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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Les Présents » (Antonin Crenn)

De Paris à la côte des Abers, du XIIème arrondissement au commandant Charcot, un itinéraire méticuleux et pourtant rêveur, entre histoire et géographie devenues intimes, de la saisie d’une création.

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La dernière fois qu’il a retrouvé l’ami, il y a quelques semaines, il est tombé sur lui au square. Leur rencontre a été soudaine. Inattendue. La fois précédente avait eu lieu de la même façon déjà : c’était quelques années plus tôt, entre les rayons d’un magasin. Ils s’étaient fréquentés deux mois d’été, puis quelque chose avait dû se passer, on ne savait pas quoi.
À l’époque, Théo avait dix-huit ans et six mois. Cette précision est importante pour comprendre qu’il était déjà étudiant : il avait eu le bac à dix-sept ans et demi sans, pour autant, être en avance sur son âge. Il avait l’habitude d’expliquer à ses camarades qu’il était né au début de janvier et que, pour cette raison, quelqu’un avait décidé qu’il serait pratique de le faire entrer à l’école en même temps que les enfants nés l’année d’avant, qui n’étaient âgés, au fond que de dix jours de plus que lui. Il répétait son raisonnement sans jamais se demander s’il suffisait à justifier sa jeunesse relative, car il avait reçu ces arguments de ses parents, forcément pertinents. Ils auraient pu lui servir une autre fable, plus audacieuse que cette logique comptable, et il l’aurait avalée tout rond avec la même innocence. Rien n’étonnait Théo : les choses étaient normales ou bien merveilleuses, mais jamais bizarres. Il s’était habitué à être jeune, un petit peu plus jeune que tout le monde.

Un an après la belle « Épaisseur du trait », Antonin Crenn nous offre un nouveau périple de jeune homme, un Théo cette fois, étonnamment proche par bien des aspects de l’Alexandre de son roman précédent, ancré comme lui dans un douzième arrondissement de Paris dont le mystère semble encore s’épaissir malicieusement au fil des pages, malgré ses airs initialement anodins et l’absence de recours ici au liséré fantastique que l’épaisseur du trait avait pu souligner, presque au sens propre.

Mais il est possible que, dans le fond, la réalité matérielle n’intéresse pas Théo et qu’il préfère s’abîmer dans des conjectures, dans des fantasmes.
« Le passé n’existe pas, prétend-il. Si on est visité par des souvenirs si tenaces, si l’on parle du passé, si on le désigne par un mot (quel qu’il soit), si l’on est habité par son idée même, alors il est présent. Présent et vif. »
Il a sans doute raison quand il dit : « vif », car cet adjectif qualifie, à la fois, le caractère gai, virevoltant, d’un enfant plein d’énergie ; et la douleur piquante d’une blessure qui n’est pas encore fermée. Décrivant l’attitude de Théo, le mot est doublement juste : quand il s’adonne à la promenade dans les jardins parisiens, quand il dédie plusieurs heures chaque jour à la conversation avec son ami, il le fait avec une énergie absolue, qui n’est pas celle que la plupart des gens consacrent aux plaisirs innocents. Ce que fait Théo dans ces moments-là, il le fait sans légèreté : il fonce tête baissée dans un dérivatif puissant qui lui fait oublier sa blessure ouverte. Il emploie toute sa force à éviter de parler de la seule chose qui l’intéresse vraiment. Il trace donc, à force de la contourner, des cercles concentriques de plus en plus serrés autour de cette chose. Il se rapproche d’elle inéluctablement.

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Le héros de ces « Présents », paru chez publie.net en août 2020, est lancé à son tour dans un périple qui, s’il comporte toujours une précieuse et vive composante géographique, entreprend sans doute plus franchement et plus hardiment de cheminer sur les traces de la mémoire, celle d’un père tôt disparu, et dont la douce traque, aux confins finistériens de la côte des abers, croisera à plus d’un titre l’Histoire que l’on appelle souvent grande, histoires de marins, histoires d’explorateurs et histoires de guerres.

