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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Sœur(s) » (Philippe Aigrain)

Entre surveillance informatique de masse et hasard politique oscillant entre métaphore et fantastique, un conte technique opérant à la fois facétieusement et à très grande profondeur, en mobilisant la poésie, l’amour et le gratuit face à ce qui écrase comme par réflexe.

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1. LUI
Le mail arrive un lundi matin vers 10 h. Le sujet du message est « ta sœur ». Il émane d’une adresse jetable. Mon logiciel de mail soupçonne fortement une tentative d’escroquerie. Le sujet m’intrigue, je l’ouvre tout de même. Le corps du message est court : « Je suis ta sœur et j’ai besoin de toi. N’essaye pas de me répondre. Laisse-moi te contacter. » Souvenir de scams nigérians qui semblaient au départ ne rien demander pour installer une relation de confiance avant de réclamer des coordonnées bancaires ou d’autres données. Le message est signé Agathe Lambert. Je n’ai pas de sœur, mais comment savent-ils que, non rien, ils ne savent rien, c’est une coïncidence.
J’essaye de tracer le parcours du message, mais la piste s’efface. Et puis j’oublie. Enfin, presque.

Il y a LUI, destinataire d’un mail qui a presque tout d’un hoax à la nigériane ou à l’ivoirienne, tels ceux plaisamment mis en scène par le collectif issu des éditions ère, en 2008, ou par la Sud-Africaine Lauren Beukes, dans son « Zoo City » de 2010. Mais il n’y figure pourtant pas uniquement les symptômes et les caractéristiques du scam. Il exerce par ailleurs la profession de courtier en prêts immobiliers, ce qui n’est certainement pas du tout innocent (et l’on songera sans doute au point de vue privilégié sur un certain capitalisme du chiffre qu’offrait l’actuariat à certain protagoniste du « Roman américain » d’Antoine Bello en 2014).

Il y a EUX, hauts fonctionnaires et agents assermentés, membres des cellules de crise de la direction générale de la sécurité intérieure et d’autres organismes beaucoup plus discrets, confrontés à un bug incompréhensible qui, paranoïa aidant, et plus encore un principe de précaution dévoyé depuis bien des années en principe du parapluie, fait redouter aux autorités de redoutables menées subversives ou, osons d’emblée le mot à tout faire, terroristes.

Il y a ELLE, qui semble s’éveiller un matin de ses trente-huit ans comme si elle était née la veille, à la fois capable de comprendre instantanément certaines données de bases de son environnement, résolument ordinaire, mais également déroutée par des dizaines de faits et d’éléments qui semblent d’abord dépasser son entendement, semblable en cela, sous certains traits, à la formidable créature sans nom imaginée par Iain M. Banks dans son « Efroyabl Ange1 » de 1994.

Il y aura ensuite, au débouché des 80 pages de la première partie de l’ouvrage (qui en comptera in fine 230), des rencontres, croisements dus au hasard, à la nécessité, au machiavélisme ou à l’entrechoc provoqué, impliquant THÉRÈSE, AMBRA, LE LIEUTENANT DE GENDARMERIE COURCELLE, ESTELLE, DIEGO, puis, nous faisant déjà basculer dans une troisième partie où l’on croira, à tort ou à raison, discerner quelques fins mots de l’histoire, IVA et AARNE.

Alors qu’une sororité inattendue – et encore moins planifiée – se répand à toute allure à partir d’une métaphore magique qui est peut-être réellement fantastique, mais qui a tout autant les apparences d’un accident industriel ou d’un fruit marketing dévoyé de quelque apprenti sorcier technologique, la surveillance omniprésente vacille, entre en résonance pas très harmonique, sent venir la fissure, et voit surgir, peut-être, un pouvoir inimaginé de la poésie collective, appuyée sur les failles d’un édifice abécédaire toujours moins solide qu’il ne le croit.

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2. EUX
– Je vous explique la panique. Il y a une femme qui a passé deux fois une frontière avec, à chaque fois, une carte d’identité qui avait toutes les apparences d’être vraie, mais qui est forcément fausse. D’abord parce qu’il y en a deux. Le numéro de chaque carte est vraiment celui de quelqu’un qui, dans le fichier, a le nom indiqué dessus. La photo biométrique lui ressemble. Quand on fait tourner l’algorithme de reconnaissance de visages sur les deux cartes, il conclut que c’était la même personne. Même chose pour les empreintes dont on a finalement obtenu qu’elles soient dans le fichier. Mais les identités sont différentes. Et elles n’existent pas. Enfin, pas en dehors du fichier.
– Comment ça « pas en dehors du fichier » ?
– Quelqu’un a inséré chaque identité dans le fichier, avec toutes les infos et fabriqué pour chacune une carte indistinguable des vraies. Il n’y a aucune trace d’intrusion dans le fichier ni de délivrance de ces cartes. Pas de formulaire de demande papier. Aucune personne ressemblant aux photos n’est dans le grand fichier. Celui des condamnés, suspects, victimes, de leurs entourages et des fichés parce qu’étant passés au mauvais endroit au mauvais moment.
– Qu’est-ce qu’on peut faire pour empêcher ce type d’usurpation d’identité ?
– On ne peut tout de même pas vérifier en permanence que chaque entrée dans le fichier correspond à une demande effective avec son formulaire papier pour repérer le moment d’une intrusion.
– Mais alors comment on a repéré la falsification ?
– Ils s’en sont rendu compte à l’occasion d’une formation à l’usage du fichier. Le formateur a extrait une photo de la base et s’en est servi pour l’interroger. Et il a trouvé deux photos, celle qu’il avait extraite et une autre. A d’abord cru que c’était juste un faux positif. Mais les empreintes aussi concordaient, et la coïncidence des deux est impossible. Enfin, extrêmement improbable. Ils ont lancé une recherche sur les deux cartes dans les bases de la Police Aux Frontières et ont trouvé un passage pour chacune. Du Royaume-Uni pour l’une et de Turquie pour l’autre. À chaque fois vers la France. N’ont pas aimé ça du tout. Dans les lieux équipés, tous les passages avec cette photo déclenchent maintenant une alerte violette. Maximale mais discrète, pas d’intervention immédiate, surveillance rapprochée. Mais aucune alerte n’a été signalée pour l’instant.

