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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « La fenêtre au sud » (Gyrðir Elíasson)

En Islande, un écrivain comme échoué, à sec, au bord de la mer, dans une attente indicible, ordinaire et inquiétante. Un grand texte de l’oscillation au bord du gouffre.

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Fenêtre

L’écrivain est celui qui a plus de mal à écrire que les autres. (Thomas Mann)

Un simple village islandais au bord de la mer, de nos jours, avec son épicerie et sa minuscule librairie. Pour avancer sur un roman promis depuis trop longtemps à un éditeur – et peut-être pour d’autres raisons plus mystérieuses qui se dévoileront partiellement, peu à peu, dans les creux d’un récit qui n’est pas une confession -, un écrivain s’y est mis au vert (un vert qui peut aisément virer au blanc et au gris, selon les saisons), un ami vivant loin de l’île nordique lui ayant prêté sa confortable, quoique rustique, maison.

Sous le signe de Thomas Mann, de son exergue ci-dessus et de son « Docteur Faustus » qui n’enthousiasme pourtant guère l’écrivain, l’inspiration et la transpiration romanesques font toutes les deux défaut, et ce curieux journal de bord qui nous est confié semble s’évaporer doucement en observations attentives mais néanmoins vaines, en méditations mélancoliques et en mise à distance extrêmement volontariste d’un amour pas tout à fait passé, sans doute.

Au fil de saisons qui se succèdent et s’étirent plus que prévu, c’est de micro-événements taiseux que se nourrit l’imaginaire en panne (ou en refus d’obéissance, peut-être) de l’écrivain échoué. Alimenté un temps par la radio en nouvelles du monde (ou en émissions littéraires qui lui rappellent presque cruellement que derrière sa ligne d’horizon, provisoirement ou définitivement bouchée, il y a des géants qui s’appellent Samuel Beckett, Italo Calvino, Hermann Broch ou Doris Lessing), il décrypte les changements d’humeur de l’épicière ou de sa nièce, les incultures bougonnes de la libraire ou l’enthousiasme débridé affiché par le t-shirt d’un commerçant, tandis que des lettres jadis aimées passionnément lui parviennent, pour être brûlées sans être lues.

Les maisons noires sont tassées les unes contre les autres, comme si elles se serraient les coudes contre le vent du large. Les pelouses qui les entourent, revêtues de plaques de gazon l’an dernier, sont jaunes à présent. La mer, grise à perte de vue. Le café se trouve en bas, sur le rivage. En été, il y a des chaises à l’extérieur, mais tout est fermé maintenant et la saison touristique est encore lointaine. J’habite l’une des maisons noires.

Les radiateurs ont parfois du mal à chauffer suffisamment.

Je suis assis devant la fenêtre, à la machine à écrire (je ne veux absolument pas me servir d’un ordinateur) sur laquelle je tape à coups redoublés en jetant de temps à autre un œil sur la mer. Parfois je vois un bateau et je fais alors une marque au crayon sur une feuille à côté de la machine. C’est une vieille Olivetti, mais elle marche bien. L’ennui, c’est qu’il est devenu difficile de se procurer des rubans. J’utilise ceux que je possède jusqu’à la corde.

La plupart du temps, le ciel est couvert.

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sudurglugginn

Cinq ans après le peintre mélancolique et déroutant de « Au bord de la Sandá », Gyrðir Elíasson nous revient avec « La fenêtre au sud », publié en 2012 et traduit en français en 2020 par Catherine Eyjólfsson chez La Peuplade. Si le plasticien a cédé cette place à la fenêtre sur monde à l’écrivain, il y a bien ici une poursuite et un renouvellement d’une exploration à la fois feutrée et intense d’une certaine approche de la solitude librement consentie, d’un déroutement de l’univers familier, jusque dans la simplicité et le dépouillement les plus apparents. Jouant encore merveilleusement de cette incertitude qui nous saisit lorsque l’anodin se fait subrepticement inquiétant, lorsque l’ordinaire suggère des angoisses indicibles, tapies ou en approche, alors même que rien de tangible ne vient étayer ce doute, « La fenêtre au sud » s’inscrit avec une force extrêmement tranquille parmi les grands textes de l’attente, de la mélancolie sans tragédie et de l’oscillation au bord du gouffre.

La soirée est douce, le soleil encore en vue. J’ai sorti la table de cuisine ce matin et me suis efforcé de taper sur l’Olivetti au lever du jour, mais ça n’a pas très bien marché. Je finissais par appuyer le doigt sans cesse sur la même lettre. Ce n’était pas le b. Maintenant je mets la table pour moi tout seul, et me sers le plat précuisiné de la marque 1944, que je mange à ciel ouvert en buvant une bière danoise. Il y a, bien sûr, quelque chose d’amoral dans le fait de boire de la bière danoise avec un plat célébrant la date de l’émancipation du peuple islandais de la tutelle du Danemark, mais ça m’est égal.  Un couple d’âge mûr qui occupe l’une des autres maisons passe devant chez moi. Ils me regardent un instant avant de me dire bonsoir. Je lève ma fourchette en guise de salut, tel Neptune et son trident, tout en continuant mon repas. Ils descendent lentement vers le café. Il se pourrait que j’y aille moi-même ensuite, je verrai bien. En tout cas, je n’ai pas envie de me pencher plus longtemps sur la machine à écrire. Le dîner fini et la bouteille de bière vidée, je reste un moment à regarder en l’air. J’entends l’appel d’un courlis sur la lande. Il y en a qui veulent se mettre à les chasser pour les manger et qui ont écrit là-dessus des articles inspirés dans les journaux. C’est une des choses que j’ai le plus de mal à pardonner aux aristocrates anglais qui sont venus ici : le fait d’avoir tiré sur les oiseaux de la lande. Même William Morris bouffait des pluviers dorés en quantité. Une croyance populaire japonaise veut que lorsque les assassins d’oiseaux passent l’arme à gauche, tous les volatiles qu’ils ont abattus les attendent de l’autre côté, et ce n’est pas un comité d’accueil des plus tendres. Le maître pyrograveur Shiko Munakata (qui était presque aveugle) a fait toute une série de gravures sur ce sujet. À l’en croire, mieux vaut se restreindre en matière de tuerie d’oiseaux.

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Unknown

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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