Théo est imprégné de cette sensation tenace : quelque chose, à cet endroit, le concerne. Il voudrait élucider la nature du lien qui le raccroche à ce point géographique, et il se doute bien qu’il serait nécessaire, pour mener ce projet efficacement, de se pencher sur son passé. Il éprouve cette envie, oui, mais vaguement. Elle n’est pas assez puissante pour mettre en branle un véritable plan d’attaque. Pas assez, en tout cas, pour qu’il dérange sa mère avec cette histoire.
Théo voit sa mère le samedi ou le dimanche. Pas tous les week-ends, mais quasiment. Quand il ne se rend pas dans les Yvelines pour déjeuner chez elle, il lui donne rendez-vous à Paris : il l’attend dans un café ou à la sortie d’une station de métro. Par exemple, ils bavardent en terrasse sur le boulevard de la Bastille, puis ils descendent sur le port de plaisance et, arrivés au bout du quai, ils empruntent la passerelle métallique pour traverser l’écluse. Là, ils passent sous le pont Morland pour continuer leur balade sur les berges de la Seine : la mère de Théo n’aurait pas cru qu’il fût possible de se faufiler par là et de marcher si loin sans quitter le bord de l’eau, et c’est précisément ce genre d’expériences que Théo aime partager avec elle. D’autres fois, ils papotent au soleil à la même terrasse de café, puis ils gagnent la rue de Lyon et gravissent les escaliers derrière l’opéra. C’est le départ d’une promenade aérienne au-dessus des boulevards, portée par les arches robustes de l’ancienne voie ferrée de la ligne de Vincennes. Théo a l’impression que tout le monde vient passer ses dimanches sur cette oasis suspendue, que c’est une sorte de point de ralliement incontournable, mais, étrangement, sa mère découvre ce lieu grâce à lui. Elle a pourtant vécu à Paris autrefois ; à défaut de connaître l’état actuel de cet espace vert insolite, elle aurait pu se rappeler sa destination précédente : le chemin de fer – car elle a fréquenté ce quartier à la fin des années 1970 avant sa transformation. Alors, soit elle a oublié les choses qu’elle a vues à l’époque, soit elle n’y a jamais prêté attention. Elle n’a pas la passion de Théo pour les tracés urbanistiques et les mille-feuilles topographiques : elle prend plaisir à se laisser guider par lui, et c’est déjà beaucoup.

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Démarrant joliment dans un cadre digne du « Décor Lafayette » d’Anne Savelli, « Les Présents » joue avec une réelle virtuosité de la capacité de mise en place méthodique, sous la rêverie toujours prête à bondir, dont témoigne son héros – pour lequel le hasard ne serait finalement que l’expression d’une nécessité particulière. D’un rappel de l’importance des ponts désaffectés – un savoureux leitmotiv chez l’auteur depuis « Passerage des décombres » – à un hommage implicite au viaduc de Morlaix (qui ne rendrait rien ainsi à certain pont de Bezons), de la présence occasionnelle – comme un témoin indispensable du passage – du guide rouge des arrondissements et des rues de Paris à la destinée, sous toutes ses coutures, du « Pourquoi pas ? » du commandant Charcot, Antonin Crenn déploie ici sensiblement plus qu’une « simple » psychogéographie intime et poursuit un travail amorcé dès « Le héros et les autres » : son usage pérecquien et rusé du conditionnel, comme les touches frontalières de fantastique qu’il sait mettre en œuvre, nous permettent d’avancer pas à pas, entre histoire et géographie, entre rêve poétique et cérébralité du quotidien, vers les conditions de possibilité de la création littéraire, toujours à saisir. Lui non plus, ici, « n’habite plus à la même heure », et c’est tant mieux pour la lectrice ou le lecteur qui empruntent son chemin de grâce et de lumière secrète.

Il ne saurait pas, Théo, que les façades de ces bâtiments sont affligées du même gris : on ne peut découvrir cette réalité qu’en regardant les murs en face-à-face, depuis le plancher des vaches – à hauteur d’homme ou à hauteur de maison, c’est la même chose. Il ignorerait encore, à cette étape de son périple, que la brique ocre-rouge n’est pas au programme de cette ville, ni de cette contrée. Ici, c’est la pierre de granit. Il l’apprendrait en un clignement d’œil, si seulement il descendait du viaduc pour se balader dans les ruelles. La ville qu’il arpenterait ne serait pas colorée comme dans son imagination : sa palette serait uniquement composée d’une gradation de gris. C’est par la lumière seule que les yeux de Théo seraient happés et séduits : la pierre du pays serait incrustée de minuscules éclats de minerais et de cristaux, qui luiraient pauvrement sous la pluie comme les ardoises des toits, et qui scintilleraient au premier rayon de soleil. Mais, Théo ne verrait pas cette magie à l’occasion de ce voyage : il se contenterait d’embrasser la forme de la ville par les airs, en baissant les yeux sur elle depuis le côté gauche du train. Il ne verrait pas non plus la mer, car celle-ci ne serait visible que depuis les fenêtres de droite et que, si Théo sait se placer du meilleur côté quand il prend la ligne 6 du métro parisien, il ignorerait encore les astuces de cette ligne qui fend le pays breton à toute allure, trop loin de la côte, n’offrant aucune vue sur la mer. Il ignorerait que c’est seulement ici, en cet endroit précis, alors qu’on est happé par le spectacle de la ville et qu’on ne pense plus à elle, qu’on peut l’apercevoir enfin : depuis le viaduc de Morlaix, au débouché de ce fleuve qui coule entre les arches et qui s’élargit déjà pour mêler son eau douce à l’eau salée de la rade.

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