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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Moscou, cour des miracles » (Martin Cruz Smith)

Place des Trois Gares à Moscou, une véritable cour des miracles, en effet, à ramifications étonnantes, pour la septième enquête d’Arkady Renko.

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Cruz

La nuit d’été défilait. Villages, récoltes en train de mûrir, églises délabrées se succédaient, nébuleux se mêlant aux songes de Maya.
Elle essayait de rester éveillée, mais de temps à autre, ses paupières faisaient ce qu’elles voulaient. Parfois, la jeune fille rêvait aux passagers de première classe qui dormaient, bien bordés dans leurs compartiments.
La classe « à la dure » n’avait pas de compartiments. Cette classe économique était un dortoir où brûlaient encore quelques lampes et où les ronflements, les étreintes étouffées, les odeurs corporelles et les querelles domestiques étaient l’affaire de tous. Certains passagers voyageaient depuis des jours et la lassitude due à la promiscuité commençait à se faire sentir. Une partie de cartes commencée la veille entre ouvriers des plate-formes pétrolières tournait au vinaigre, avec son lot de vindictes et d’accusations. Une bohémienne passait de couchette en couchette, proposant les mêmes châles à voix basse. Des étudiants voyageant pas cher étaient plongés dans un autre monde, écouteurs sur la tête. Un prêtre enlevait les miettes de gâteau accrochées dans sa barbe. La plupart des voyageurs étaient aussi quelconques que du chou cuit à la vapeur. Un soldat ivre arpentait le couloir d’un bout à l’autre.
Pourtant, Maya préférait la civilité fruste de la classe économique à la première. Là, elle était à sa place. Elle avait quinze ans, silhouette de brindille en jean déchiré et blouson d’aviateur à la texture de carton. Ses cheveux étaient teints en rouge feu. Un sac en toile contenait tout ce qu’elle possédait, un autre dissimulait sa petite fille de trois mois, emmaillotée serré et bercée par le roulement du train. La dernière chose dont Maya avait besoin était de se retrouver coincée dans un compartiment sous le regard insistant de snobinards. Pas qu’elle aurait pu se payer la première, de toute façon.
Après tout, décida Maya, un train n’était jamais qu’un appartement communautaire sur rails. Elle en avait l’habitude. La plupart des hommes s’étaient mis en pantalon de survêtement, maillot de corps et pantoufles pour la durée du voyage ; elle surveillait ceux qui ne l’avaient pas fait : une chemise à manches longues risquait de camoufler les tatouages de celui qu’on avait lancé à ses trousses pour la ramener. Par précaution, elle avait choisi une couchette inoccupée. Elle ne parlait à aucun passager et personne n’avait remarqué le bébé.

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Après la belle réussite et l’énorme succès de « Parc Gorki » en 1981, l’Américain Martin Cruz Smith fit, presque contre toute attente initiale, de son flic moscovite de l’Union Soviétique tardive, Arkady Renko, un héros récurrent, signant d’abord deux superbes suites, « L’Étoile polaire » (1989), l’un des meilleurs romans se déroulant à bord d’un bateau de pêche contemporain qui soient, puis « Red Square » (1994), dans lequel la peinture de Malévitch, l’art contemporain et l’agonie des grandes radios européennes anti-communistes après l’explosion de l’URSS se mêlaient en une trame baroque et savoureuse. Avec trois autres épisodes publiés entretemps, « Moscou, cour des miracles », publié en 2010 et traduit en 2011 par Estelle Roudet dans la singulière collection « Robert Pépin présente » de Calmann-Lévy, est ainsi le septième volume des aventures policières de l’intraitable et rebelle officier de police Arkady Renko.

Autour de l’insolite place Komsomolskaïa, dite des trois Gares (titre original plus précis que la traduction retenue pour la France), à Moscou, où se mêlent chaque jour les flux insensés des voyageurs venus de Saint-Pétersbourg, de Iaroslavl et de Kazan, et où rôdent en permanence de multiples faunes interlopes, le télescopage impromptu d’une adolescente en fuite éperdue pour échapper à un destin tout tracé et pour le moins sordide, d’un couple de fournisseurs discrets d’enfants à adopter pour apparatchiks et gros bonnets en mal de progéniture, et d’un redoutable et pourtant émouvant gang d’enfants des rues, tout cela sous l’œil affûté d’un jeune maître d’échecs bienveillant, survivant de menues arnaques au jeu et se trouvant être lié de près à Arkady Renko, va conduire l’enquêteur senior, au bord de la mise à pied une fois de plus, à se lancer dans une enquête échevelée, rocambolesque et violente, de celles dont l’auteur américain a décidément le secret.

Toujours aussi efficace, toujours aussi attachante, la narration de Martin Cruz Smith souffre cependant peut-être un peu, pour moi, désormais, de la comparaison fatale avec le travail d’Alexandra Marinina, ancienne de la police de Moscou et criminologue distinguée, travail disponible en français (même si c’est dans un ordre de traduction résolument improbable) depuis 1997, et dont les enquêtes façon police procedural d’Anastasia Kamenskaya dégagent une atmosphère d’authenticité et de réalisme plus poussée que celle, pourtant performante, produite par l’auteur américain.

Arkady refusa le verre de vodka amical de peur d’émousser son insomnie. Il était 3 heures du matin. Il ne marchait qu’à l’insomnie.
– J’ai survécu à deux crises cardiaques carabinées. J’ai de l’angine de poitrine. Une tension artérielle capable de soulever une plaque d’égout. Je pourrais tomber dans les pommes rien qu’en me mouchant. Alors je fais les choses tranquillement.
– Que disent les docteurs ?
– De perdre du poids. D’arrêter de boire et de fumer. Et d’éviter toute excitation. Le sexe ? Ça fait des années que je n’ai pas vu ma bite. Certains jours, je n’arrive même pas à la trouver. Tu préfères peut-être un vin pétillant ? J’en ai au frais dans un tiroir.
– Non, merci. Alors, tu t’es vraiment installé ici ? Tu t’es arrangé avec le directeur ?
– Le directeur est un trou-du-cul arrogant, mais au fond, ce n’est pas un mauvais cheval. Il m’a dégotté une buanderie disponible avec un canapé. Je ne suis plus censé opérer, parce que si je passais l’arme à gauche en plein milieu d’une autopsie, ça pourrait donner l’impression qu’il y avait du laisser-aller côté discipline. Non seulement tu veux que je fasse une autopsie, mais en plus, tu veux que je la fasse tout de suite ? (Il s’essuya le menton.) Mon médecin voulait que je reste chez moi. Pourquoi ? Pour mener une vie de légume ? Pour rester assis tout seul à regarder des abrutis à la télé jusqu’à mon dernier souffle ? Non, cette solution est bien meilleure. Ici, je peux encore faire des petits boulots. Rester dans le coup. Y a des amis qui passent, certains vivants, d’autres morts, et quand je casserai ma pipe, il n’y aura même pas besoin d’une ambulance parce que je serai déjà sur place.

