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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « L’aide à l’emploi » (Pierre Barrault)

Vingt recettes pour constituer le roman alerte et fou, faussement absurde et joliment cruel, de la course à l’employabilité.

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Je grimpe à bord du bus n°84 et demande au conducteur s’il s’arrête bien à la station Félix Lemoine. Le conducteur me répond que non, il ne va pas dans cette direction. Je le remercie pour cette information et commence à me diriger vers le fond du bus. Mais à peine ai-je fait trois pas que la voix du conducteur derrière moi se fait entendre :
– Un instant, monsieur ! Vous ne portez pas la tenue réglementaire.
– La tenue réglementaire ? dis-je.
– Oui. Ne faites pas semblant de ne pas comprendre.
– Je suis désolé. Je vous assure que j’ignorais l’existence d’une tenue réglementaire.
– Et n’oubliez pas que j’ai le droit de faire usage de la force.
– Je sais, oui, non je ne l’oublie pas.
– Je vais le faire, dit le conducteur.
Et de la main droite il brandit son marteau de conducteur. Le marteau de conducteur est un petit marteau métallique à deux pointes.
– Approchez, dit encore le conducteur, allons ! Approchez donc un peu que je vous frappe trois fois sur le sommet du crâne.
– Ouille ! Ouille ! Ouille !

Trois ans après son étonnante variation prétendant malicieusement avoir été écrite à propos de l’animalcule le plus résistant qui soit au monde (« Tardigrade », 2016) et tout juste un an après les délicieux périples au sein d’une ville métaphoriquement codée (« Clonck et ses dysfonctionnements », 2018), Pierre Barrault nous revenait, à nouveau chez Louise Bottu, avec ce « L’aide à l’emploi » publié début 2019.

Si l’on peut d’abord y songer à quelques exercices de style à la Raymond Queneau, ou même à Jacques Roubaud et à une certaine ligne 29, tant la présence des bus et de leurs trajets présumés y est d’emblée affirmée, « L’aide à l’emploi » se révèle pourtant assez rapidement particulièrement fidèle à son titre : après le magnifique hoquet de ses quatre débuts possibles (comme en hommage subreptice au Marc Cholodenko de « Deux cents et quelques commencements »), il s’agit bien de suivre – ou de précéder – dans son périple un protagoniste confronté à ce marqueur contemporain par excellence qu’est la recherche d’emploi avec toute la batterie de ses aides hautement conditionnelles.

Le fil conducteur de ces assistances (selon un autre terme consacré par la vulgate néo-libérale) nous entraîne dans une vive sarabande mêlant avec une logique implacable les toilettes de restaurant, les pigeons, l’éponge, le café, l’intestin, le téléphone, le chapeau mou, la mallette noire en cuir (cette dernière constituant quasiment à elle seule un petit roman dans le roman, décisif s’il en est), la statue de lapin rouge en résine (dont le rôle exact ne sera dévoilé que progressivement), la perruque, la veste de tweed, la machine à laver, les champignons, le déboucheur de canalisations, la lessive, les horaires, la lampe torche, le ballon de baudruche (autre temps fort décisif, et déjà presque terminal, révélant progressivement ses éléments de mise en scène onirique et sa machinerie de tentative – comme un écho jouissivement trafiqué au « La ville fond » de Quentin Leclerc), la serviette de bain, et enfin, la gymnastique.Vingt aides à l’emploi, distinctes mais subtilement ajustées les unes aux autres par diverses chevilles pouvant sembler emprunter à l’absurde – mais, en fait, non – pour dresser cet univers-ci de la Recherche : étayé par quelques souvenirs d’enfance lorsque nécessaire, masquant ses contraintes d’écriture sous des sautillements presque guillerets (le Philippe Annocque de « Vie des hauts plateaux » n’est sans doute pas si loin), portant sur le monde horizontal un regard souvent digne de celui du « Plume » d’Henri Michaux, laissant planer en permanence la menace de boucles répétitives et de duplications sans fin – à nouveau, le spectre d’un Agent Smith pourrait hous hanter ici -, « L’aide à l’emploi », en explorant des directions bien différentes de celles du « Cosmétique du chaos » d’Espedite, s’affirme en métaphore complexe, aussi réjouissante qu’inquiétante, de la vie sous contrainte d’employabilité et de productivité à l’âge des réseaux réputés sociaux.

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Je me réveille en sursaut avec cette phrase à l’esprit :
Quand cesserez-vous de vous agglutiner sous mes clavecins ?
Je reste au lit. Essaie de me rendormir, mais en vain. Il n’est pas huit heures lorsque mon téléphone sonne. Sur l’écran s’affiche un numéro que je connais, celui de mon conseiller d’aide à l’emploi. Il faut donc répondre. On peut répondre n’importe quoi. On peut répondre par des insultes, des menaces ou des pets, si l’on veut, mais il faut répondre. Il importe de répondre. On est radié si l’on ne répond pas. Je réponds :
– Allô ?
– Allô ? Artalbur ?
– Non.
– Ah ! Ah ! J’espère que vous avez bien dormi.
– Venons-en au fait.
– Bien, vous connaissez le principe.
– Oui.
– Parfait, allons-y…
– Posez donc votre question.
– Ah ! Ah ! Lui. Bien, bien… Allons-y… Artalbur, mon cher ami, confirmez-vous être toujours à la recherche d’un emploi ?
– Oui.
– En recherche active, j’entends.
– Oui, oui.
– Parfait, parfait…
– Petite crotte ?
– Ah ! Ah ! Dolenesque.
– Oui, c’est ça… pardon, Dolenesque, oui.
– Je vous écoute, mon ami.
– Dolenesque, je n’ai pas envie de travailler comme un connard.
– Ah ! Ah ! Lui.
– Mais je suis toujours à la recherche d’un emploi de connard.
– Parfait, parfait…
– Je tiens le téléphone dans une main.
– C’est bien.
– Je vais me masturber de l’autre, maintenant. Je peux ?
– Oui.
– Je ne risque pas d’être radié ?
– J’ai procédé à votre actualisation quotidienne.
– C’est très aimable.
– À demain, cher petit Artalbur.
– À demain.
– Et bonne chance pour aujourd’hui.
– Prout.
– Ah ! Ah !

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