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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Notre dernière sauvagerie » (Éloïse Lièvre)

Éloïse et les gens qui lisent : un captivant et surprenant récit d’incarnation de l’intellect dans les mains et dans les corps, et de transfiguration de l’intime en politique.

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Notre dernière sauvagerie

Le 12 décembre 2014, j’ai commencé à prendre des photographies des gens qui lisent dans le métro.
Je sais pourquoi.
Au début, je voulais sans même qu’il le sache, donner tort à quelqu’un. Il pensait, entre autres catastrophes annoncées, que les gens ne lisaient plus. Je voulais accumuler des preuves contre cette conviction pessimiste qui veut que le livre soit menacé d’extinction, espèce parmi les espèces.
Ce quelqu’un était l’homme avec lequel je vivais encore, mon mari, que je n’identifierais bientôt plus que par la périphrase de l’inaliénable, le père de mes enfants. J’allais mal. Nous allions mal. Nous allait mal. Plus rien ne semblait avoir de sens. La phrase est figée, le constat blanc, protocolaire, mat. Elle énonce ce qui tient encore lorsque tout le reste vacille et finit par céder. Plus rien ne semblait avoir de sens que le délitement de ce qui avait duré, ce qui s’était construit, au bout du compte bancal, entre les étais de nos volontés. Nous avions été présomptueux comme tout le monde. Nous nous étions sentis protégés par nos ardeurs de conquête, la rapacité jeune, et notre certitude d’être différents, comme tout le monde, de savoir échapper à l’usure. On croit bien faire, mais c’est toujours comme ça, il faudrait prévoir qu’on ne peut jamais prévoir.
Nous nous séparions.
Ce n’était pas une décision qui aurait été prise, c’était un long mouvement de détachement. Nous nous séparions, nous commencions tout juste à nous séparer, nous n’en finissions plus de nous séparer.
Une rupture. C’est toujours soi, à l’intérieur de soi, que ça rompt.
Je voulais aussi, en prenant dans mes trajets quotidiens des photographies des gens qui lisent, trouver dans mon existence quelque chose pour tenir. Je me demandais : à présent, comment vivre ? Je me demandais : où trouver le sens ? J’étais un cerveau à ciel ouvert. Je pensais que l’action nous manquait. Non pas à nous seulement, ce nous-couple à présent découplé, mais à nous tous, dont les vies extérieures ressemblent à des colliers de perles. Ce n’était pas que l’action avait disparu, mais elle s’était absentée dans sa forme visible, dans sa forme pleine et digne. Elle avait mué, troqué son enveloppe ample contre une autre plus petite, comme dans une croissance à rebours, envers exact de l’expansion des gardes-robes d’enfants. Plus de décisions, plus de seuils, plus de franchissements grandioses, plus d’épique, plus d’élan plus loin que les vacances prochaines, la seule évasion qu’il nous restait, régulière, organisée, solennelle. Et jusque-là, le lent surplace des semaines. L’action ne s’inscrivait plus que dans des périmètres gardés, le confort d’un appartement, la familiarité d’un bureau, périmètres lacés des servitudes continuelles, douces quand bien même, puisque c’est commode les limites, les étroitesses, rassurant, le pré carré gestionnaire, administratif, intendant, changement d’échelle, changement à grande échelle, réduction, retranchement. L’action s’était abrégée en actes, puis en gestes, et de ces gestes, ce serait la répétition, cette répétition dont les corps en fatigue sont tous frères, qui tiendrait lieu de seule grandeur.
La vie, quel est son diminutif ?

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Photographier les gens qui lisent dans les transports en commun franciliens. Curieux projet, que l’on a d’abord du mal à situer dans un univers hypothétique des motivations possibles, et dont l’autrice elle-même, malgré sa brutale franchise affichée d’emblée (exposant la faille intime de la rupture amoureuse à la possibilité de la dérive, du rebond, de l’oubli ou de tout autre chose), temporise subtilement l’explicitation, si celle-ci est supposée possible. Derrière les photographies elles-mêmes, qu’on les imagine à la lecture ou qu’elles aient été saisies à travers le réseau social où elles furent d’abord révélées, le récit d’Éloïse Lièvre élabore néanmoins rapidement un réseau touffu de correspondances à des niveaux inattendus et une cartographie de l’intime et du politique étrangement ramifiée. Il y a un étonnant plaisir à participer ainsi à une véritable enquête à propos de ces enquêtes particulières que constituent les lectures de chacune et chacun, saisies pour, d’abord, autre chose que leur contenu, objet apparent et immédiat.