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À propos de Hugues

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Moscou, cour des miracles » (Martin Cruz Smith)

  1. Hari Kunzru à propos de « Larmes Blanches »

    « Larmes Blanches » de Hari Kunzru (2018, JC Lattès, 378 p.) traduit par Marie-Hélène Dumas est un roman à lire, surtout en ce moment d’élections américaines. Oh rien de foncièrement politique, si ce n’est en partie une histoire de recherche des racines du blues, de l’authentique blues du Sud, autour de Jackson, Mississipi.
    Tout part de Seth, jeune paumé sans le sou, qui rencontre Carter Wallace à l’Université. Tout les sépare. Seth ne sait que bricoler du matériel d’enregistrement, des micros directionnels « des micros statiques AKG C12’s à quinze mille dollars pièce » et autres amplis à lampes. Et il enregistre « sur bande quart de pouce » et filtre ensuite tout ce qui produit du son autour de lui. « Guglielmo Marconi, l’inventeur de la radio, croyait que les ondes sonores ne mouraient jamais complètement, qu’elles persistaient, de plus en plus faibles, masquées par le bruit quotidien du monde. Marconi pensait que s’il avait pu inventer un micro assez puissant, il aurait pu entendre les sons des temps anciens. Le sermon sur la montagne, les pas des soldats romains défilant sur la Via Appia». C’est comme cela qu’il va trainer dans les squares de New York, Washington Square ou Tompkins Square, tous deux dans Manhattan, à côté de East Village, du côté des avenues à lettre (A, B, C, D). Les gens jouent aux échecs et les noirs de la musique pour gagner quelques sous. Il vit en colocation avec Carter Wallace, descendant de la compagnie Wallace Corporation, « empire de « gestion logistique de dix milliards de dollars » actuellement présidée par Cornelius Wallace, le frère ainé de Carter. Ce denier entretient son frère Carter et le laisse faire ce qu’il veut de sa vie, tout comme sa sœur Leonie dont « la part d’action est évalué à quatre-vingt millions de dollars ». SI ce n’est pas beau la fratrie familiale, où l’un récolte ce que les autres ont semé, et permet aux fleurs sauvages de pousser. La compagnie est d’ailleurs devenue la « Wallace Magnolia Group », « ils fournissaient des équipements de déblayage, construisaient des autoroutes, posaient des pipelines. Blocs WC en Afghanistan. Pistes d’atterrissage et entrepôts militaires ». On voit tout de suite en Cornelius un « important donateur républicain qui apparaissait sur les photos de presse avec des sénateurs et des membres du clan Bush ». Il n’y a pas de petit profit, mais que des grandes occasions de s’enrichir.
    Ils ont leur studio dans « un bâtiment de Williamsburg, au bord de l’East River » tout de même. La sœur, elle, vit à Tribeca, au sud-ouest de Manhattan, c’est bien plus chic. Quand ils se déplacent, ils partent de Teterboro, aérodrome semi privé à une vingtaine de kilomètres seulement du centre d’affaires. Cela évite de côtoyer la foule des touristes, voire des émigrants de JFK ou de la Guardia.
    Leurs loisirs, c’est de collectionner des vieux disques des années 20. Disques en cire, des 78 tours, avec des labels disparus, mais dont ils ont la liste des productions, chez Paramount ou Victor pour les plus connus, Okeh, Gennett, ou Gamages pour les autres. Et ils échangent ou achètent à bons prix à d’autres collectionneurs, en tenant compte de l’échelle de « Vintage Jazz Mart ». Seth, lui enregistre tout ce qui passe, et fini par enregistrer un chanteur dans Washington Square. « Oh oui, vraiment, un jour, j’m’achèterai un cimetière. Et ce jour-là, je mettrai tous mes ennemis à terre. / M’ont mis aux ordres d’un homme, Cap’tain Jack qu’ils l’appelaient. Il a gravé son nom tout au long de mon dos ».
    Remixage et filtrage dans le studio. Finalement cela donne un enregistrement quasi d’époque, que Carter attribue à un dénommé Charlie Shaw. Le nom est fictif, de même que l’enregistrement. Mais cela déclenche une tempête chez les collectionneurs. Tempête aussi dans le roman, car tout s’accélère. Rencontre dans des endroits douteux, qui puent la pisse et la misère. Meurtres ou incendies d’appartement, rendez-vous dans un quartier du Bronx pour Carter, dans Hunts Point, juste en face de Rikers Island, ile à la prison célèbre. Bref, Carter est sérieusement tabassé et sort du roman dans un état comatique profond. Restent Seth et Leonie qui vont partir à la recherche du dénommé Charlie Shaw. Parcours à la recherche du disque « Key & Gate, label KG 25806, Charlie Shaw, “Graveyard Blues” » dont on ne connait qu’une face.
    Deux virées dans le Sud profond, Virginie, puis Tennessee et Mississippi. Routes poussiéreuses, maisons en bois, « au-dessus du comptoir, panneau « Réservé aux Blancs » ». et ce qui devait arriver, arrive. « Le policier nous a intercepté quand nous quittions Clarkdale ». Après le permis et la carte grise : « Je vais te poser une question, mon garçon. Es-tu un défenseur des droits civiques ? ». Quelques chapitres plus loin, Seth est confondu avec un repris de justice. Scènes ordinaires de la police blanche.
    Présenté comme étant « l’histoire inique de l’appropriation par les Blancs de la culture noire » par le Washington Post, on peut alors s’étonner de l’absence du point de vue des Noirs. Ils n’apparaissent pas dans le livre, qui ne contient que les propos d Seth Carter et sa sœur Leoni, plus quelques personnages secondaires, tels Chester Bly, collectionneur à ses heures. Puis, on se dit que finalement, c’est sans doute volontaire de la part de l’auteur. Puisque les Blancs ont confisqué la culture, autant avoir aussi confisqué la parole. D’ailleurs la ségrégation toujours latente dans le Sud permet elle cette parole. Ce n’est pas ce que laisse supposer les interventions de la police, fussent elle à l’encontre de Seth. Ce n’est pas non plus l’opinion qu’en ont, ou qu’en ont eue, Cap’tain Jack et Cap’tain Jim., du moins dans les paroles du « Graveyard Blues » de Charlie Shaw.
    On a fait dire beaucoup de choses à la sortie du roman aux USA. En particulier dans les milieux des amateurs de blues. Certes, Kunzru se sert beaucoup de références à des paroles de blues ou d’auteurs. Citant volontiers, ou parodiant Robert Johnson, qui a appris à jouer de la guitare après avoir vendu son âme au diable. D’ailleurs, le symbole du cimetière est également tiré de Robert Johnson « you may bury my body by the highway side, / So my old evil spirit can get a Greyhound bus and ride». Hélas « Le blues est devenu une écriture vidée de sens dans la publicité : un homme sous une véranda avec un harmonica, une goutte coulant sur une bouteille ». Par ailleurs, le blues n’est pas originaire que du Sud. Ainsi, le jeu de batterie de John Bonham n’est pas lié à « When The Levee Breaks » racontant les crues du Mississippi en 1927, qui fit plus de 200 morts et plus d’un demi-million de personnes déplacées. D’ailleurs John Bonham n’était pas encore né. Reste que Hari Kunzru raconte dans « The Guardian » son tour, à l’époque où il n’était pas encore marié à Katie Kitamura, sur la Piste Natchez entre Nashville, Tennessee et le Mississippi. Les églises baptistes qui sonnent le tocsin au passage des automobiles, les bouteilles vides de bourbon Four Roses à la maison de William Faulkner, la mousse espagnole (Tillandsia usneoides) qui pend des arbres.

