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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « La tombe des lucioles » (Nosaka Akiyuki)

Deux redoutables nouvelles de 1967-1968 : la mort de faim de deux enfants en 1945, vingt ans avant le succès mondial de son adaptation en dessin animé, et l’auto-humiliation face à l’Amérique, vingt ans après la « fin » de la guerre.

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Dos voûté en appui contre le béton dénudé sous la mosaïque tombant en capilotade d’un pilier de la sortie « côté plage » dans la gare des chemins de fer nationaux à Sannomiya, cul par terre, jambes étendues toutes raides ; et bien que rôti tant et plus par le soleil, bien qu’il ne se fût plus lavé depuis près d’un mois, sur ses joues décharnées stagnait une blafarde blancheur ; ses yeux fixaient des silhouettes d’hommes qui – fanfaronnades d’âmes que la nuit gonflait d’orgueil ? – allumaient des torchères et proféraient des injures, à tue-tête, comme des forbans ; ou bien le matin, parmi les élèves se dirigeant comme si de rien n’était vers l’école, il reconnaissait aux baluchons blancs se détachant sur les costumes kaki le lycée de Kobe, aux cartables sur le dos l’école municipale, aux différents cols des marinières portées sur de larges pantalons les lycées Ken.ichi, Shin.wa, Shôin ou Yamate, et dans ce flot de jambes défilant indéfiniment à côté de lui, ceux qui machinalement avaient baissé les yeux sur l’étrange puanteur – s’ils pouvaient ne s’être aperçus de rien ! – ceux-là, perdant leur sang-froid, sursautaient et s’écartaient de lui, Seita, qui déjà n’avait plus la force de se traîner jusqu’aux latrines, à un jet de pierre de là.

Août 1945, dans les derniers jours de la deuxième guerre mondiale : alors que le Japon qui l’ignore encore se prépare à encaisser les deux bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, les bombes incendiaires déferlent régulièrement sur la grande ville portuaire de Kobe depuis le mois de mars précédent. Alors que leur père, officier de marine, n’a plus donné signe de vie depuis déjà quelques semaines, un ultime déferlement de B-29 sur leur ville provoque l’incendie de la petite maison familiale et la mort de leur mère. Dans un pays dévasté, au bord de la famine et de l’effondrement psychologique, alors que les tractations de la capitulation sont lancées, pays qui a d’autres chats à fouetter que le sort de deux orphelins, et malgré quelques bonnes âmes très occasionnelles, un terrifiant rituel de survie, rythmé d’inventions imaginatives pour meubler le silence désespéré, de larcins indispensables et de résolutions en acier trempé, est lancé pour le déluré Seita, quatorze ans, et sa petite sœur Setsuko, quatre ans. En vain : la nouvelle semi-autobiographique de Nosaka Akiyuki, enfant terrible des lettres japonaises devenu célèbre presque du jour au lendemain en 1963 avec la publication de son roman « Les pornographes », ne repose pas sur le suspense, mais sur une certitude annoncée d’emblée – qui lui donne sa tonalité très particulière -, celle de la mort rapide des deux orphelins saisis dans le chaos de la défaite et du déchaînement des égoïsmes tumultueux.

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Deuxième fracas de bombes ! Le corps pétrifié, Seita, cloué sur place, comme si la densité de l’air, subitement, s’était élevée… Badaboum ! À cet instant une bombe incendiaire, couleur bleue, cinq centimètres de diamètre, soixante de longueur, dévala du toit et, telle une chenille arpenteuse, sautilla sur la rue, jetant tout autour ses giclées d’huile ; ventre à terre, Seita se précipita alors vers l’entrée, mais une fumée noire commençant peu à peu à envahir la maison, il ressortit ; dehors, la file imperturbable des maisons, sans une âme qui vive, seulement un balai à feu et une échelle, dressés contre le muret d’en face ; du reste il fallait retrouver maman à l’abri et il se mit en route, la petite Setsuko sur son dos toute secouée par les sanglots, quand à l’angle de la rue une fenêtre au premier étage se mit à vomir une fumée noire, puis d’un seul coup, comme si le mot de passe avait été donné, une bombe incendiaire qui couvait sans doute dans les combles embrasa tout, les arbres du jardin crépitèrent, le feu se rua le long de l’avant-toit, disloquant les volets qui dégringolèrent en flammes, devant ses yeux tout s’assombrit, l’atmosphère devint brûlante, et Seita, littéralement éjecté, détala à toutes jambes ; fuyant vers la digue de la Ishiya, comme il avait été convenu de longue date, il courut en suivant la voie ferrée aérienne de la ligne Hanshin, mais c’était là déjà un tel tohu-bohu de gens, en quête d’abri, de gens tirant de grandes charrettes à bras, d’hommes chargés de balles de matelas, de vieilles femmes lançant des appels de leurs voix glapissantes, tout ça l’agaçait tellement qu’il mit le cap sur la mer, et toujours cette poussière de feu qui chassait, ce vacarme des bombes qui enveloppait tout, ici un foudre à saké de cinquante-quatre hectolitres servant de réservoir d’eau avait, défoncé, tout inondé, là on s’apprêtait à transporter des malades sur des civières, et quand il croyait l’endroit totalement désert, à deux pas de là, c’était le branle-bas d’une maison dont on vidait même les tatami, comme pour un grand nettoyage ; passé l’ancienne route nationale, il continua à courir par des rues étroites, et au fin fond d’un quartier où il n’y avait pas vraiment un chat, à croire que tout le monde avait déjà pris la fuite, il trouva les chais noirs des sakés Nada Gogô, un endroit familier… l’été, il y flottait une odeur saline, et entre chaque chai, par intervalles de cinq pieds, on découvrait le sable étincelant au soleil et, sous un horizon étonnamment haut, l’azur de la mer… Or, rien de tout cela à présent, seulement des réfugiés hantés par la même obsession, non qu’il y eût quelque abri sur ce rivage, mais pour échapper au feu ils s’étaient d’instinct précipités du même côté : l’eau ! et se serraient maintenant à l’ombre des treuils servant à haler filets et bateaux de pêche, sur les cinquante mètres de cette plage de sable.

