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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture: « Brûler Brûler Brûler » (Lisette Lombé)

Venus de Liège, vingt poèmes d’émotion et d’intelligence pour une spirale éclectique quant à ses cibles, malicieuse et guerrière quant à sa méthode.

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Cycloparade

De là où je parle, de là où je suis, je sens.
Je n’ai pas besoin d’ouvrir les yeux, je n’ai pas besoin de porter le front à l’horizon.
Sous mes paupières, je sens.

Je sens l’odeur tenace de la javel sur les paumes de celles qui n’ont pu débarquer dans ce cortège, aujourd’hui, qu’à condition d’avoir bien fait blinquer la baraque et bien préparé le repas de leur gaillard.
Je sens la goutte de transpiration qui roule sous l’aisselle de celles qui ne possédaient pas de vélo, et qui, comme on esquive un resto entre amies lorsqu’on est fauchée, ont bien failli ne pas oser se pointer sur cette place aujourd’hui.

Je sens l’épine du calcul de celles qui doivent se compter et se recompter pour pouvoir exister dans cette masse – basanées, voilées, handicapées, sans-papiers, putes, tox, trans, gouines – toutes celles dont on défend les droits sans jamais entendre le timbre de leurs voix.
Je sens le jasmin du thé siroté par les boycotteuses, celles qui en ont eu ras le cul de sempiternellement devoir jouer aux invitées surprises et qui trinquent en coulisses du joli after movie.
Je sens des radicalités qui se frottent, s’affrontent et parfois, même, qui se décausent et se débectent autour d’une robe noire à paillettes.
Je sens la solitude des féministes fiancées, le célibat, les miettes de sexe, les miettes d’amour, le fossé, les ronces dans le fossé.

Je sens la fatigue des bénévoles et des travailleuses pressées comme des citrons à peu de frais et qui portent des slogans autour du cou comme des Sisyphe ou des mulets. Celles qui rechargent leurs batteries de sens aux dates symboliques pour tenir le reste de l’année académique, celles à une étincelle du cramage intégral et à qui on peut déjà dire au revoir, là, cette après-midi.
Je sens l’hôpital, l’hôpital qui se fout de la charité et de la solidarité,
je sens le couloir d’hôpital, je sens l’éther dans le couloir d’hôpital,
l’éther frotte avec frénésie sur la peau de nos différences,
l’éther frotte pour anesthésier,
le temps d’une Cycloparade,
nos petites et nos profondes divergences.

Tout ça, d’où je parle, d’où je suis, sous mes paupières, je le sens.
Mais si j’ouvrais les yeux, si je portais le front à l’horizon, je pourrais voir, devant moi, ce magnifique peuple de guerrières.
Et je ne m’excuserais pas du mot « guerrières » car c’est exactement ce que je verrais.
Des casques, des scaphandres, de la limaille, des cuirasses, des cuissardes, de la riposte en ordre de bataille, des sabres, des kamikazes, des commandos et des épaulettes en ferrailles précieuses.
Voilà ce que je verrais : un majestueux animal collectif !
Un gigantesque poisson aux écailles métalliques avec chaque écaille-femme, chaque écaille-fille, chaque écaille-mère armée à sa manière pour riposter contre la violence du système.

Et c’est le même système qui te demande d’être violée sans faire de vagues, le même système qui te demande de te serrer la ceinture sans faire tout un ramdam autour de ta précarité, le même système qui te demande de gerber, de vieillir, de crever sans salir la moquette, le même système qui te débaptise un tunnel Léopold II par-ci et rebaptise une place Lumumba par-là pour que tu fermes un peu ta gueule et c’est le même système qui s’accommode parfaitement des centres fermés, des jungles, des bidonvilles sous le périph et des enfants qui grelottent dans la boue et des hommes nus à ses frontières.
Alors, oui, d’accord, on écrit de beaux poèmes pour le 8 mars mais so what ?
Oui, oui d’accord, on se casse !
Mais pour aller où ?