    Des articles dans « The New York Review of Books » dans lesquels il n’est pas franchement en accord avec la situation actuelle des USA. Un article récent (05/11/2020) intitulé « On the Election », comprenant des contributions de 17 auteurs ne fait pas la part belle au président sortant et sorti. C’était juste après le décès de Ruth Bader Ginsburg, la démocrate de la Cour Supreme, remplacée au forceps par Amy Coney Barrett, républicaine pur jus. D’ailleurs, Hari Kunzru n’était pas plus d’accord avec le Brexit, toujours dans « The New York Review of Books » (21/02/2019). Il juge que l’Angleterre est devenue « une province arrièrée et dilapidée, connectée au grand monde industrialisé par un tunnel, avec une certaine apparence miteuse. Est-ce tout cela, maintenant ? ». C’est sans appel. Toujours sur le même thème, il attaque le livre de Frank Wilderson « Afropessimism » dans lequel l’auteur reconnait que « les Noirs ne sont pas des sujets humains et ce sont des accessoires structurellement inertes, des outils pour l’exécution de fantasmes et de plaisirs sadomasochistes Blancs et non-Noirs »
    Il faut dire que Hari Kunzru a un père cashmiri et une mère anglaise, Hari Mohan Nath Kunzru est né à Londres. Il a grandi en Angleterre dans l’Essex. Marié à la romancière Katie Kitamura, il vit à New York, avec deux enfants dont l’ainé a quatre ans. Etudes à la Bancroft’s Shool, puis Wadham College à Oxford, il travaille comme journaliste depuis 1998, pour « The Guardian » ou « Granta ». Il est reconnu comme l’un des vingt meilleurs jeunes écrivains britanniques après la parution de « L’Illusionniste » (2003, Plon, 450 p.).
    Si cela peut consoler, son prochain titre « Red Pill » (2020, Knopf, 284 p.) sortira en France pour les mois d’avril 2021. En trois grands chapitres « Wannsee », «Zersetzung » et « Apocalypse », il narre la vie d’un écrivain en résidence à Berlin, pour étudier la période romantique allemande (Hölderlin, Goethe, Kleist, Schopenhauer). Puis il s’intéresse au cas de Monika, batteuse punk poursuivie par la Stasi, pour terminer à New York pour les élections qui désigneront Trump. « Empereur Dieu » sans jamais le nommer. Mais il l’appelle « une porte, un portail à travers lequel toute sorte de monstre pourrait entrer dans votre living »
    « Tout ce que je pense de quand je pense à moi-même, est une atroce perte de temps ». Il y a les pilules rouges avec lesquelles « on s’éveille dans son lit et on reste à Wonderland ». Il y a aussi des pilules bleues qui « permettent de vivre à ‘intérieur du système dans une parfaite ignorance ». Naturellement, tout rapprochement avec les couleurs des deux partis aux USA est totalement fortuit.

    Publié par jlv.livres | 23 novembre 2020, 09:53
  2. et pour compléter, deux nouvelles de Hari Kunzru, issues de « Granta »