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Même si le dessin animé réalisé en 1988 par Isao Takahata pour le Studio Ghibli a (re?)donné indirectement à ce texte une célébrité mondiale (quoique trop de spectatrices et de spectateurs ignorent encore qu’à sa racine se trouve l’art de Nosaka Akiyuki), la nouvelle demeure renversante par la brièveté même de sa violence feutrée, par son caractère puissamment et fatalement inexorable, et par la grâce paradoxale de son écriture haletante, à l’image permanente de la course sans fin de Seita.

Les Higgins finiront bien par s’en aller, mais même partis, il y aura toujours un Américain qui siègera au fond de moi, et cet Américain, mon Américain à moi, continuera chaque fois qu’il le peut à me traîner par le bout du nez en me faisant hurler : « Give me chewing-gum ! », « Kyoû-Kyoû. » Une allergie incurable aux Ricains. « Toshio, qu’est-ce que tu fais demain ? C’est pas la peine qu’on s’occupe d’eux, non ? », il ne répond pas ; en fait, il se dit que cette fois pour changer, il va sûrement lui trouver des geisha, et sûr qu’il va à nouveau faire le mac devant ces japanese geisha girls ; il a beau travailler des baguettes, la montagne de bœuf de Matsuzaka ne diminue pas d’une once, et l’estomac déjà bourré jusqu’à la nausée, il continue à se gaver, comme il l’avait fait avec les algues d’Amérique, ces trucs sans goût ni odeur… et Toshio bouffe, et bouffe encore, avec une rage désespérée.

« Les algues d’Amérique », la deuxième nouvelle de ce petit recueil traduit en 1988 par Patrick De Vos (auquel on doit également le superbe avant-propos) et Anne Gossot chez Philippe Picquier, date de 1968, publiée un an après la nouvelle-titre. Certainement moins brutalement spectaculaire que « La tombe des lucioles », elle établit pourtant une redoutable et poignante correspondance entre le Japon de l’immédiat après-guerre, celui de la défaite et de l’humiliation que revisitera par exemple, encore récemment, le David Peace de « Tokyo Année Zéro », et celui des années 1960, normalisé et occidentalisé en apparence, en attendant révoltes et soubresauts aux formes uniques, alors encore à venir.

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® Marc Gantier

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « La tombe des lucioles » (Nosaka Akiyuki)

  1. « Les vies de Maria » de Hanna Krall

    Tout d’abord, l’auteur, Hanna Krall, journaliste et romancière polonaise, née à Varsovie en 1935, avec déjà une bonne demi douzaines de livres derrière elle.
    Dont un des plus connus « Prendre le bon Dieu de vitesse » traduit par Pierre Li et Maria Ochab (2005, Gallimard, 136 p.). C’est une reprise des « Mémoires du ghetto de Varsovie » (2002, Liana Levi, 192 p.) par les mêmes auteurs. Récit de ses entretiens avec Marek Edelman, le dernier survivant du soulèvement du ghetto de Varsovie et de ses cinq dirigeants. La mort est courante, avec la faim, les épidémies de typhus et de tuberculose. Marek Edelman est chargé par l’Organisation juive de combat d’extraire, chaque jour, une personne de préférence un agent de liaison du cortège des dix mille conduites à la déportation. La grande rafle va vider le ghetto de Varsovie de ses 400 000 habitants. Mais est-ce vraiment une insurrection ? Le ghetto est entouré d’un mur « si épais » que Marek se demande si « l’on a peur de disparaître derrière, sans que le monde remarque (…) nos morts ».
    En fait le livre pose la question du choix des vies à sauver. Les suicides collectifs et les meurtres d’enfants sont les seuls moyens d’éviter les camps, le jeu du « ticket de vie » inventé par les allemands. Il y a même les « infirmières modèles » qui cassent les jambes des patients sur la foi que seuls les valides sont déportés. Donc ce de ce qu’est la valeur d’une vie. Opter pour la lutte armée, « au fond, c’était juste pour choisir notre façon de mourir ».
    Surtout, il pose le problème du sens de cette résistance armée vouée à l’échec. Les faits sont rapportés dans leur expression la plus brute, et Hanna Krall prend le risque de choquer en rapportant la vérité humaine au plus près de cette insurrection. Le soulèvement commence le 19 avril 1943, veille de Pessa’h, la Pâque juive, en réponse à une dernière grande rafle organisée par les nazis. Le combat inégal et sans espoir s’achève le 16 mai 1943, avec la destruction de la grande synagogue de Varsovie. « Nous ne voulons pas sauver notre vie. Personne ne sortira vivant d’ici. Nous voulons sauver la dignité humaine ». L’ultime manifestation de dignité est de ne pas « survivre aux frais d’un autre ».
    Livre pour le moins dérangeant. C’est indiqué en quatrième de couverture. On s’en rend compte tout au long des quelques 150 pages. Livre aussi qui éclaire la personnalité de Marek Edelman (dont le nom signifie homme noble). « Le bon Dieu est prêt à souffler la chandelle, moi je dois vite protéger la flamme, en profitant d’un de Ses moments d’inattention. Qu’elle brûle un peu plus longtemps qu’Il ne le souhaite ». Et il conclut « « Je me suis rendu compte que c’était la même tâche que sur l’Umschlagplatz (le point de triage des déportés). Là-bas aussi je me tenais sous le porche et je sortais des individus d’une foule de condamnés. Alors tu restes au portail toute ta vie durant ? C’est ça ».
    Le combat se poursuivra plus tard, du 1er août au 2 octobre 1944, avec l’insurrection de Varsovie contre les allemands et la non-intervention de l’armée russe qui campait sur l’autre rive de la Vistule. C’est enfin une réflexion sur un des épisodes les plus marquants de la fin de la Seconde Guerre mondiale

