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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Merdeille » (Frédéric Arnoux)

Armée d’une écriture inventive, réjouissante et mordante, une merveille inattendue extrayant des déchets périphériques de la cité néo-libérale l’authentique rictus sardonique des vaincus.

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Avertissement : étant partie prenante dans certains choix effectués par les éditions Jou, je serai dans cette note de lecture, à propos d’un roman aussi magnifique qu’inhabituel, encore moins objectif qu’à l’accoutumée. Ceci dit :

Ses deux poings, c’est tout son savoir-faire. Deux étoiles filantes en plein jour. Même pas le temps de faire un vœu tellement ça va vite. Direct uppercut crochet, peu importe, Kiki c’est un autodidacte, il a jamais étudié les classiques. Droite ou gauche, ça fait aussi mal des deux. Difficile de deviner qui va s’en prendre une, ça part au hasard. Jamais à la tête du client parce qu’il déteste personne en particulier. Pourtant il a l’œil. Il le sait, s’il tape droit devant lui, y’a rien à voir, le type part raide à la renverse comme un manche à balai. S’il cogne sur le côté, droit ou gauche on s’en fout, les dents giclent de la bouche comme un coup de fusil. La première fois, même lui a eu peur. Maintenant, il prévient pour que les gens autour s’écartent. Il veut pas les blesser. Pas comme ça en tout cas. Là forcément, ce ne sont pas les dents qui font le spectacle. Le type tourne sur lui-même, fait un pas sur le côté, deux trois autres en zigzag, un petit pas chassé, vacille, refait un pas en arrière et s’écroule sur lui-même les yeux complètement à la retourne. C’est pas tout le temps dans cet ordre mais y a toujours un peu de tout ça.

Kiki, avec sa boxe instinctive, divertissante et rémunératrice, est une véritable star de la cité Là-où-on-habite (qui est « quand même tout près de rien »), d’où deux heures de marche le long d’une voie ferrée que même les vaches désapprouvent vous mènent à Là-où-on-habite-pas, connue ici, en l’espèce, comme « la ville des dentistes », dentistes qui apprécient au plus haut point la clientèle créée presque quotidiennement par les poings de Kiki.

Kiki, il a fait la fortune des dentistes. Leurs salles d’attente ne désemplissent pas et lui s’en donne à coeur joie. Une vraie mine d’or le Kiki. Un petit boom d’écolomie, arrête pas de répéter le maire à la télé.

Kiki est le plus souvent adjoint de son fidèle (jusqu’à un certain point) camarade, le narrateur de cette fable déjantée des confins de proximité, qui se charge d’accompagner le bruit des dents qui giclent de quelques accords approximatifs plaqués sur sa guitare à deux cordes (quatre de celles d’origine ayant cassé sans être remplacées), tandis que les adultes du quartier survivent pour la plupart en attrapant des rats dans les cages d’escalier, rats qu’il s’agit d’empailler avant de les expédier à de mystérieux clients chinois, sous le contrôle commercial, bien évidemment, de l’Association des Dentistes (en glissant parfois dans leurs entrailles de tissu quelques SOS sibyllins, faisant d’eux à l’occasion d’étranges fortune cookies inversés). Le ciel n’est pas toujours bas et lourd, et son couvercle est fréquemment traversé par les feux d’artifice fumigènes et promotionnels du centre commercial voisin : leur lumière acidulée est ainsi à l’occasion parfaitement raccord avec les vapeurs et émanations diverses pouvant s’échapper parfois du lac artificiel, comme avec les fort colorés arbres mutants, diablement inventifs dans leur dévolution, qui hantent les bosquets du coin. Un petit coin d’enfer paradisiaque qui toutefois ne saurait sans doute durer, et c’est la spirale douce d’une chute multiforme que nous conte, dans sa splendide gouaille, cette « Merdeille » publiée en août 2020 aux éditions Jou.