    « Drone » de Hari Kunzru (Mars 2015, Granta 130)
    La nouvelle est présentée comme une vision dystopique de l’Inde future. Deux parties distinctes. L’une à propos de la maison des Seth, tour de cinquante-soixante étages construite, pourquoi pas, comme références les tours de Toscane. Avec un habitat des plus disparates. Un lien forcément complexe mais toujours présent avec la religion et le sacré. Seth est un ascète qui ne mange pas de viande. Et il y a sa fille préférée, Parvati, belle comme le jour. C’est pour le côté clair. Coté sombre, la mine qu’exploite justement Parvati. Une mine de terres rares avec une société bionique.
    Cette description de la mine n’est pas sans rappeler les travaux de construction sur les rives du Mississippi qui forment une grande partie des prolégomènes de « Larmes Blanches ». Je n’en dirai pas plus pour ne pas déflorer ce roman.
    A noter que ce numéro 130 de « Granta » a pour thème « India: Another Way of Seeing ». Bien entendu Hari Kunzru est né, et a vécu en Angleterre, puis à New York. Il reste cependant très attaché à l’Inde, de par son père. C’était un peu son roman « L’Illusionniste » qui l’a lancé. Histoire improbable d’un fils, Pran Nath, issu du mariage encore plus improbable entre un garde forestier anglais et d’une jeune Indienne. On n’est presque dans « Lady Chatterley ». Dans cette issue de « Granta » on découvre sept nouvelles toutes intéressantes (et non traduites) de Samanth Subramanian, Aman Sethi, Gauri Gill, Vivek Shanbag. Aussi d’autres textes du poëte Arun Kolatkar « Poëmes de Bombay » (2013, Poésies Gallimard, 352 p.) ou encore une nouvelle de Deepti Kapoor « Un Mauvais Garçon » (2015, Seuil, 204 p.) et de Amitava Kumar « Itinéraire d’un Singe Amoureux» (2019, Galimard, 352 p.), roman initiatique, non pas d’un singe, mais d’un jeune indien, Kailash, qui prépare sa thèse à Columbia University et y tombe amoureux de sa libraire Jennifer.

