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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « L’exercice de la disparition » (Mathieu Brosseau)

Retourner le corps et la poésie qui s’y incarne, pour confesser la possibilité d’une nouvelle échappée. Un langage intime et cinglant, foisonnant et pourtant redoutablement ciblé.

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Ici l’appartement, murs et porte, volets, agencement des livres, cuisine où vaisselle choit, parquet épineux, le lit devant la fenêtre, l’air porte la poussière, des acariens plein les tissus, un plafond et quelques craquelures, une armoire pauvre en vêtements, ils sont froissés, des clés solitaires sur la commode silencieuse du vestibule, la porte d’entrée ne s’ouvre jamais sans la peur de perdre, un peu d’air, la peur d’échanger son intimité, son identité, qu’on sorte ou entre, le lien et l’entre-deux, l’articulation et l’entretemps, une rumeur dit que la folie guette ceux qui violent les frontières.
Et pourtant, et pourtant, écoutez la bouche en distance percée.

Concevoir un vaste poème à facettes d’abord apparemment disjointes comme l’on crée de ces recueils de nouvelles dont les récits, au fil des pages, dévoilent leur agencement mystérieux et leurs correspondances intimes vers une série d’objectifs d’abord dissimulés (on songera naturellement dans ce domaine au beau « Complications » de Nina Allan) : c’est à cet exercice, prétendant être celui d’une disparition – pour mieux annoncer sans doute plusieurs étranges réapparitions au fil des pages -, que nous convie Mathieu Brosseau (dont je découvre ainsi pour la première fois le travail directement poétique, pratiqué par lui de longue date et en tout cas depuis bien avant les deux romans-charnières « Data transport » de 2015 et « Chaos » de 2018) dans cet ouvrage publié en juin 2020 au Castor Astral.

Ah, j’aime aujourd’hui penser la culpabilité comme un fondement de nos perceptions. Notamment de l’espace. Volume, distance, profondeur de champ. Le souffle comme une souffrance.
Ah, respire et crève !

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D’une adresse à la lectrice ou au lecteur, en forme de gant retourné, mélange sulfureux et attentif de confession et de déclaration d’intention, semblant pourtant, par delà les aléas de la découverte et de l’organisation, aboutir à une image « au centre des rebuts postaux », filer dans la continuité d’une étrange chimie organique une multiplicité de fonctions corporelles et d’organes naturels, dénaturés si nécessaire, pour se croiser en x. L’étonnante structure du recueil efface en les dévoilant même les résonances nécessaires d’un commencement romantique avec effet de boucles, d’un commencement technique con moto, d’attachés comme mal du siècle, en jouant de flux nerveux mettant en action l’aveugle indénombrable, le corps fonxion, la tête diffuse, le décor, ou encore le fétix.

à ceux qui voudraient entrer, là dans l’acier, intérieur, sans doute est-il possible, non par érosion mais par fracas, de s’y insinuer tant nous sommes tête d’eau, vous êtes, et si la rupture de vos corps tendus, corps claqués, là sur le seuil d’une ligne invisible, frontière poreuse des choses prisonnières, dedans le dehors des surfaces de fer, et si rupture se fait, là tête d’os, craquage de phalanges, un temps de métronome buté battant contre l’acier, elle est moins de corps, la tête, que de souffle ; souffle, souffle sur cette matière, vous l’animal, toi léchant la texture. Vous tapant, un jour au dedans un œil se réveillera. Un jour, à l’intérieur de l’oeil, un objet sera retrouvé, ce VÔTRE tant et tant perdu.

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Magnifiquement accompagnée par les dessins d’Ena Lindenbaur, cette coulée poétique subtilement architecturée par Mathieu Brosseau pose en beauté la question de la sincérité, celle de la confession – même et surtout à propos des sujets les plus fondamentaux et des histoires personnelles structurant le plus fortement l’être -, celle du rapport au monde et aux autres, celle de l’écriture même, en somme. Traçant de rusés méandres entre pouvoir de la métaphore travaillée à l’essence précieuse et affirmation directe d’une route à établir et à suivre quoi qu’il en soit, « L’exercice de la disparition » questionne en puissance la manière dont la pensée et la volonté peuvent continuer, en dépit des aléas et des forces contraires, à animer « un tas de chair ORL, un truc maintenant autonome, oui, fait pour émettre du bruit articulé perpétuel, même si sans vie, même si sans tête-guide » – la manière dont la poésie doit se nourrir du corps, et pourtant le vaincre en le retournant, peut-être.

C’est dans le chahut, le bouillon ou bien le calme absolu que toutes les lignes de ce livre sont tracées, et lancées depuis l’origine d’une trachée en mouvement.
Aujourd’hui, le gant s’est retourné, le temps est blanc, les mots sont le chemin même et la mémoire est anthologie de mythes.
Tout bouge, moi avec, le style est humeur ; tantôt le bateau ne bouge, tantôt file avec la grâce de l’étalon, puis paraît sans raison mis en difficulté par un petit vent, il vogue précieux un jour, et insulte les courants le lendemain, il cause charretier à t’en foutre du dégoût, puis vire de bord avec l’élégance royale d’un trois-mâts.
Tout bouge, moi avec, le style est humeur des vents et des marées.

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Mathieu-Brosseau

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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