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Unknown

Belgo-congolaise vivant à Liège, la slammeuse Lisette Lombé a transformé au fil des années sa rage en dedans en une poésie combative, acharnée et puissante, puisant dans le sort quotidien des opprimés de toute nature, historique ou fort contemporaine, sujets renvoyés si souvent au rang d’objets de mépris, de quolibets, d’ignorance ou de domination physique, une énergie qui n’accepte à aucun moment les facilités ou les complaisances des clichés et du « on ne peut plus rien dire » pour se doter d’outils de revendication sachant tourner en dérision le langage même des oppresseurs, totalement volontaires ou presque involontaires, pour retourner cette arme si essentielle contre eux.

Difficile en effet de ne pas saisir dans la malice acérée avec laquelle elle mobilise les platitudes, les justifications et les fausses évidences avec lesquelles la domination entend bien poursuivre benoîtement son (très long) petit bonhomme de chemin, en rejetant comme « exagérées », « inappropriées » ou même « prématurées » les revendications pourtant généralement fort modestes de celles et ceux placés en bas de l’échelle des valeurs du capitalisme néo-libéral, tout particulièrement sous sa forme patriarcale la plus satisfaite d’elle-même. Les mots ici bouillonnent à haute température, feignant par moments de s’assagir et d’endormir brièvement la vigilance de la lectrice ou du lecteur, pour mieux balancer tout à coup les punchlines en rafales, comme autant d’uppercuts préparant une nécessaire fin du combat. Et cette fougue s’associe volontiers à une curiosité éclectique et à une finesse d’observation qui évoquent aussi bien, par exemple, la Rim Battal de « Transport commun » que la Kate Tempest des « Nouveaux anciens ».

C’est à L’Iconopop, la collection dédiée à la poésie créée cette année par Cécile Coulon et Alexandre Bord aux éditions L’Iconoclaste que l’on doit la publication en octobre 2020 de ce sixième recueil de l’autrice, avec douze poèmes inédits, quatre repris du recueil « Black Words » (2018) et quatre du recueil « Tenir » (2019).

Petit personnel

Ils disent qu’un jour le monde s’arrêtera de courir aussi brutalement que vous vous êtes effondrés.
Ils disent qu’ils vous comprennent, que vous n’avez plus besoin de faire semblant.

Ils connaissent les boîtes qui se déguisent en famille parce qu’il est plus pratique de laver son linge sale en famille que dans une boîte.

Ils connaissent la loyauté du petit personnel envers les maîtres de maison.

Ils connaissent les haltes entre les lignes, les pauses entre les pages, les plages dans les histoires de neige et de carnage.

Ils connaissent les trous, les tranchées dans les curriculum vitae, les papelards tendus devant les visages creusés, les tentatives de découper le ciel en morceaux neufs, les ruses pour habiller le train-train, les mehins, le cahin-caha,
de cuir et de satin.

Ils connaissent les cadastres informels,
les champs de coton urbains,
la combustion des corps dans les champs de coton urbains
et le défilé ininterrompu des civières invisibles
et le début, pour qui s’écroule, gueule en terre, des justifications, des justificatifs, de la paperasserie, du charabia administratif et de la balle crevée qui ricoche entre les services.
Ils connaissent les réponses à assener pour vous protéger.

Aussi longtemps que
votre peau donnera
au plus insignifiant des tocards
le droit de vous balancer une injure à la gueule
quand bon lui chante !
Aussi longtemps que
vous habiterez un corps
que l’on peut siffler dans la rue
comme un vieux clébard !
Aussi longtemps que
des camarades termineront leurs mois,
termineront leurs jours,
en caviar
pour les cochons.

Ils répètent qu’un jour le monde s’arrêtera de courir aussi brutalement que vous vous êtes effondrés.

Ils répètent qu’un jour on aura à nouveau besoin de vous.
Pour faire de bruit.
Pour que les regards restent complexes.
Pour que les mômes de demain grandissent en un seul morceau,
ne se pendent plus,
ne se flinguent plus,
de tristesse ou de honte.

Ils parlent de silence, de spasmes, de derniers soubresauts.
Ils parlent d’ombres, de fantômes, de déposer
draps et masques.
Ils parlent du retour de l’été.
De savates d’or et de poussière noble.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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