Des mains entrent dans le champ. Elles sont très pâles. Elles prolongent des poignets déliés et secs dont les attaches semblent graciles et sur lesquels les lumières artificielles déposent des alluvions plus clairs encore que la peau. Autour du poignet gauche, le bracelet brun d’une montre, où brillent deux micas. Ce sont des mains de femme. Elles jaillissent des manches d’un pull noir, débordant, lui, des manches d’un manteau sombre mais moins sombre, bronze. En vérité, des mains, on ne voit presque rien. Les pouces, ongles ras mais pas rongés, sur le bas de page, des poignets vifs, précis. Mains et livre sont posés sur un sac de toile beige dont un nombre et deux lettres visibles me permettent de deviner la provenance. Les mains tiennent le livre, fermement, elles l’agrippent comme pour forcer son ouverture. Je reconnais ce geste-là, un peu impérieux, un peu impatient, d’imposer au livre sa fonction, de vaincre la résistance de sa forme matérielle en faveur d’une relation impalpable, de la substance intactile des rêves, la lecture. Elle vient à peine de commencer ici, ce qui peut expliquer la petite insoumission concrète du livre, la courbe jolie, presque exaltée, tout près de la tranche, et le feuilleté de ses pages de gauche, un éventail de papier avide de liberté. Tout est presque noir autour. Mains, livre et sac font un îlot de clarté, et de cette enclave, le point culminant serait les pages ouvertes, planches de lumière où le lierre très sage des caractères d’imprimerie pousserait en treille, indéchiffrables pour l’observateur, comme le visage de la lectrice que la photographie se doit de réserver, et le titre de son livre que l’on ne connaîtra jamais. Mais le plus émouvant, ce sont les cinq fragments de lignes que la composition typographique et la respiration des paragraphes laissent blancs. Si l’on se concentre bien un instant, on arrive à ne pas voir que cela, ces canaux qui se jettent dans les marges ou les soulagent et irriguent le txte, ces trouées, ces persiennes désaccordées, ces sillons de labours excessivement parcellaires, ces rigoles pour l’écoulement du mystère, ces voies creusées pour tous, allée, impasse, appels d’air, des silences dont il faut faire chair.
C’est là qu’il faut être. Se glisser. Sur les livres, dans les blancs des pages, dans la lecture des lecteurs, il y a quelque chose encore à écrire.

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Dans cette enquête passionnante, qui affecte d’abord de se laisser porter par un hasard principal, Éloïse Lièvre, quatre ans après « Les gens heureux n’ont pas d’histoire », nous offre à nouveau, avec ce « Notre dernière sauvagerie » paru en août 2020 chez Fayard, la saisie au plus près de certains paradoxes troublants. On déchiffre ainsi, ici, la manière dont une activité a priori hautement – et presque purement – intellectuelle, dont on accepterait peut-être aisément, au fond, qu’elle puisse engager le visage et les traits, s’incarne dans les mains et dans la posture du corps tout entier, à l’encontre d’un faux bon sens profondément enraciné. On accède aussi, et ce n’est pas le moins surprenant, à une sorte d’épiphanie en réalisant que, au cœur d’un acte aussi intime et naturellement paradoxal que le parcours en public de la page imprimée pour soi (et peut-être est-ce encore vrai de la page rétro-éclairée), tout un univers politique se projette forcément en nous – quasiment indépendamment du contenu du livre en question. Humblement, et sans généralisations abusives, à coups rusés d’hypothèses et de tests subtils, « Notre dernière sauvagerie » élucide la part combattante et résistante qui fait de la lecture ce qu’elle est.

Rien n’est loin. Peut-être la réclusion dans un wagon de chemin de fer, qu’il soit terrestre ou plus encore souterrain, cette claustration consentie, éphémère puisque sa durée est limitée et sue à l’avance, favorise-t-elle, par une espèce de rébellion, la sensation, confuse et charnelle, d’entretenir une relation avec le monde entier. Non pas seulement le monde dans sa globalité déréalisante mais l’infinité des points du monde, auxquels seraient reliés l’infinité des points de notre personne, et ainsi pour chacun d’entre nous, les infinités de points de toutes nos personnes.
Dans le métro du matin, dans le train de banlieue, où se joignent les élans laborieux, nos pulsions vers l’activité ou nos emplois forcés, s’incarne le monde recomposé, arbitrairement fragmentaire et pointilliste, dont le mode d’existence n’est pas la permanence massive mais plutôt l’intermittence du scintillement. Les gens qui lisent, si repliés sur eux-mêmes et sur l’intime de leur lecture soient-ils, allument un point du monde, un brasillement, et ils sont les veilleurs.
Ce n’est pas la télévision. Ce ne sont pas les journaux. Cela n’a rien à voir avec l’information. C’est de l’incarnation. C’est donner de son corps. Être le représentant, physique, à un moment, pour un moment, à un point du monde, d’un point du monde.

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En une tentative parallèle et résonnante avec celle d’un Derek Munn exprimant toute la poésie dissimulée dans les ombres d’une photographie, dans « L’ellipse du bois », Éloïse Lièvre exprime les vérités secrètes d’actes apparemment anodins, dans la vie dite réelle comme dans celle, pensée, rêvée et devenue physique, des livres. Et si lire, c’est bien toujours, au moins en partie, se souvenir, il apparaît indéniablement, à l’issue de ces 300 pages lumineuse, que lire est bien peut-être avant tout une manière d’être vivant.

Je pense aux miroirs. Dans celui qui reflète le jeune homme ici, et me reflète aussi, un gros mammifère carnivore, certes vêtu d’un pull ou d’un poncho dont on devine le col, mais que je devrais fuir, effrayée par la prédation ou la peur de l’autre, c’est-à-dire ma peur de l’ours et celle de l’ours à mon égard, et pourtant je n’en fais rien, car lui et moi sommes du même bord. Il y a plusieurs manières de voir cette image de l’ours qui lit. Comme un assagissement de cette « nature » qu’ainsi nous nommons, sa domestication, mais aussi, à travers le miroir, comme un appel à notre propre « nature », à cette chose en nous qui nous dénude, nous fait crier à l’os, nous rend semblables tous, en nous ramenant tous à cet autre ordre, à cette autre manière d’être au monde où nous ne sommes pas l’homme d’un côté et le reste de l’autre, mais mêlés et semblables. Car lire n’est pas le geste éminemment humain et culturel que nous croyons. Lire est notre dernière sauvagerie.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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