☀︎
Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « L’arrachée belle » (Lou Darsan)

Chanter un nomadisme poétique cavalier pour échapper à l’aliénation rampante et à ses nombreux azimuts : la beauté efficace d’une arrachée indispensable.

x

Darsan

Dans la baignoire fermée, l’eau coule, pas plus haut que ses jambes étendues. Elle ne sait pas ce qu’elle écrirait si elle voulait évoquer l’eau, les mollets, la peau nue, le triangle noir. Les jambes tendues ou parfois repliées, la pointe des pieds. A la sortie du bain, il y a partout des images. Un vase transparent empli de sable, on ne sait pas pourquoi, et d’autres images, d’autres images –
Au réveil, elle oublie tout.
Il y a une collection de cartes postales dans sa tête et certaines sont d’un goût douteux. Chaque instant est enregistré comme une image achetée à la sortie d’un musée, puis classée dans une boîte en fer-blanc. Elle ne les ressort pas pour les étaler sur la table, trop de poussière, et les mots d’amis perdus de vue inscrits au dos, il faudrait avoir l’envie de les déchiffrer, mais ça ne viendra pas. Des couchers de soleil sur les plages, des éclats de voix lointains, des places vides sous les réverbères et les silhouettes accroupies qui pissent au pied des statues. Un bric-à-brac. Les images oubliées surgissent parfois, inopinées, importunes, dans le désordre. Des bulles qui crèvent la surface de l’étang (boueux, l’étang). Des polaroïds sortis du chapeau au mauvais moment. Répliques de films, paysages de livres, anciens rêves, réparties cinglantes réfléchies après coup, tournées et retournées et fantasmées, souvenirs d’enfance ou de la semaine dernière. Sacré foutoir. Elle ne distingue pas là-dedans le réel de la fiction. Ne sait plus où ni si elle a : vu, entendu, dit.

Un sentiment d’inexistence, à la fois confus et profus. Une conscience diffuse d’une inutilité au creux d’un confort matériel indéniable. Une vision de plus en plus aiguë de l’inadéquation des êtres et des choses, que la vocalisation en dépression et l’enfermement réputé bienveillant au sein chaud d’un couple fusionnel ne sauraient atténuer. La narratrice de « L’arrachée belle », premier roman de Lou Darsan, publié en août 2020 dans la belle collection La sentinelle des éditions La Contre-Allée a bien essayé de se soustraire, non pas à un sentiment tragique de la vie qui n’aurait pas avoué son nom, mais à une aliénation subtilement globale, mot jadis passé de mode, et bien trop tôt renvoyé à un cimetière d’antiquités marcuso-marxistes, mais aujourd’hui plus cruellement d’actualité que jamais, en convoquant l’élément liquide intérieur pour pouvoir se conformer en s’y noyant, métaphoriquement, comme l’avait éprouvé de tout près le héros du « Liquide » de Philippe Annocque en 2009.

Quand l’homme s’absente, elle remplit la baignoire et y passe des heures. Mais n’immerge jamais son corps entier – elle déborde. La surface de l’eau forme de petites frontières qui la découpent. Des cercles tranchent ses mollets et ses cuisses, son visage, ses seins. En infrarouge, ses climats seraient orange et bleu. Elle déplace les cercles pour alterner les zones froides, glisse les pieds hors de l’eau pour réchauffer son torse. Le visage coulé, les yeux clos. Quand elle plonge, ses cheveux sont des tentacules. Un jour, elle retient sa respiration et ils poussent, s’emmêlent, remplissent la baignoire, la recouvrent, la cachent, l’enveloppent et dansent. Leur croissance est exponentielle. Ils s’immiscent dans la bonde, dépassent le siphon, parcourent les tuyaux, se divisent aux intersections des canalisations. Noire, noire et soyeuse invasion. Elle ne les sent pas, mais peut voir leur parcours, un rêve de PVC gris qui se ramifie. Soudain, les tuyaux se remplissent d’une boue gluante et mousseuse. Peaux mortes, graisses, poils, colle, amalgame. Suffocation. Les cheveux ralentissent leur course, elle ne peut pas les rappeler, mais elle les précède. La boue rétrécit les boyaux. Les filaments s’agglutinent. Un souffle d’air pulsé après un coude. Vision d’hélice, route barrée. S’ils l’atteignent, les cheveux se coinceront. Le scalp, les lambeaux de peau, le sang plein la baignoire. (Panique.) Elle se relève et hurle. Tout se rétracte quand elle ouvre les yeux. Elle inspecte sa peau. Tout est lisse, imberbe, en ordre. Elle sort de la baignoire et se sèche les cheveux. Dans son corps, les organes et les pensées flottent, elle peine à les relier.

x

870x489_fullsizerender_5_1

Pour pouvoir fuir, là-bas fuir, et sentir que des bateaux sont ivres, il faudra pourtant que les rêves et leur potentielle terreur nocturne affirment peu à peu leur pouvoir concret sur le réel du lendemain, et qu’insidieusement, la langue pratiquée en for intérieur s’affirme enfin, et s’arrache, la première, à la langue franchisée et prête-à-porter des centre-villes muets, des zones d’aménagement concerté sans affection, des injonctions sociales omniprésentes dans leur fallacieuse douceur consommable (un errant de Xavier Boissel, retour d’ex-Yougoslavie et de corvée d’abattage de chiens, en avait déjà fait l’amère expérience dans « Autopsie des ombres » en 2013).