    1.
    La maison des Seth s’élève en haut de la colline de Toscane, avec les bidonvilles en contrebas. C’est la maison aspara, comme disent les gamins des bidonvilles. La maison sexy-sexy. Mais est ce vraiment en Italie, et non pas dans une Inde presque millénaire ? il n’y a plus d’ange dans l’ancien palais. Il s’appelle d’ailleurs Adityavarnam et abrite un temple du soleil. Le bâtiment est habité Et tout ce monde grouille. Les militaires sont les plus touchés par les actions des prêtres officiants, qui versent des libations de lait sur un gros tas d’armes. Dans les bidonvilles voisins, la bois de santal brule. Seth possède en plus une réserve dans un lieu secret, une autre colline plus au sud. Pour gagner des bénédictions, il est brûlé, morceau par morceau, sur les feux des sacrifices.
    Seth veille à l’alimentation. Ses entreprises produisent près d’un quart des aliments synthétiques consommés sur la planète. Mais Seth et sa famille n’y touchent pas. Ils mangent du poisson sauvage pêché à la ligne. Ils mangent de l’agneau, nourris à l’herbe. Seth lui-même, étant pieux, ne touche pas à la viande. Seth est un ascète, fier de sa réussite. Mais sa plus belle réussite c’est sa fille Parvati. Elle est sa plus parfaite création. La plus jeune des ses vingt-sept enfants, nés de ses sept femmes. Le tout a été géré sous la protection des astrologues. Mesures et étalonnages. Rapports et nombres d’or.
    Les Seth peuvent exiger la loyauté, ou du moins le respect, de tous ceux qui comptent dans la ville. Tout ceci est censé être Ramrajya, le royaume de Dieu. C’est jour de fête et de sacrifice. Sur un signe au prêtre en chef, ce dernier sonne une cloche et se met à chanter. La fille suit docilement son signal. C’est la personnification de son pouvoir. Sa fille si belle, l’émanation même de sa force divine. Mais une chose tracasse Seth, ce sont les relations de sa fille à propos d’une société d’extraction de minerais dans la région. Géologie. C’est une petite chose, mais selon l’expérience de Seth, de petites choses ne sont pas nécessairement sans conséquences.
    2.
    Justement, on va aller voir cette mine. Il y avait une forêt ici, dense et verte. Il y avait une rivière. Maintenant, les arbres les plus proches sont à une centaine de kilomètres. Il n’y a rien pour bloquer le vent hurlant. Pour les mineurs, vivant dans leur campement délabré, une tempête de poussière signifie des débris volants. Le vent souffle les hommes dans la fosse. Le sol sableux se transforme en boue bleu-noir. Les hommes bleu-noir étouffants, glissant et glissant vers le bas dans la fosse pour remplir les paniers de la boue qui les recouvre de bleu-noir. Une vue satellite montre la mine dévorée au coude de la rivière asséchée. La boue est riche en éléments des terres rares, qui fournissent les métaux nécessaires à la fabrication de certains composants électroniques. Ce trou dans la terre ferme est l’une des rares sources restantes
    Les mineurs prennent la boue pour se laver. Ils doivent payer pour cela. L’eau est précieuse, presque aussi précieuse que les particules lavées de la boue. Les hommes qui dirigent les laveuses sont des étrangers. Ils portent des combinaisons de protection contre les matières dangereuses et des ventilateurs. Ainsi, leurs costumes sont ostensiblement blancs. Ils portent des fusils et des chakras de fantaisie. Il n’y a aucune loi ici pour les empêcher de tuer.
    Les concessionnaires ont de nombreuses couches de protection. Certains ont des robots d’exploration, qui désarment leurs clients et les maintiennent en place pour être scannés et nettoyés. Il y a des cages et des réservoirs de rétention. Il existe des armes intelligentes, conçues pour fonctionner en toute autonomie. Cela ne pose aucun problème juridique. Toutes les lois ont été suspendues ici, toutes les normes. À toutes les échelles, une zone économique spéciale est dans un état de guerre continuelle et non déclarée, la guerre de chacun contre chacun. Certaines milices possèdent des laveuses. Les plus grandes ont des pistes d’atterrissage. Les camions-citernes qui desservent la mine sont des canards boiteux, en étant souvent à leur troisième ou quatrième propriétaire. Il y a trente ans, ils parcouraient les États du désert américain. Il y a quinze ans, ils étaient en Asie centrale. Maintenant, ils sont là. Ils paient pour atterrir. Ça vaut le risque – le prix de l’eau est cinquante fois supérieur à ce qu’il est sur la côte, près des usines de dessalement.
    Sur le terrain, c’est pire. Grouillante, grouillante. Aujourd’hui, les parties du camp qui possèdent encore des rues se sont fondues dans un labyrinthe de ruelles sinueuses et tortueuses, comme celles des villes médiévales. Les zones qui n’ont pas de rues ressemblent à des fourmilières
    Son nom est difficile à prononcer. C’est un nom d’une petite langue. Personne ne se soucie de son nom.
    Nous l’appellerons Jai.
    Jai est magnifique. Sa peau bleu-noir, sa voix haute et forte. Il manie sa pelle comme un jouet d’enfant. Il a dix-neuf ans. Est-il différent des autres mineurs ? Non, il est exactement le même. Jai n’est pas touché par cet endroit. C’est comme si la boue refusait de lui coller.
    Quand Jai se promène, il y a un nuage au-dessus de sa tête, un panache de petits drones et de dépliants. Ils viennent de loin, emportés par le vent. Ils semblent attirés par lui. Les drones sont pour la plupart des appareils personnels de bas niveau. Ils ont des optiques et parfois des haptiques, mais personne ne les regarde ou ne les ressent. Il y a beaucoup plus d’yeux que de personnes dans le monde. Tout le monde sait que même dans leurs moments les plus intimes, ils sont observés.
    Qui peut dire pourquoi un jeune mineur devrait générer un nuage de drones ? Mais alors que Jai se promène, la vue est suffisamment inhabituelle pour que d’autres mineurs la remarquent. Ils ont des surnoms pour lui. Starboy. Monsieur Clean. Il essaie d’ignorer l’essaim, d’effacer son gémissement aigu. Un soir, il va s’acheter un bras. C’est une transaction assez courante. La plupart des gens sur terre sont ainsi augmentés. Vous pouvez augmenter votre force, augmenter votre temps de réaction ou votre capacité pulmonaire, multiplier votre capacité d’attention. Vous pouvez augmenter votre perception, en superposant l’environnement hideux de votre camp minier avec une forêt tropicale vierge ou un labyrinthe éducatif ou une forêt hypersexuelle d’organes et de membres. Pour les moins fortunés, il existe des simulations de richesse et des superpositions optiques qui donnent aux espaces de vie exigus une sensation d’espace et de luxe cosmétique. Vous êtes peut-être épuisé et vous nourrissez d’algues texturées, mais vous le faites dans une salle du trône en marbre.