    Un petit livre « Tu es donc Daniel », traduit par Margot Carlier (2008, Interférences, 112 p.). J’aime bien cette collection à la couverture agréable en noir et blanc. Parmi les ouvrages, un remarquable Ambrose Bierce traduit par Anne Deschanet « La Vague de l’Océan » (1995, Interférences, 72 p.) dans lequel il est question de quatre récits de tempête. Lors de la première, « La mer dévalait sur le pont comme si c’était la première fois qu’elle voyait un navire et qu’elle entendait bien s’en donner à cœur joie ». Et la tempête redouble. « Puisqu’il n’y a plus de mâts à couper, plus de cargaison à… eh bien vous pourriez jeter par-dessus bord quelques passagers, parmi les plus lourds ». Le récit se déroule sur « Le Chameau » qui « embarque une cargaison suffisante pour ne pas chavirer comme un canard mort » et « qui ressemblait à peu près autant à un bateau que l’Arche de Noé ». Après quoi « il ne restait plus qu’à choisir entre deux solutions. Nous entredévorer, selon les lois de la mer, ou nous rabattre sur les romans du capitaine Abersouth ». Sur le « Nupple-duck », par contre, « un excellent navire qui dérivait à toute allure sur un récif de corail submergé ». Enfin sur «la « Mary Jane » qui a à son bord « une impressionnante cargaison de chats » empilés sans précaution dans la cale, et dans laquelle le maître d’équipage déverse « suffisamment d’eau pour y noyer tous les chats des couches inférieures ». Les chats gonflent et font céder les planches sous la ligne de flottaison. Les chats et chatons envahissent le pont et entament des vocalises sur un total de 1452000 octaves. Ah ces histoires de mer et de marins. Comme on le dit souvent « C’est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases ».
    Dans un tout autre genre, trois romans de Louisa Mary Alcott « Derrière le Masque » (2002, Interférences, 72 p.), « Secrets de Famillle (2003, Interférences, 198 p.), « Les Yeux de Lady Macbeth » (2004, Interférences, 80 p.), tous traduits par Véronique David Marescot. L’auteur n’est autre que celle des « Quatre Filles du Docteur Marsh », mais comme l’indique un des bandeaux, c’est son autre visage, celui des romans noirs, peuplés de personnages ambigus, où l’on voit bien souvent le vice triompher de la vertu.

    Pour en revenir à « Tu es donc Daniel », une suite de textes assez courts, souvent de moins d’une page. Presque des poèmes en prose qui illustrent et mettent en exergue des moments émouvants, ou des personnages. On retrouve ces instants ou personnes dans les autres œuvres où Hanna Krall a raconté leur vie.
    Des scènes diverses, de Zakopane en Pologne, à Varsovie ou Norwood près de Boston, de Sobibor ou encore de Kreutzberg dans la banlieue de Berlin, et de 1992 à 2000. Des séquences diverses ou des historiettes dans lesquelles se mêlent des gens, une pianiste « nommée Hamlet après Treblinka », « Luis, le chat des voisins » ou « Menhahem-Mendel, le tsaddik de Loubavitch ». mais « les mots du tsaddik provoquent chez la femme de Boston de l’étonnement, de l’indignation et une grande tristesse ». Ou encore, la discussion entre l’éditrice Hanna Krall « enfant de la génération révoltée de soixante-huit » et le baron, ancien commandant de la Wehrmacht, qui fait penser à Ewald von Kleist. Dubno enfin et le massacre des prisonniers par les russes en 1941, prélude à la grande bataille de chars emmenés par le 1er Panzer Group de Von Kleist contre l’Armée Rouge et ses nouveaux chars T34 et KV1, supérieurs technologiquement (plus de 1000 chars). Mais reste le massacre, attribué aux russes quoique perpétré par les Ukrainiens. « Il le raconte en n’employant que les mots indispensables. Il ne veut pas de question ». Vieil homme, au sang bleu, amputé et châtelain en conversation avec la jeune polonaise qui n’a « encore jamais parlé avec des Allemands qui ont fait la guerre » et qui confond SS et soldat. Prélude aussi aux massacres des polonais en Volhynie par les ukrainiens toujours entre 1942 et 1944.
    « Tu es donc Daniel » est tiré d’un poème de Daniel Vogelman « Cinq apostrophes à la petite Sissel ». Sissel était la fille de Shulim Vogelmann et Anna Disegni. Arrêtée à 8 ans avec son père et sa mère en décembre 1943, puis envoyée à Auschwitz. « Elle ressemblait à Shirley Temple » Hanna Krall reconnait que « l’idée du roman m’est venue en pensant à Sissel Vogelmann, une fille décédée à Auschwitz ». Son nom, qui devient dans le roman écrit par Roberto Riccardi « La foto sulla spiaggia » (2012, Giuntina, 146 p.) soit (La photo sur la plage) « Maintenant, je vous salue, petite sœur. / Aidez-moi à vivre si vous le pouvez. / Et aussi mourir. / Comme je l’ai dit, / j’espère vous rencontrer un jour. / Et je suppose que je serai très excité ». C’est un peu aussi l’histoire de Hanna Krall en tant que rédactrice qu’elle est, mais sans éprouver « de la compassion pour les assassins », fidèle et traversée de tristesse autant que d’amour pour l’humanité. Elle se pose en effet dans la lignée des tsaddikim « rien n’est plus entier d’un cœur brisé juif ». c’est aussi la tradition du Rabbi Ménahem Mendel de Kotz, un des plus célèbres rabbis hassidiques, connu pour son exigence absolue en matière de piété religieuse.
    Le terme hébreu « tsadik » désigne littéralement un homme juste. Selon une tradition issue du Talmud, il existerait de par le monde, à chaque génération, 36 justes. S’ils venaient à disparaître, le monde serait détruit. Rien ne les distingue apparemment des autres hommes et souvent eux-mêmes ignorent qu’ils font partie des 36 Justes, d’où l’idée qu’ils sont « cachés ». Ces 36 justes. En hébreu, ils se nomment les « Tsadikim Nistarim », c’est-à-dire sont les « Justes cachés », ou encore les « Lamed Vav Tsadikim » souvent abrégée en « Lamed Vav ». Cela correspond à l’inscription sur le mémorial du camp de Drancy représenté par les deux lettres lamed et vav, soit la douzième et la sixième lettre de l’alphabet hébreu, qui vont donner le lambda et l’upsilon dans l’alphabet grec.

    On en arrive à « Les Vies de Maria », traduit par Margot Carlier « 2020, Noir sur Blanc, 160 p.). Un livre avec des photos, ce qui n’est pas si courant. Ce qui ajoute un peu de réalité aux narrations. Et en tout cinq parties, qui vont du huitième commandement à la double vie de Wladyslaw Sokol. En passant par une autre double vie, celle du lieutenant W, de la Maison de retraite et du Mystère.
    Tout d’abord, JS et sa femme Maria, couple de polonais catholiques, qui finalement refusent de signer un faux certificat de baptême, car ce serait mentir à l’église et se parjurer devant Dieu. « Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton voisin ». C’est le huitième commandement. Celui par lequel tout le reste va arriver. C’est aussi la base du film de Krzysztof Kieslowski « Le Décalogue 8. Tu ne mentiras pas » qui sert ensuite à Hanna Krall (ou inversement). L’histoire de ce couple, JS et Maria, très pieux, au point de ne pas mentir pour sauver la petite juive. Maria ne sera donc jamais la marraine de la fillette juive, ou comment faire passer son nationalisme et sa religion avant l’humain. Hanna Krall connaissait cette fillette, ainsi que les parents « très gentils, très pieux, et c’est justement parce qu’ils étaient profondément croyants qu’ils se sont rétractés, refusant le baptême. Ils ne voulaient pas mentir, proférer de faux témoignage à l’église, devant Dieu ».
    Maria, c’est aussi un service Rosenthal en porcelaine blanche qu’une Allemande expulsée de la nouvelle Pologne populaire échange contre « un morceau de lard et de pain pour la route » à une Polonaise qui n’est autre que la fameuse ex-marraine catholique, la femme de JS. Elle finit par faire estimer le service de porcelaine par des antiquaires, et le vendre. « Il y a eu largement de quoi payer un monument funéraire. Pour elle et son mari » JS, mêlé à des affaires de corruption, meurt lors de son procès, avant de connaître le verdict. Ce sont des histoires complexes, avec des transferts de populations allemandes des territoires « recouvrés » à l’ouest de la Pologne, afin d’assurer le repeuplement de la zone par des Polonais rapatriés de l’Est perdu « il expulsait les premiers et surveillait les seconds ».
    C’est aussi un livre qui s’auto cite « parce que, dans mon livre « Les Vies de Maria », deuxième partie, chapitre « le Docteur », c’est la double vie du lieutenant W. Dans ce récit, le docteur Kestenbaum Rafal « a aidé des prisonniers en leur portant des messages codés, faisait passer des nouvelles à leur famille », avec la complicité d’une jeune femme amie de Milena Jesenská, la journaliste pragoise aimée de Franz Kafka. Elles organisaient ensemble le passage de Juifs et de socialistes entre la Bohême et la Pologne en 1938-1939, dans « une Aero blanche cabriolet, avec une capote noire et des ailes marron » que conduisait un comte allemand. Sa fille s’était liée avec une jeune femme responsable du chantier de rénovation de la toiture du manoir du comte. Il y a aussi les rafles ordinaires. Ainsi 3 000 Juifs sont rassemblés sur la place d’Osmolice, un gros bourg. Il faut payer une rançon. Au cimetière, on organise une quête. Un chapeau circule : « Les gens y jetaient des montres, des alliances, des bagues et de l’argent. Les Allemands prirent le chapeau, puis ordonnèrent aux Juifs d’aller sur la route de l’Est » Dans ce décor, un seul détail résume à lui seul l’extrême violence du moment. « Le vent arracha la casquette de la tête d’un Juif et l’envoya dans un jardin, entre des pommes de terre. L’homme s’arrêta et fit demi-tour. Un Allemand lui tira dessus. Le Juif courut un moment encore, se baissa, ramassa sa casquette… On le retrouva le lendemain, étendu dans un fossé, sa casquette sur la tête, mais sans chaussures. C’était une casquette misérable, tandis que les chaussures, elles, étaient de bonne qualité ». En juin 1945, six Juifs rescapés se retrouvent au village « très bien accueillis. Tout le monde partit dormir ». Ils étaient heureux de goûter enfin la liberté. « Ils furent réveillés par un grand vacarme, des inconnus se trouvaient dans la maison. Des hommes armés leur ordonnèrent de sortir dans la rue. […] Trois personnes ont survécu. La femme qui a fait semblant d’être morte, l’homme qui s’est enfui et la jeune fille du village. Trois personnes ont été tuées : la femme enceinte, le garçon âgé de vingt ans et la jeune fille de Varsovie, qui avait survécu à Majdanek et à Auschwitz. Qui ne connaissait pas le village et n’en avait même jamais entendu parler ».
    Des souvenirs inaltérables traînent dans la tête de vieilles personnes qui radotent dans une maison de retraite : « Qui a mouchardé ? Certainement pas nos voisins. Peut-être le mari de celle de gauche… il ne me plaisait pas ce type. » Parfois, un mot suffit pour inscrire à jamais un souvenir. « Un jour, le fils d’Esther-Elżbieta s’était bagarré avec un camarade. En passant à côté de la caserne, celui-ci cria : “Jude ! Monsieur l’Allemand, c’est un juif, lui !” Le soldat allemand s’arrêta, les dévisagea et repartit dans la direction opposée. Peut-être avait-il cru à une plaisanterie. Cet après-midi-là, il n’avait visiblement pas envie de tuer. » Le souvenir de ce bref instant s’est installé dans la tête des garçons, chacun a entretenu sa haine. Et pourtant, ce fait, ou plutôt cet essentiel détail, est à l’origine d’un comportement étrange, presque un rite. « Le fils d’Esther-Elżbieta ne joua plus avec ce garçon, mais il continua à le saluer le premier. Sa mère lui répétait toujours : N’oublie pas que tu dois te montrer poli. Il disait donc : Salut ! Le copain lui répondait : Salut ! Pas un mot de plus. Aujourd’hui, la guerre est finie. Ils habitent la même petite ville. Ils se croisent parfois dans la rue, de plus en plus voûtés, les cheveux blanchis. Salut ! dit le fils d’Esther-Elżbieta, toujours le premier, curieusement. Salut ! lui répond son copain. Et pas un mot de plus ».
    On croise des héros, des personnes courageuses, des victimes ordinaires. Certains ont résisté et sauvé des voisins juifs, peu s’en sortent. Après la guerre, l’autodestruction et la violence ont continué de saper la société. Le « nouveau monde » communiste a voulu tout enterrer. En vain. Il y eut l’expérience des prisons, les tortures, des assassinats de résistants, et de Juifs encore. « L’antisémitisme puisait en partie dans une identité religieuse confondue avec l’identité nationale, vécues quelquefois jusqu’au fanatisme ». Le style de Hanna Krall est construit comme une spirale. Les personnages, quel qu’ils soient, bourreaux, victimes, délateurs, témoins ou Justes, reviennent tour à tour, à des lieux et endroits différents ; Hanna Krall mélange ces fragments. « Au fond, les Juifs sont restés seuls avec leur mémoire de la Shoah. Ils étaient seuls à l’époque et le sont encore aujourd’hui ».

    Publié par jlv.livres | 13 août 2020, 07:50
  2. Reportages Hanna Krall et Ryszard Kapuściński

    J’ai déjà fait ici même des critiques des romans de Hanna Krall « Prendre le bon Dieu de vitesse », « Tu es donc Daniel » et « Les Vies de Maria », je continue avec les livres écrit en collaboration, à la façon des reportages.

    « La mer dans une goutte d’eau » de Ryszard Kapuściński et Hanna Krall, traduit par Margot Carlier (2016, Noir et Blanc, 246 p.)
    Ryszard Kapuściński tout d’abord. (1932-2007) dont on dit qu’il était « le plus grand écrivain parmi les reporters, et le plus grand reporter parmi les écrivains ». Il écrit aussi des romans comme « Le Négus » (2010, Flammarion, 228 p.), « Le Shah » (2010, Flammarion, 241 p.), « Le Christ à la carabine » (2010, Plon,216 p.) tous en format poche, ou mieux « Œuvres » (2014, Flammarion, 1477 p.), le tout étant traduit par Véronique Patte. Ce sont donc des reportages plutôt que des romans ou des essais. Reportages sur l’Afrique ou le Moyen Orient, parmi les plus démunis. « Le reportage sérieux exige que l’on soit un tout petit peu romantique ».
    Naturellement dans les années 60, il n’était pas question de dénoncer les pratiques barbares ou corrompues des dirigeants ou du système, il convenait de restreindre les critiques via des descriptions sincères de la vie individuelle, vers le détail qui prendrait soudain une signification plus large, plus universelle, voire métaphorique. Il est donc considéré, avec Hanna Krall, comme les inventeurs du reportage moderne, dans sa branche la plus littéraire. Kapuściński évoque les années soixante, durant les années 1960-1970, principalement dans un hebdomadaire, « Polityka » alors que Hanna Krall décrit les années soixante-dix, en tant qu’animatrice d’une équipe de jeunes reporters dans le quotidien issu des changements « Gazeta Wyborcza ». Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature disait d’elle « J’ai découvert le monde grâce à des gens comme Hanna Krall ».
    Dans le même genre, et des polonais, on pourra lire aussi de Mariusz Szczygieł « Gottland », traduit par Margot Carlier (2008, Actes Sud, 279 p.). C’est le nom que l’auteur donne à la république tchèque, et en même temps un clin d’œil à une vedette du cinéma tchèque dont Goebbels était tombé éperdument amoureux. C’est aussi l’édification du plus grand monument de Staline au monde. Monument érigé en mai 1955, sur l’esplanade de la colline Letna, au-dessus de la Vltava, non loin du Château de Prague. Socle en béton, le reste en pierres taillées, Staline en grandeur nature, suivi par des camarades prolétaires tchèques et soviétiques. Hélas, le monument a été dynamité en 1962. Et il y a encore l’épopée de la dynastie Bâta, fabricant de chaussures, qui part du cordonnier Antonín Bâta, et de ses douze enfants issus des quatre mariages, le tout entassé dans le petit atelier de cordonnerie à Zlín. Puis les trois ainés reprennent la boutique du père décédé. Mais comme ils ne peuvent plus acheter de cuir, ils fabriqueront des chaussures avec du tissu, ce qui reste encore à leur portée. La toile ne coûte pas cher, et les bouts de cuir serviront à faire les semelles. C’est ainsi que Bâta crée un des plus grands succès du siècle à venir. Des chaussures de toile à semelle de cuir. En une seule journée, il rapporte de Vienne plusieurs milliers de commandes. Les gens appelaient ces chaussures « batovki ». Puis après-guerre, la première, ils s’exilent en Moselle et fondent Bataville. Une ville où tout tourne autour de l’usine de chaussure. Le village a même failli s’appeler Pétainville en 1940. « Gottland » est une minutieuse radioscopie de la dérive du totalitarisme et de son « avenir radieux », mais vu par ses victimes.
    « Chacun son Paradis » (2012, Actes Sud, 268 p.), également traduit par Margot Carlier raconte la Tchéquie actuelle et prélude à la rencontre de personnages insolites et inoubliables. Egon Bondy est philosophe, homme de lettres et figure de l’underground artistique tchécoslovaque. Il est mort accidentellement en 2007. L’auteur nous fait profiter de quelques poésies et anecdotes de sa « période fécale ». Le jeune sculpteur David Cerny a des œuvres anticonformistes disséminées aux quatre coins de Prague. Il y a même un bassin en forme de Tchéquie entouré de statues qui pissent dedans. Autre écrivain, Pavel Kohout est lui aussi hors cadre. « Un écrivain ne doit pas seulement voir l’acte commis par l’homme sur lequel il écrit. Il doit aussi considérer la vie de cet homme, vingt ans plus tôt et vingt ans plus tard. Il doit connaître ses arrière-grands-parents, ses grands-parents, ses parents, ses enfants, ses petits-enfants est ses arrière-petits-enfants. Il doit avoir une vision de cet homme avant sa naissance et après sa mort. Et c’est alors seulement qu’il comprend tout ».
    Hanna Krall avait expliqué qu’elle se rendrait à Majdanek, le camp nazi où son père avait été assassiné en 1942 « Comme je l’ai raconté dans La Sous-locataire, il reste à Majdanek les trois cheminées des fours crématoires ; ne sachant pas où mon père a été tué, nous déposions un bouquet sous chacune de ces cheminées. C’était interdit mais j’arrivais toujours à me faufiler sous les barrières pour mettre nos fleurs ». Il faut dire que ce type de reportage est un genre enseigné comme tel, à Varsovie, par un institut spécialisé. Il est un art de raconter le monde à partir d’une investigation rigoureuse, en s’accrochant à un personnage, une situation, un détail. Toujours à propos de son père, elle raconte comment elle a pu connaître le jour de sa mort. C’est un jour où elle rendait visite à Katia Pouchkine, la petite-fille du grand Alexandre, passionnée par le dialogue avec les esprits. « – J’assistais à une séance de spiritisme. Nous étions entourés des meubles de Pouchkine et de ses objets. Le spiritisme était très à la mode en Russie. La Seconde Guerre mondiale et la période stalinienne avaient apporté tant de souffrances aux Russes que, dans ces années 1960, ils aspiraient à un peu plus d’optimisme. Aussi certains faisaient-ils appel aux esprits pour leur fournir l’espoir de jours meilleurs. Le plus drôle, c’est que nous ne côtoyions dans la pièce que des physiciens et des mathématiciens, et des gens ordinaires proches de la famille. Nous mangions et nous buvions tranquillement, sans ambiance particulière, tamisée ou autres artifices. La lumière était normale. J’étais avec mon mari et ni lui ni moi ne croyions aux esprits ». A un certain moment, la séance de spiritisme commença. Des lettres de l’alphabet ont été disposées sur la table et, au milieu, une assiette. Les participants devaient se toucher par le bout du petit doigt et effleurer l’assiette. Au début, je suis restée à l’écart, dans la position d’observation du reporter. L’assiette s’est mise à tourner et Katia a dit : « Esprit, pour qui es-tu venu ? » et ensuite : « Esprit, qui es-tu ? ». A un certain moment, les lettres se sont mises à bouger et j’ai entendu en polonais – notez qu’il n’y avait que des Russes autour de nous : « Je dois parler à Hanna. » Je ne bougeai pas. Dans mon coin, j’attendais de voir la suite. Katia m’a demandé si j’étais Hanna. Elle s’est alors adressée à l’esprit en russe pour lui demander qui il était, et il a répondu : « Je suis son père. » Dès lors, il n’était plus question de plaisanter. L’ambiance a changé. Esprit ou pas esprit…, lorsque quelqu’un vous dit qu’il est votre père, une sensation étrange s’empare de vous.
    Que fallait-il faire ? J’ai demandé à Katia si je devais parler à mon père. Elle a voulu savoir si j’avais une question pour lui. J’ai alors pensé à ma mère. Chaque année, elle se rendait à Majdanek pour déposer une gerbe le jour de la cérémonie anniversaire de la libération du camp. Je trouvais cette date artificielle, sans grand sens. Elle ne me disait pas du tout. Et en pensant à ça, j’ai ressenti une sensation bizarre. J’ai entendu ma propre voix parler à l’esprit sur un ton hystérique et proférer : « Dis-moi quand tu es mort. » Alors, l’assiette s’est mise à bouger en direction des chiffres, elle s’est arrêtée sur le 5 et sur les lettres M, A et I. Elle désignait le 5 mai. Une date tout à fait plausible. Mon père a été arrêté le 18 mars 1942. Et elle conclue « Entendu, nous irons donc le 5 mai à Majdanek ».
    « La mer dans une goutte d’eau » comporte trois parties, « Lui », « Elle » et « Elle et Lui », de chaque fois une quinzaine de textes. « Nous disions du reportage qu’il était l’art de voir la mer dans une goutte d’eau », rappelle le grand opposant Adam Michnik. C’est donc une compilation des meilleurs papiers des deux auteurs. C’est un voyage en Pologne et dans le temps.
    La première partie s’ouvre sur un reportage de Kapuściński sur Nowa Huta (Nouvelle aciérie), cité industrielle qui vient d’être créée « To też jest prawda o Nowej Hucie » (C’est aussi la vérité sur Nowa Huta). Cité qui a promis « la félicité aux masses populaires ». Construit à partir de rien, c’était un bel exercice de style, une tentative de créer une ville idéale, en fait une utopie véritablement immature. C’est une image de lutte pour le bien-être commun qui se fracasse sur le mur de la réalité. Et au début, la magie opère. Les habitants des régions pauvres de toute la Pologne sont venus à Nowa Huta attirés par la promesse d’un avenir meilleur. Une fois sur place, la ville est loin de représenter le rêve idyllique prévu par la propagande. Selon les données de 1954, environ 35% des habitants qui sont venus à Nowa Huta étaient sous le coup de condamnations judiciaires. « Ils sont arrivés de la campagne, apportant avec eux une moralité paysanne qui ici a perdu tout sens ».
    Le jeune reporter ne constate que des bâtiments déjà dégradés et des logements suroccupés. « Il n’y avait ni buanderie ni salle de séchage, il n’y avait qu’une seule cuisine pour chaque couloir, ce qui posait des problèmes de préparation des repas ». Les conditions dans les cantines du personnel étaient tout aussi mauvaises. Des couverts et des assiettes étaient volés quotidiennement. La distribution des repas se faisait avec d’énormes files d’attente dans lesquelles les gens faisaient la queue pour récupérer leurs portions. « La saleté et la puanteur causées par l’eau stagnante sur le sol de la salle à manger ont été créées à la suite de tuyaux cassés et d’eau sous-cutanée non nettoyée par personne, et les différentes cellules existantes qui sont utilisé comme toilettes, cela fait que les volontaires des brigades préfèrent manger à l’extérieur du bâtiment que dans la salle à manger ».
    Un autre problème était la division des hôtels des travailleurs en dortoirs pour hommes et femmes. « Stefek S. me dit toujours : « Je ne me marierai pas, je ne me marierai pas, car dans ces conditions je devrais manquer de respect à ma femme » ». Les couples mariés sont forcés de vivre dans des chambres d’hôtel séparées. « Il existe de nombreux faits selon lesquels les maris viennent rendre visite à leurs femmes dans un hôtel, où les rapports sexuels les plus intimes ont lieu devant leurs enfants et leurs concitoyens. » D’où une explosion de la prostitution. « A Nowa Huta se trouve un appartement où une mère encaisse l’argent dans une pièce tandis que dans l’autre la fille dédommage les clients. Ce n’est pas le seul appartement où se pratique un tel commerce ».
    Il note aussi l’absence de structures culturelles et sociales pour les ouvriers, sans lieux de loisirs ou de réunion. La manière dont se déroule la vie d’un jeune homme : « il se lève de bonne heure, il va au travail. Il revient, il est trois heures. C’est tout. A trois heures, sa journée est terminée. J’en ai visité des foyers de travailleurs. J’ai jeté un œil dans les chambres : ils sont assis. C’est vraiment l’unique occupation qu’il leur reste être assis. Ils ne discutent même pas, à quoi bon parler ? Ils pourraient lire – ils n’en n’ont pas l’habitude. Ils pouvaient chanter – cela dérange les autres – ils pourraient se battre – ils n’en n’ont pas envie. Ils veulent rester assis ». Quant aux distractions, elles sont inexistantes pour des gens qui n’y sont pas habitué. « ll n’y a rien d’autre. Les clubs, quand ils existent dans les foyers, sont vides. Deux minuscules cinémas (400 places environ pour 80 000 habitants en tout). Pas une piscine, pas de terrain de sport. Bref, pas la moindre distraction ». Et pourtant le reporter voit un message d’espoir. « Les habitants de Nowa Huta sont des hommes authentiques. Honnêtes, travailleur et endurants. Des gens qui apprennent à vivre, des gens qu’il faut aider qui ont besoin d’aide. Ici, on pourrait écrire un récit sur l’homme authentique ». Mais à coté il y a les « passe-droits, crapuleries, indifférence, mensonges ».
    Ce reportage parait le 30 septembre 1955 dans « Sztandar Młodych ». Il n’est pas très apprécié par les dirigeants de l’époque. Mais l’auteur a atteint son objectif, car la direction de l’usine a été changée. Kapuściński a reçu la Croix d’Or du Mérite, mais cette récompense est à double sens. D’une part, le talent du jeune journaliste a été reconnu, d’autre part, les autorités craignaient sa perspicacité et sa sensibilité aux questions sociales. On lui propose alors un poste de correspondant à l’étranger, donc en l’écartant des affaires polonaises. « On a l’impression qu’un monstrueux champignon bureaucratique a poussé ici, qu’il se propage et écrase tout, mais personne ne s’y intéresse, personne ne se sent concerné »
    Les reportages suivants se terminent sur « Le bush à la polonaise ». Ce sont pour la plupart des portraits ou des scènes prises sur le vif. Il y aussi de la réclame pour pâte dentifrice qui décrit un bal de province, avec quatre garçons pour quinze filles. Des paysans qui se sont organisés pour que le train passe chez eux, un radeau de bois sous le regard émerveillé de trois étudiants exaltés qui voient en lui une réincarnation de Zeus. « En sauvant leur terre, cinq hommes ont sauvé leur vie. Que pouvaient-ils espérer ? Pouvoir essayer encore une fois ». « Le bush à la polonaise » fait référence aux séjours que Kapuściński a fait en Afrique, ici au Ghana. L’auteur discute avec Kofi au sujet de la Pologne. « En Pologne – il neige, les femmes s’exposent au soleil, pas de colonies, une guerre, on construit des maisons, quelqu’un apprend à lire à un autre ». Et les questions fusent. « Est-ce que toutes vos femmes sont blanches ?/- Toutes /- est-ce qu’elles sont belles ? /- très belles ».
    Puis, on passe aux reportages de Hanna Krall, regroupés sous le titre de «Six nuances de blanc». Ses reportages se situent un peu plus tard, et jusque dans les années 1980. Mme Cyrus-Sobolewska avait reçu vingt-cinq roses acheminées directement de Nice par r France, exprès pour elle. Elle fait partie des « vainqueurs du Grand Jeu ». Et ce sont les travailleurs ordinaires qui gagnent, surtout à être connus. Dans « Stabat Mater », « ils achèteront du poisson pour le chat et du boudin pour le chien. /-Et pour nous ? / eh bien nous avons des champignons marinés et de la poitrine fumée de l’année dernière ». Un stakhanoviste à la retraite dont l’équipe avait atteint 552% de la norme regarde des catalogues de roses d’un œil fatigué. « Pstrowski était descendu au puit avec eux et avait dû reconnaître qu’ils étaient les meilleurs ». « « pas besoin de brouette. J’ai pris moi-même mon casque en disant : « Bon, je descends abattre du charbon ». Des travailleurs ordinaires. « Monsieur, nous on ne cherche pas à grimper les échelons, on reste en bas, au rez-de-chaussée ». Le recueil se clôt sur un portrait d’Anna Walentynowicz, ancienne héroïne du travail – 270% de la norme – qui devient leader d’un mouvement de grève, et une grande figure de Solidarnosc. Elle mourra bien plus tard, en 2010, dans le crash de l’avion présidentiel.
    A cette époque, la censure était plus souple sans pour autant disparaître. Autant ses reportages, nous dit sa préfacière, « passaient sans trop de difficultés dans la presse, autant ils irritaient le pouvoir et rencontraient de sérieux problèmes une fois rassemblés en recueils. Il paraîtrait qu’au Comité central ses textes faisaient l’objet de débats et étaient jugés déprimants ». En vérité, ils étaient très populaires. Mais cette façon et ce style d’écriture n’est pas née de ce nécessaire contournement de la censure. « – Non, je ne crois pas. Elle vient plutôt de l’ennui, de cet ennui mortel en Pologne communiste. En fait, je luttais contre cette réalité en écrivant des textes moins ennuyeux que le monde qui les entourait. J’essayais de traiter des sentiments que chacun partageait, de ce que Kieślowski appelait le « surplus métaphysique ». L’amour, la peur, le courage, le bien ou le mal, sont de très grands sujets de reportages. Mais, bien sûr, l’amour passe mieux. La peur, par exemple, était un thème immédiatement bloqué par la censure ».