Pour s’évader de l’hébétude des après-midi dans un appartement chauffé, elle rejoint le centre-ville à pied et déambule dans les rues piétonnes dont les vitrines peinent à retenir son attention. Les passants la bousculent. Les murs pèlent de grandes plaques d’enduit qui donnent à voir le ciment nu et fissuré, les peintures vives s’écaillent sur les linteaux. Les gens qui travaillent ont déserté les appartements et éteint les lumières qui auraient pu apporter une petite gaieté aux fenêtres. De toute façon il fait jour et froid, la ville souffre d’une forme de sclérose qui atteint ses habitants, une organisation des flux qui masque un amas de déchets, une saturation – mais c’est qu’elle se confond avec la ville. Rien à faire ici, rien à regarder ni acheter, peut-être quelque chose d’utile, même pas. Elle ne sait plus pourquoi elle est sortie, il faisait trop chaud dans l’appartement, le livre lui tombait des mains, à quoi bon errer ainsi dans le centre-ville. Le croissant aux amandes l’écoeure dès les premières bouchées, il se flétrira dans une serviette en papier au fond du sac à main, avec les mouchoirs, les épingles à chignon et les pelures d’oranges. À l’entrée des tabacs, la mer s’étale sur les tourniquets de cartes postales, le recueil de poèmes acheté chez un bouquiniste a rejoint le croissant aux amandes. Ses déambulations se poursuivent jusqu’au soir et à l’heure limite où les grilles en fer ont fini de s’abaisser, où les lumières des fenêtres remplacent, ça y est, celles des vitrines.

x

-139639

Transformant la voiture du couple en techno-cocon (au sens d’Alain Damasio) résiduel et provisoire, le temps de réapprivoiser le jour et la nuit, et de s’y couler d’une autre manière, manière à improviser au fur et à mesure, voici la fuite. Plus douloureuse et moins inadvertante que celles des personnages de Hugues Jallon (« Hélène ou le soulèvement », 2019) ou de Jérôme Leroy (« Un peu tard dans la saison », 2017), elle est, en effet, moins un départ qu’une arrachée. Il est de fausses racines pernicieuses avec lesquelles, sans acrimonie, il faut néanmoins être sans pitié – si l’on veut vivre.

La nuit, elle doit se dissimuler, devenir ombre. Peur d’enfance, jeux de nuit. Le long des routes sombres, il faut qu’elle marche dans les fossés – sa tête dépasse quand les graviers crissent, ça éclabousse et ça fait les pieds mouillés. La nuit, elle accueille sa crainte des freins, d’un arrêt, des portières qui claquent, des voix qui interpellent, des bras qui se tendent, des mains qui se referment sur les anoraks. De temps en temps, des hommes dont elle n’a jamais le temps de distinguer les traits jettent par la fenêtre de leur bolide des poignées de bonbons – c’est plus drôle et moins effrayant que le bruit des moteurs dans la nuit, parce qu’elle sait qu’il ne faut pas ramasser les bonbons inconnus. Ce sont à chaque fois des bonbons durs acidulés, au plastique bruyant, qui font déraper les autres véhicules : l’accident la rend invisible, mais occupe sa place dans les fossés humides.

x

15542283_641841412662666_8084318438283741294_n

En un flux poétique à la fois effréné et serein, il s’agit bien d’identifier tout ce qui fait emprise, du côté des êtres comme du côté des choses, pour s’y soustraire. Éprouver une envie terminale de « partir pour vivre » – et donc la mettre véritablement à l’épreuve -, ni simple exode urbain ni balisé retour à la terre, mais sensation physique d’un ensauvagement primordial (bien loin du sens dévoyé que voudrait lui donner, après tant d’autres mal avisés, certain ministre de la férocité intérieure et du cynisme marchand de l’échange de services), de quelque chose qui s’agiterait follement mais néanmoins calmement entre le Fred Griot de « Cabane d’hiver » et le Sébastien Ménard de « Notre désir de tendresse est infini », de quelque chose qui mette en évidence comme une fraternité des aliénations qui prouverait une toujours paradoxale convergence des luttes (le beau « Camp des autres » de Thomas Vinau n’est alors pas si loin), de quelque chose qui, sans toit ni loi, réconcilie les « Échappées » résistantes de Lucie Taïeb et le nomadisme amusé et curieux – aux limites de l’incrédulité – des « États et Empires du lotissement Grand Siècle » de Fanny Taillandier, de quelque chose enfin qui mêle et mute l’appel rock de la route du « Sombre aux abords » de Julien d’Abrigeon et la réoccupation des friches mentales du « Chômage monstre » d’Antoine Mouton. Et c’est dans ce creuset, joliment insensé mais fourmillant authentiquement de significations, que se déploie le souffle poétique de Lou Darsan, pour nous inciter, plus que jamais, à l’action.

Il a fallu les augures, bibelots brisés, pétrels & corvidés, il a fallu la baignade et que les dégueulis de rire fassent monter la fièvre, pour que naisse l’arrachée belle.

x

portrait_ld

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :