut lire l’excellente biographie sur Józef Teodor Konrad Korzeniowski, dit Joseph Conrad « Le Monde selon Joseph Conrad » de Maya Jasanoff, traduit par Sylvie Taussig (2020, Albin Michel, 432 p.) qui vient de paraître.

    Reste alors le « Voyage au Congo » (1995, Gallimard Folio, 550 p.) d’André Gide, écrit après son séjour en 1926-27. Beaucoup de descriptions qui masquent la dénonciation du système colonial. « Je ne pouvais prévoir que ces questions sociales angoissantes, que je ne faisais qu’entrevoir, de nos rapports avec les indigènes, m’occuperaient bientôt jusqu’à devenir le principal intérêt de mon voyage, et que je trouverais dans leur étude ma raison d’être dans ce pays ». Que cela sent bon la bonne éducation de « L’Ecole Alsacienne » et d’avoir son sens rigide et conformiste de ce qu’il faut faire, ou de « L’Institution Keller », maison d’éducation protestante. « Faut vous dire, Monsieur / Que chez ces gens-là / On ne pense pas, Monsieur / On ne pense pas, on prie ». Heureusement le roman de Gide, de roman d’aventures, se transforme en plaidoyer contre le système colonial. « Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. A présent, je sais : je dois parler ». Le récit de Gide est implacable contre l’exploitation économique des richesses, la répression cruelle, l’incurie des administrateurs, les exactions des « civilisés ». Et dire que Léopold II, le propriétaire du Congo à titre personnel est mort en 1909.
    Restent dans « Ténèbre » le serpent et le tatoueur chinois. « Eros et Thanatos » sans aller jusqu’à Herbert Marcuse, d’ailleurs le marxisme a beaucoup vieilli sauf chez quelques rares staliniens. On se contentera de l’extase, mystique ou sexuelle. La forme littéraire de la télétransportation de la science-fiction. Tout commence avec Paul dans son Epitre aux Corinthiens. « Je connais un homme en Christ, qui fut, il y a quatorze ans, ravi jusqu’au troisième ciel (si ce fut dans son corps je ne sais, si ce fut hors de son corps je ne sais, Dieu le sait). Et je sais que cet homme (si ce fut dans son corps ou sans son corps je ne sais, Dieu le sait) fut enlevé dans le paradis, et qu’il entendit des paroles merveilleuses qu’il n’est pas permis à un homme d’exprimer ». Tout aussi frustrant, étant donné qu’on en reste au troisième ciel, le progrès ayant porté ce transport au septième. Et surtout, on ne saura jamais en quoi consistent ces « paroles merveilleuses ». Toujours l’ambiguïté de la religion. Et pour cause, la plupart des religions en ont leur conception. C’est l’extase des kabbalistes ou des soufis. Celle des moines chrétiens, zen ou bouddhistes. C’est aussi l’extase des anachorètes et des derviches ou des ascètes. Et ceci sans parler d’épectase, ni faire référence à Félix Faure ou au Cardinal Daniélou. Ce serait faire offense à Marguerite Steinheil, dite « Meg », et à une certaine « dame S., gente blonde de 24 ans, travaillant la nuit dans un cabaret » suivant la biographie officielle du « Canard Enchainé » de l’époque (mai 1974). Et pourtant Paul Kawczak nous gratifie de plusieurs scènes d’éjaculation inopinées, dont une buccale de la part d’un Pierre Claes encore presque puceau.

    Retour à l’extase mystique, telle celle de Blaise Pascal lors de la nuit du 23 novembre 1654, qui qui se produit « depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi ». C’est la « nuit de feu » de Pascal. Il en tire un texte qu’il recopie sur parchemin et qu’il coud ensuite les deux exemplaires dans la doublure de son pourpoint. Les années suivantes, chaque fois qu’il changeait de vêtement, il transférait aussi les deux textes. C’est un serviteur qui les découvrira après sa mort, dans la doublure de son dernier habit. « Un petit parchemin plié et écrit de la main de M. Pascal, et dans ce parchemin, un papier écrit de la même main : l’un était une copie fidèle de l’autre ». Ce document est alors dénommé « Mémorial » « une espèce de mémorial qu’il gardait très soigneusement « pour conserver le souvenir d’une chose qu’il voulait avoir toujours présente à ses yeux et à son esprit ».
    « L’an de grâce 1654 / Lundi 23 novembre, jour de saint Clément pape et martyr et autres au martyrologe. / Veille de saint Chrysogone martyr et autres. / Depuis environ dix heures et demi du soir jusques environ minuit et demi ». « Oubli du monde et de tout hormis Dieu. / Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Évangile. / Grandeur de l’âme humaine ». Puis le texte en soi « Père juste, le monde ne t’a point connu, mais je t’ai connu. / Joie, joie, joie, pleurs de joie. / Je m’en suis séparé. […] Renonciation totale et douce » et le texte se termine par le seizième huitain du Psaume 119 « Non obliviscar sermones tuos » (je n’oublie pas ta parole). C’est pour Pascal une illumination soudaine, la paix avec Dieu, le salut et le repentir. Bref le départ d’une vie nouvelle.
    Autre nuit de feu que celle de « la nuit de Gènes » de Paul Valéry. Il est alors en Italie, et dans la nuit du 4 au 5 octobre 1892, un violent orage s’abat sur Gènes. Pierre Claes est mort tatoué par Xi Xian depuis quelque mois, mais Valéry ne le sait pas. Par contre, il est dans une période de grand désarroi. « Gênes, Chambre blanche. À la chaux. Ancienne cellule, sans doute… Orage effroyable cette nuit. Je l’ai passé assis dans mon lit, la chambre éblouissante par chaque éclair. Tout mon sort se jouait dans ma tête. Je suis entre moi et moi. Souffert énormément. Mais je veux. Je veux mépriser tout ce qui passe entre mes tempes… ». Il décide de ne plus penser que par lui-même. « J’ai essayé de penser ce que je pensais et je l’ai fait avec une naïveté obstinée. On me dit « subtil » ». Il se lance alors dans les sciences et les mathématiques. Il devient Monsieur Teste. « La soirée avec M. Teste » sera publiée en 1896 (1978, Gallimard, l’Imaginaire, 144 p.).

    Enfin, il a « La nuit de Feu » de Éric-Emmanuel Schmitt (2015, Albin Michel, 192 p.). Décidément cela se passe toujours la nuit. Jeune agrégé de philosophie et enseignant à Normale Sup, il part dans le Hoggar pour reconnaître les décors d’un film sur Charles de Foucauld « ce chrétien converti qui ne voulait convertir personne ». Le reste de l’équipe comprend l’ineffable guide américain Donald, grand surfeur et mercantile, très guide improbable, Marc et Martine, tous deux très terre à terre, qui ne pensent qu’à eux et leur « sauvegarde ». Il y a aussi Ségolène, « la catho » qui cherche à le convaincre et engage avec lui des « disputatio » philosophiques sur l’existence de Dieu. « L’ordre et l’intelligence du cosmos ne fournissent-ils pas un gage de Dieu ». Discussion de normalien. Il y a Thomas, le botaniste rationaliste, rassuré par ses connaissances scientifiques. Il a également Abayghur, le guide touareg, avec qui il est impossible d’avoir un un langage commun qui donne cependant des conseils « N’oublie pas l’inoubliable » Il s’isole pour prier, mais est-ce pour se faire entendre, ou écouter ? D’abord, Dieu existe-t-il. Est-ce le même pour tous les membres de l’équipe. Bref, lors d’une excursion sur le Mont Tahat, il se perd et perd contact avec le groupe. Il passe la nuit glaciale sous les étoiles, sans eau ni vivres. Mais il a ses questions. « Quelque part, mon vrai visage m’attend ». « Pour l’heure il faut s’abandonner. Et recevoir… J’embrasse… J’embrase… Flamme. Je suis flamme. Lumière croissante. Insoutenable. de même que je ne pense plus en phrases, je ne perçois plus avec les yeux, les oreilles, la peau. Incendié, je m’approche d’une présence. Plus j’avance, moins je doute. Plus j’avance, moins je questionne ». À son réveil, il retrouve le groupe, à qui il ne dira rien de sa « merveilleuse visite » nocturne. Sa première prière sera celle de Charles de Foucauld. Griffonnés dans un carnet pour les besoins du film qu’il prépare alors, les mots surgissent. « Mon père, Je m’abandonne à toi, / Fais de moi ce qu’il te plaira ». Ce sont à peu de choses près ceux de Pascal.
    L’auteur qui était insomniaque depuis la mort d’un grand-père adoré, comprend alors l’origine de ses troubles du sommeil. « Son grand-père s’était endormi pour toujours ». Donc, dormir c’est forcément mourir. Pour Éric-Emmanuel Schmitt « L’écrivain que je suis est né dans le désert », nous dit-il.

    Publié par jlv.livres | 12 décembre 2020, 15:26

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