    « Le Hasard et autres textes » de Krzysztof Kieslowski, trois nouvelles traduites par Margot Carlier, suivi de « Le Hasard et le Destin » un entretien entre Margot Carier et Hanna Krall (2001, Actes Sud, 218 p.). il s’agit de « La Paix », « L’Amateur » et « Le Hasard ».
    Dans la dernière qui fournit le titre du recueil, Witek Dlugosz est un jeune homme de 24 ans. À la mort de son père, il interrompt ses études de médecine poursuivies sans véritable conviction. Il se rend à la gare, ignorant que son destin dépend peut-être du train après lequel il court.
    Trois possibilités sont présentées successivement
    – a) Dans le train qu’il a pris en marche, il fait la connaissance d’un vieil homme, Adam Werner. Ce dernier est un militant communiste convaincu, bien que victime du stalinisme. Witek s’engage dans le mouvement des jeunes du Parti et tombe amoureux de Czuszka, une fille aux convictions opposées. Elle distribue des publications clandestines (samizdats). Ils sont tous deux arrêtés. À sa sortie de prison, il cherche à la revoir, mais elle le fuit : ils sont passés chacun d’un côté de la barrière. Witek doit prendre un avion pour Paris, mais les passeports tardent à venir puis une grève retarde le départ.
    – b) Witek tente de prendre le train en marche, mais heurte l’employé des chemins de fer qui l’en empêche. Au tribunal il est condamné à une peine de travaux d’intérêt général. Il fait alors la connaissance d’opposants catholiques. Il renoue aussi avec la foi catholique et demande à être baptisé. La paix et le sens de sa vie ne peuvent passer que par Dieu. Mais il croise Wera, la sœur de son ami parti au Danemark. Ce sera pour lui la preuve d’une trahison. Il doit se faire oublier, peut-être en prenant un avion pour Paris.
    – c) Witek rate à nouveau son train, reste à Łódź, reprend ses études de médecine, et se marie avec Olga, une amie de faculté. Le Doyen de la Faculté l’appelle chez lui un soir, et explique que son fils a été emprisonné et qu’il ne pourra pas assurer des cours en Lybie. Le doyen le charge de le remplacer pour assister à un congrès à l’étranger. Il fait ses adieux à sa petite famille et prend l’avion, ce fameux avion qu’il a déjà raté deux fois dans les deux autres épisodes. Il. Celui-ci explose en plein ciel.

    Publié par jlv.livres | 14 août 2020, 17:48

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