    Jai, comme tout le monde, a peur de prendre du retard. D’autres mineurs stimulent leur croissance musculaire ou utilisent des prothèses mécaniques bon marché avec des rebords pour attacher des outils. Un ou deux ont des greffes biomécaniques élaborées, bien que ces hommes aux nombreuses armes et de taille monstrueuse soient généralement réduits en esclavage par les milices et soient tellement aliénés psychologiquement qu’ils ne peuvent plus être correctement qualifiés d’humains. Le prothésiste est basé dans une zone très entropique du camp, le quartier chaud informel connu sous le nom de Cages. C’est un quartier qui a engendré une centaine de termes d’argot pour les processus, des mots pour chaque type et qualité de pic, de creux, de propagation et d’intensification. Les prostituées greffées dans les murs affichent tous les orifices disponibles ou font défiler les stims qui saisissent l’entrejambe ou le scintillement et rebondissent sur les yeux comme des cartes de visite jetées. Pas cher et lourd. Margaritaville. Pussytown. Les pudenda fantômes s’épanouissent et fleurissent. Le sperme éclabousse les optiques de son sensorium.
    Jai est brossé par les tétons, les cheveux, les mains lubrifiées. Il se faufile à travers une fissure rectale dans la colonie des limbmongers. Le limbmonger est un homme pâle avec une double arête d’os sur le front et une cage en fibre de carbone autour de sa mâchoire, la plate-forme pour une sorte de sensorium. Alors qu’il montre à Jai ses marchandises, il est probablement multitâche, escalade l’Everest avant le dégel ou échange les sensations des chats.
    Alors que le prothésiste se met au travail, Jai fredonne une syllabe basse. Il allonge le son, le fait sortir de son diaphragme. Lorsque l’anesthésie intervient autour de sa poitrine, la syllabe s’écoule jusqu’à ce qu’elle ne soit pas plus forte qu’un murmure. Au début, tout est noir. Puis il entend un ton, unique, constant, le parcourir, résonner dans les cavités de son corps. C’est la tonique. Chaque note qu’il entendra dans sa vie, chaque note de sa vie qu’il entendra, n’a de sens qu’en relation avec cette tonique. Tout cela se déroule dans son esprit avec la clarté et la force de la prophétie, mais quand il se réveille, il ne se souvient de rien. Juste un son blanc et aigu persistant au bord de sa conscience.
    Mâchoire ronde, ovale blanche et quadrillée. Le prothésiste se penche sur lui, testant les connexions. Quand il voit que Jai est conscient, il diminue la lumière. Jai a l’impression que chaque muscle a été individuellement battu, attendri. Son système nerveux envoie une méchanceté décontextualisée à travers son sensorium. Nausées, acouphènes, sensations de frottement ou de brûlure. L’homme lui donne un verre d’eau et le branche sur une simulation, où il passe quelques heures à exécuter une routine de configuration. Le prothésiste veut lui vendre une sorte de harnais actif, mais il n’a pas les moyens. Il s’en va rempli d’inquiétude.
    Le lendemain, il utilise le bras pour creuser. Il fuit. Il fait de son mieux pour réparer l’hydraulique, mais au fil de la journée, d’autres problèmes se développent. Le bras est saccadé, ne répond pas, à peine utilisable. Il se clipse sur un câble mais quand il arrive au sommet, la chose meurt complètement et il doit payer le treuil pour être détaché. De rage, il éjecte le bras et le jette au sol. Les bornes de sa poitrine et de son cou sont rouges à vif. Assis au bord de la mine, il vend le morceau de ferraille à un recycleur.
    À la tombée de la nuit, il commence à se sentir malade et tremblant. Il tombe dans un sommeil agité. Le son blanc aigu revient. Le tonique vacille, se déforme, frissonne et tombe. Il prend un rythme pincé nauséabond.
    Le matin, il se réveille en se sentant malade, et alors qu’il vomit dans un sachet, il est soudainement submergé par une fille qui chante une chanson pop dans une langue étrangère. Quelques mots en boucle stupide dans ses oreilles, puis elle se déforme en un bouton de contact, qui plane pendant plusieurs secondes avant qu’il ne puisse le bannir. La chose est granuleuse, corrompue, une sorte de virus caché dans le code que le fabricant de membres a piraté ensemble pour installer le bras. C’est une fièvre hybride – numérique et biologique. Sa température est élevée. Les bornes de son épaule sont tendres au toucher.
    La lumière lui fait mal aux yeux et il se rend compte qu’il est couvert de poussière. Pendant la nuit, quelqu’un ou quelque chose a mangé une partie de son abri. Plus de la moitié du mur a disparu, ainsi qu’une partie du dôme. La poussière est partout. Il se sent trop malade pour faire quoi que ce soit, trop malade pour aller travailler. Le signal vient pour une livraison d’eau, mais il est trop faible pour marcher, sans parler de se frayer un chemin à travers la foule sur la piste d’atterrissage. Le virus prolifère, utilise la force de son corps pour se propager. Dix exemplaires, mille exemplaires, cent millions. Les marchands d’organes disent qu’ils remplacent tout ce qu’ils prennent par des implants de haute qualité, mais tout le monde sait qu’ils les mettent à la poubelle. Maudissant la salle d’opération du prothésiste, il tombe de plus en plus profondément en transe.
    Bientôt, dans une heure ou deux, il subira une défaillance massive du système nerveux central, puis la mort. Après cela, pillage effréné. Des phages cannibales coulant sur sa peau, des essaims prenant tout ce qui reste de son abri et de ses biens. Voilà à quoi ressemble la mort des pauvres. Annihilation absolue. Demain, personne ne se souviendra même qu’il était là.
    Il se traîne jusqu’à la porte de sa hutte, pour jeter un dernier regard sur la lumière. Au-dessus de sa tête, le panache grouille et roule, les yeux fixés sur lui. La poussière commence à s’amasser contre lui comme une petite dune.