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Niki de Saint-Phalle, « Le golem », 1972

Kiki, je crois qu’il a pas de rêve. Allonger les figures artistiques sur le trottoir, cogner au hasard, c’est sûr il en a jamais rêvé, c’est arrivé comme ça, pas vraiment par hasard parce que si on habitait pas là-où-on-habite, il serait jamais devenu comme ça. Ici, y’a pas de route. D’un côté, le lac artificiel, de l’autre la montagne. Certains disent que si on creusait dans la montagne, on trouverait des frigos troués, des machines à laver défoncées, des bidons remplis de produits qui font boum sans allumettes et même des cuves pleines d’ondes invisibles qui désintègrent net n’importe quelle bestiole qui s’approcherait trop près. Une sorte de caverne d’Ali Bobo. Mais toute moisite. Et du côté du lac, on peut pas dire que les poissons respirent la santé. Kiki, son grand voyage, c’est quand il se fait assommer par l’alcool à 90°. Mais quand il revient à lui, il se rappelle jamais de rien. C’est quand même dommage.

Poussant à l’extrême, absurde et réjouissant, un certain devenir-cité, proche de celui exploré par le chirurgical et joyeux Charles Robinson de « Dans les cités » et « Fabrication de la guerre civile », Frédéric Arnoux, dont on avait déjà beaucoup apprécié le vrai-faux road-novel rock que construisait son « Cowboy light » de 2017 aux confins de la Suisse et du Jura, a su pousser ici encore plus loin l’art de la gouaille faisant feu de tout bois dans un monde qui écrase si fort les rouages mal alignés de sa mécanique mortifère. Christophe Kantcheff, dans sa belle chronique pour Politis (à lire ici), souligne la profonde originalité de cette écriture, tenant à distance réalisme et naturalisme souvent de mise pour évoquer relégués et défavorisés du capitalisme, puisant aux frontières d’un fantastique âpre et doux et d’une poésie du désastre en cours les ressources d’un « mode bouffon hallucinogène » qui entraîne tout sur son passage, pour la plus grande joie de la lectrice ou du lecteur. Et l’on est intimement persuadé, chez Jou, que vous aurez autant de plaisir à lire cette « Merdeille » que nous en avons eu à la finaliser et à l’éditer.

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Emir Kusturica, « Chat noir chat blanc », 1998

Un jour des journalistes à caméras sont venus. Ils ont filmé Kiki sa mère son père et moi son pote à la guitare. Mais les quatre bâtiments avec au milieu le terrain de foot plein de trous, le petit bois avec ses arbres qui ressemblent à pas grand-chose et les rats qui se dégourdissent les pattes dans les cages d’escalier, ça leur disait trop rien. Ils auraient bien filmé les eaux turquoise du lac artificiel qu’a fait construire l’Association des Dentistes pour Un Monde Meilleur mais pas de bol, une fois de plus, tous les poissons flottaient le ventre à l’air. Ça faisait la quatrième fois depuis qu’il avait été creusé. Y’a des jours comme ça. Comme d’hab’, ils ont préféré aller filmer les sourires scintillants des dentistes, leurs femmes en silicone au volant de cabriolets qu’ont des zéros à la place des roues sans parler de leurs chiens qui passent leur temps à montrer leurs crocs en or derrière les barrières électrifiées des villas.
Au journal du soir, le type des infos à la télé n’a montré que le maire tout sourire. Il répétait encore et encore que quand même, s’il y a autant de gens riches à la ville des dentistes, c’est grâce à lui et sa politique écolomico je sais plus quoi.
C’était la mère à Kiki la plus déçue. Elle s’était faite belle pour les caméras. Comme le jour où elle est allée à la télé pour jouer à une émission où c’est toujours les autres qui gagnent. Comme prévu, ce sont les autres qu’ont gagné. C’est toujours les mêmes qu’ont d’la moule elle avait grogné en remettant sa robe des grandes occasions dans la housse en plastique.
N’empêche, quelques jours plus tard, une longue bagnole a pilé pile poil devant la cage d’escalier de chez Kiki. On sait pas comment elle a fait pour rouler sur les rails sans se faire écrabouiller par un train mais quand on a vu ceux qui en sortaient, on a tout de suite compris. Santiags, chapeaux de cowboy, costards blancs, y a pas à dire, les Ricains c’est des fortiches.
Ils lui ont proposé de devenir le héros d’un jeu vidéo : Fight Kiki J. Le J vient de son vrai nom. Son père avait jamais raté un épisode de Dallas. Un des héros s’appelait John Ross et il avait appelé son fils John Ross Junior. Le père à Kiki avait trouvé ça classe. Pas de bol pour Kiki, le nom de son père c’est Christian. Christian Junior c’est vrai ça fait un peu con mais tous ceux qu’arrivent pas à se retenir de rire devant lui, ils portent tous des dentiers maintenant et leur pif, il tient avec des vis.

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