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Connu jusqu’alors surtout pour ses ouvrages techniques et politiques à propos d’informatique considérée sous ses aspects sociaux et politiques, et pour sa poésie, Philippe Aigrain nous offre avec ce premier roman, publié en septembre 2020 chez publie.net, un conte technique opérant à la fois facétieusement et à très grande profondeur. Fondé sur les technologies de surveillance profonde et de traitement numérique de (très grande) masse, nourri (ou gavé, s’il ne tenait qu’à certains gouvernements) de politique de la peur, grignoté de détournements, de hackings inattendus (on songera peut-être alors à « L’invention des corps » de Pierre Ducrozet) et de grains de sable toujours imprévisibles – mais pouvant être le cas échéant favorisés -, pouvant révéler au détour de l’un de ses chemins aussi bien John Irving que Malvina Reynolds, Georges Darien que Michelangelo Antonioni, les « Sorcières de la République » de Chloé Delaume comme les langages secrets de Daniel Heller-Roazen, « Sœur(s) » nous offre, face à ce qui écrase comme par réflexe, une plongée libératrice de poésie, d’amour et de gratuit malicieux, nous rappelant s’il était nécessaire que, malgré le dicton, l’enfer est plus souvent pavé de mauvaises intentions que de bonnes et que l’étonnement constitue bien, jusqu’au bout, une fonction humaine vitale, en toutes circonstances.

76. LA MÈRE D’AMÉLIE
Non seulement je ne comprends pas comment elles ont fait, mais je ne comprends même pas comment je suis au courant. C’est comme s’il y avait une conspiration invisible des esprits, et dans ce flot, ma fille, notre Amélie, travailleuse, diligente, assidue, courageuse, d’origine arabe et germanique dit Wikipedia de son prénom, mais pour nous c’était depuis toujours l’améli-mélo de joies et d’inquiétudes, c’est Amélie qui semble orchestrer ce je ne sais quoi dont nous sommes au courant, comme si elle avait joué ce rôle depuis toujours. Elles communiquent avec leurs langues secrètes et sans doute je les parle un peu puisque j’ai tout de même compris qu’il s’agit d’assigner à résidence ceux qui ont voté les lois d’urgence perpétuelle et d’exception systématique. Partout où ils se rendent, des jeunes femmes les abordent et leur demandent s’ils ont bien pointé au commissariat d’un quartier pas si voisin avant de se promener ainsi par ces temps dangereux et leur rappellent les peines sévères qui frappent ceux qui ne respectent pas les obligations de leur assignation à résidence. Munies de bracelets électroniques, en fait les plus cheap des montres connectées, elles menacent de les apposer à des sénateurs qui protestent de leur attachement aux libertés fondamentales, en particulier les leurs, et à des députés startuppeurs désignés au parlement et pas tout à fait sûrs de comprendre les instructions de vote des groupes d’intérêt qui tirent les ficelles de leur patron. Comment ont-elles fait pour se mobiliser en si grand nombre et se répartir ce presque millier de parlementaires, je ne sais pas, mais on en arrête des dizaines qui vont se retrouver assignées à résidence pour de bon, si par chance elles évitent les sévices que je visualise en boucle pendant mes insomnies. Peut-être les autres parents croient-ils que c’est la leur qui orchestre l’ensemble, mais fierté ou névrose d’inquiétude parentale, je pense que non, c’est la mienne. J’imagine le cercle des soupçons qui se resserre, la surveillance pour identifier ses proches avant d’agir, ce qu’ils feront pour lui faire révéler les mystères des langues secrètes, leur frustration et leur violence quand ils réaliseront qu’ils ne peuvent se les approprier, que s’ils le pouvaient, ils auraient déjà fait défection, comme celle dont nulle ne connaît le nom mais qui leur a donné des renseignements précieux. Les organes crient à l’atteinte aux droits démocratiques sacrés du parlement, en réponse à quoi elles invoquent l’article 2 de la déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de la république universelle. Hier, un député a giflé une de ses assignatrices à résidence et malgré les appels au calme des autres, des passants ont commencé à le malmener un peu, des vidéos tournent en boucle, certaines où on ne voit que l’interpellation et la gifle initiales, d’autres où l’on ne voit que la bousculade finale et de rares où l’on voit l’ensemble de la scène. Je me rassure honteusement en constatant qu’Amélie n’y apparaît pas, puis c’est la fierté qui prédomine, une impression qu’elle est portée par une force qui la rend invulnérable, avant qu’enfin ma peur reprenne le dessus à la pensée que la jeune femme du pont, elle aussi, débordait, parait-il, d’une énergie triomphante.

Nous aurons la joie d’accueillir Philippe Aigrain à la librairie Charybde (Ground Control, 81 rue du Charolais 75012 Paris) ce mercredi 30 septembre à partir de 19 h 30.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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