    « Stalkers » de Hari Kunzru (Octobre 2013, Granta 125)
    Une toute autre ambiance, un peu dans le genre du tourisme de catastrophe que cette virée en Ukraine, dosimètre en poche. Et ce stalker, ou harceleur, est-il autre que ce touriste des lieux morbides. Numéro consacré à « After the War » ou l’écriture après la guerre.
    Quelle est la durée de l’ombre portée d’une bataille, d’une explosion, d’une révolution ? Quelles histoires surviennent à la suite de ces dévastations ? Tout commence avec un beau texte de Herta Müller et son départ d’exil de Roumanie. Retour au Rwanda vingt ans après avoir été témoin du début du génocide pour Lindsay Hilsum. Puis Patrick French écrit à propos d’un grand-oncle dont l’héroïsme pendant la Première Guerre mondiale a laissé un « culte saturant du souvenir ». Des exercices de raid aérien dans l’Amérique de Paul Auster

    Kiev est un endroit réinventé tout récemment. Des églises au dôme doré vieilles de dix ans dominent l’horizon, répliques exactes de celles détruites par Staline dans les années trente. De gros SUV noirs sortent des vues privées du centre d’art ouvert par Viktor Pinchuk, le magnat de l’acier milliardaire, qui possède également quatre chaînes de télévision et est marié à la fille de l’ancien président.
    A vrai dire, on est tout de suite dans l’ambiance
    Le monument aux morts du village se dresse dans un bosquet d’érables. Une nouvelle couronne a été déposée aux pieds du jeune soldat de bronze, qui a une expression pensive, comme s’il était conscient que le monde est devenu plus complexe depuis les jours héroïques de la Grande Guerre patriotique. Alors que je marche sur le chemin derrière lui, le dosimètre commence à émettre un bip. Les chiffres sur l’affichage augmentent rapidement. Si je restais à côté du soldat pendant une heure, mon corps absorberait 0.59 microsieverts de rayonnement. Quelques pas plus loin, le niveau est de 2.89. Puis 5.51. Sur le sol à l’extérieur de l’école maternelle se trouve un camion jouet rouillé. A proximité, au pied d’un arbre, se trouve une poupée en plastique, manquant une jambe et ses deux bras, à moitié enterrée dans des feuilles jaunes comme une petite victime de meurtre. Le niveau est de 7.71, environ soixante-dix fois le niveau de fond ce matin à Kiev.
    Toujours à Kiev. Chez Murakami Sushi, vous pouvez essayer dix sortes de rouleaux de Philadelphie, à moins que vous ne soyez de l’autre côté de la rue chez Tarantino, en train de manger une pizza. Vous pouvez faire vos achats chez Dior ou Zara, mais GUM, le grand magasin de l’époque soviétique, a fermé ses portes.
    Dans quelques jours, il y aura une élection. L’atmosphère est fragile, crépitante d’argent neuf et de violence potentielle. Des cosaques ultranationalistes vêtus de noir (bottes d’équitation, chapeaux de laine, poils au visage, épées) frappent d’énormes tonneaux à la base d’une statue équestre de leur héros culturel Bohdan Khmelnytsky, qui a dirigé un soulèvement du XVIIe siècle contre les Polonais. Des portraits de l’ex-Premier ministre emprisonné Ioulia Timochenko sont affichés à la mouche sur les façades des bâtiments néoclassiques de la rue Khreshatkyk, sa tresse paysanne distinctive reproduite en noir et blanc graphique. Ils tiennent quelques heures avant d’être démolis.
    « Je suis responsable que vous soyez sains et saufs et que vous ne brillez pas dans l’obscurité après votre visite.» La guide, une jeune femme d’affaires aux cheveux auburn, fait sa présentation. « Je suis responsable de vos protocoles. Ne touchez à rien. Ne vous allongez pas et ne vous écartez pas du chemin. Ne mange pas. Ne fumez pas. . . » Ensuite, elle distribue des dosimètres jaune vif fabriqués en Ukraine. Lorsque vous vous inscrivez pour aller à Tchernobyl, vous pouvez en louer un ou acheter un T-shirt. Certains opérateurs proposent des tasses souvenirs et des masques à gaz de l’armée.
    Nous signons des renonciations et sommes chassés de la ville, vingt d’entre nous dans un bus. Les massifs blocs d’habitation à la périphérie cèdent la place aux champs de betteraves sucrières et de blé d’hiver. Les marchés informels en bordure de route vendent des fruits et légumes et plus d’une fois, nous croisons un fermier dans une charrette tirée par des chevaux. Il est tôt le matin et alors que je regarde le paysage brumeux, un écran vidéo montre un film en anglais sur la catastrophe qui a conduit à la transformation de mille kilomètres carrés de cette campagne fertile en une région sauvage radioactive.
    Le 26 avril 1986, à 1 h 23 du matin, le réacteur 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl a subi une surtension soudaine au cours d’un essai de routine des systèmes. Une série d’explosions s’est ensuivie, rompant la cuve du réacteur et déclenchant un incendie, qui a finalement détruit la majeure partie du bâtiment, vaporisant des tonnes de combustible d’uranium et envoyant un vaste panache radioactif dans l’atmosphère. Les autorités soviétiques ont gardé le secret de l’événement alors que les retombées ont commencé à dériver à travers l’Europe. Ce n’est que lorsque les alarmes ont été déclenchées à la centrale nucléaire de Forsmark en Suède deux jours plus tard que l’URSS a admis qu’il y avait eu un accident.
    En 1986, j’étais adolescent dans une école de la banlieue de Londres. Le 2 mai, le panache a commencé à dériver au-dessus du Royaume-Uni. Les zones des hautes terres, en particulier au Pays de Galles, ont été contaminées par du césium 137. L’iode-131 a commencé à apparaître dans le lait. Nous avons fait des blagues sur les moutons radioactifs et le fait de ne pas sortir sous la pluie. Pour nous, le désastre – et le sinistre brouillard de secret qui l’enveloppait – était à la fois horriblement glamour et totalement sans surprise. La guerre froide semblait être une condition permanente et immuable, un monde binaire dominant qui avait pénétré au-delà de la politique dans la structure même de la pensée. La dernière génération de leaders – Reagan, Thatcher et leurs homologues soviétiques sclérosés – semblaient hystériques, percutants. Parfois, il semblait qu’ils savouraient activement la perspective d’une attaque nucléaire. Si nous, les jeunes de seize ans, voulions connaître notre probable avenir, nous n’avions qu’à regarder des docudrames sombres comme Threads et The Day After, projetés devant un public massif sur la BBC et ITV. Même si nous arrivions à l’âge adulte, il y avait de fortes chances que nous nous retrouvions couverts de plaies, cherchant des conserves dans les ruines de notre ville.
    À deux heures de Kiev, nous arrivons au point de contrôle qui marque la frontière de la zone d’aliénation, la zone d’exclusion de trente kilomètres autour de la centrale électrique. C’est un endroit endormi, quelques bâtiments administratifs, des toilettes nauséabondes, des chiens qui dorment près de la barrière qui bloque la route. Quatre ou cinq autres mini-fourgons sont arrêtés, et les touristes se déplacent au fur et à mesure que les noms et les documents sont donnés aux gardes. Je m’amuse avec mon dosimètre, je passe d’un mode d’affichage à un autre que je ne comprends pas, quand un jeune homme passe devant, habillé de tête-en-pied avec du surplus de l’armée de l’Est. Un masque à gaz pend à sa ceinture. Est-ce une véritable préparation pour entrer dans la zone contaminée ? Il a davantage l’air d’être ici pour participer à une reconstitution, déguisé en l’un des « liquidateurs » qui ont nettoyé après la catastrophe. Pas pour la première fois, je me demande ce que nous faisons tous ici. Le tourisme a – de toute évidence – un élément de plaisir. Quel plaisir attendons-nous de visiter ce lieu tragique et menaçant ?
    Ce n’était plus un ouragan, et l’allitération de «Superstorm Sandy» a trébuché sur la langue, c’est ainsi que les médias audiovisuels avaient pris l’habitude de l’appeler au moment où elle a frappé New York le lundi 29 octobre 2012. Une tempête de force quatorze. Des mètres d’eau sont entrés dans la ville, détruisant des maisons à Staten Island et les Rockaways, inondant Red Hook et coupant le Lower Manhattan, qui est devenu brièvement connu sous le nom de «Powerless Zone». Le lendemain matin, Nana Gouvêa, une actrice et mannequin brésilienne de 30 ans, est sortie avec son mari. Elle a photographié ses poses dramatiques saisissantes parmi l’épave. Faisant la moue devant la caméra, vêtue d’une mini-robe noire moulante, on la voit se promener devant des arbres abattus, montant le pare-chocs d’une voiture écrasée, les bras écartés en une sorte de coup d’aile. Sur cette photo, une autre figure apparaît à gauche du cadre, une personne peu glamour en jean et casque de vélo blanc, accroupie pour prendre sa propre photo, qui peut ou non inclure Gouvêa.
    Le même jour, j’ai fait le tour de mon quartier de Brooklyn, qui, étant loin de l’eau, avait été épargné, relativement indemne. J’ai également pris des photos de l’épave. Dans presque tous les cas, j’ai dû rogner d’autres photographes – parfois cinq ou plus – hors du cadre. Au bout d’un moment, j’ai abandonné.
    Gouvêa a donné les photos à un site d’information brésilien appelé Ego, qui les a accompagnées d’une interview dans laquelle elle confiait qu’elle adorait les ouragans et avait passé la majeure partie de la tempête au lit avec son mari, ne laissant que prendre des photos et se rendre à la Gym. La grossièreté de sa réponse à un événement qui avait tué des centaines de personnes l’a transformée en un mème, une risée mondiale. Un blog a été lancé, consacré aux photos photoshoppées de Gouvêa posant devant des images célèbres de dévastation – le Titanic en train de couler, la petite fille brûlée au napalm fuyant sur une route au Vietnam. Sur l’une, elle est sur le toit du réacteur 4 à Tchernobyl, alors que des soldats en costume de plomb lourd se démènent pour nettoyer l’épave.
    La photographie originale est d’Igor Kostin, un photojournaliste qui avait déjà couvert les guerres au Vietnam et en Afghanistan. Neuf jours après l’explosion, il est monté sur le toit du réacteur endommagé avec un groupe de liquidateurs, à qui on avait dit de le débarrasser des débris. Le niveau de rayonnement était si élevé que les soldats, travaillant en équipes de huit hommes, ne pouvaient pas passer plus de quarante secondes sur le toit à la fois. Beaucoup de ces «biorobots» (leur propre argot sombre) ont été exposés à des doses mortelles. Le danger «invisible» que Kostin a bravé pour faire l’image s’est inscrit visuellement: un motif de bandes blanches surexposées monte du bas, résultat des dommages causés par les radiations au film.
    Ici enfin Gouvêa est où – peut-être sans le savoir – elle aspirait à être, dans un haut lieu où les autres ne pouvaient pas aller, triomphalement humaine au milieu des biorobots sans visage, glamour dans la Zone.
    « Qu’est-ce que c’était ? Une météorite ou une visite depuis l’espace ? Quoi qu’il en soit, dans notre petit pays est apparu comme un miracle des miracles: la Zone. Nous avons envoyé des troupes. Aucun n’est revenu. Ensuite, nous avons entouré la zone avec des cordons de police. . . » – Andrei Tarkovsky, Stalker
    L’explosion du Reactor 4 était en effet un événement millénaire, mais seulement en ce qu’elle signifiait la perte d’un nomos, un ordre d’expérience. Certaines personnes âgées n’ont pas pu s’adapter loin de leur terre et ont retrouvé le chemin du retour, d’autres se sont déplacés pour échapper à la loi ou à la civilisation. On estime qu’environ quatre cents personnes mènent une vie isolée et semi-clandestine à l’intérieur de la zone. Au fil des ans, d’autres sont venus piller. Je demande au guide à ce sujet. «Oui», dit-elle, «nous avons de nombreux harceleurs.»
    « Rappelez-vous que le Mémorial du 11 septembre est un lieu de mémoire et de réflexion tranquille. Nous demandons à tous les visiteurs de respecter ce lieu rendu sacré par une perte tragique ». – 911memorial.org
    Dès les premiers jours après les attentats, les décombres du World Trade Center étaient une destination touristique. Une lecture m’a amené à New York au début de novembre 2001. La nuit de mon arrivée, j’ai marché vers le centre-ville depuis mon hôtel pour me tenir dans un coin et regarder une section brisée de la façade grillagée de la tour nord, visible au-dessus de la clôture qui avait été érigée autour du site. De l’autre côté est venu le grondement de la machinerie lourde. Sous les projecteurs, les travaux se déroulaient 24 heures sur 24. Je n’étais pas le seul à être venu voir. Je me souviens peut-être d’une demi-douzaine d’autres personnes, chacune seule, plusieurs fumeurs de cigarettes, tout le monde s’assurant de se donner beaucoup d’espace. À un pâté de maisons, un vendeur chinois se tenait à côté d’une bâche, vendant des drapeaux en plastique et une pile de T-shirts FDNY.
    Dix ans plus tard, vous pouvez aller en ligne et acheter une bouteille We Did Not Forget Thermos® pour boire pendant que vous portez votre tablier Let’s Roll et accrochez vos décorations de Noël en céramique Tribute to 9/11 sur votre arbre. Des milliers de personnes viennent chaque jour sur le site du World Trade Center pour pointer leurs téléphones portables dans les deux grandes fosses qui marquent désormais les empreintes de pas des tours. L’eau jaillit sur les murs noirs abruptes, attirant l’œil vers le bas. Bien que les souvenirs soient collants, le mémorial est digne, l’espace négatif représentant les morts absents. Les gens ont lu les dépliants fournis, ils posent pour des photos. En les regardant, j’essaie de me souvenir de ce que c’était que cette nuit de 2001, alors que je devenais de plus en plus froid, mais je ne pouvais pas m’arracher. La poussière qui flottait dans l’air, la forte odeur de produit chimique brûlé.
    D’énormes bâtiments emblématiques sont détruits, créant une brèche soudaine et imprévue dans le tissu d’une ville. Quelle sera leur place ? Juste pour un instant, il y a la possibilité que tout puisse prendre leur place. C’est pourquoi toutes les zones sinistrées sont utopiques. Pour que le nouveau, absolument radicalement nouveau, se produise, l’ancien doit être détruit.
    La zone est différente du site du 11 septembre, de tout mémorial. Ce n’est pas simplement que les ruines sont toujours là pour être vues, le désastre est toujours en cours. En s’y rendant, le visiteur y est exposé, quoique sous forme diluée. C’est une sorte de croisement, une entrée dans un espace utopique où le passé est révolu et où l’avenir n’a pas encore commencé. Dans un certain sens, la Zone est le paradis, une terre abandonnée purifiée que seuls les morts peuvent habiter.
    Les feuilles d’automne sont épaisses sur le sol, des fleurs sauvages poussent à travers les planchers pourris d’un chalet abandonné. La crèche dispose d’une rangée de salles de séjour et de dortoirs remplis de sommiers en métal pour enfants. Tout est recouvert d’une épaisse couche de poussière. Au sol, dans une couche de peinture et de cartes d’alphabet, se trouve une petite pantoufle.
    Dehors, nos dosimètres chantent comme un nid d’oiseaux minuscules. Ici, dans la crèche, ils se taisent.
    Écrivain: Comment pouvons-nous revenir?
    Stalker: « Ici, personne ne revient ».
    À l’école de Pripyat, je marche dans des couloirs poussiéreux, je regarde dans les salles de classe. Des tas de déchets de papier entourent les bureaux retournés. Images de Lénine dans des manuels ouverts, une colombe en papier découpé. Dans la cantine, une caisse enregistreuse se trouve de manière incongrue sur un sol parsemé de centaines de respirateurs. Selon le guide, il s’agissait de matériel scolaire standard, à utiliser en cas d’attaque nucléaire. Je me souviens de ma propre conviction à seize ans que je mourrais avant de pouvoir tomber amoureux, conduire une voiture ou jouer dans un groupe. C’est le témoignage archéologique de cette peur, le point de connexion que je cherchais.
    Dans une chambre d’hôtel à Kiev, ma femme m’attend. Elle est enceinte de cinq mois. Avant d’entrer, j’enlève mes chaussures et je les laisse devant la porte. Avant de nous embrasser, je prends une douche et je change de vêtements. J’ai traversé deux séries de détecteurs de rayonnement en sortant de la zone, mais quoi que les machines me disent, j’ai toujours peur de la contaminer.

    Publié par jlv.livres | 23 novembre 2020, 09:54

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