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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Écriture » (Stephen King)

Un essai sur l’écriture, aux carrefours de l’autobiographie, de la démythification et de la passion pure. Absolument atypique et vigoureusement réjouissant.

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Un soir, alors que nous mangions chinois avant de jouer, à Miami Beach, je demandai à Amy s’il y avait une question qu’on ne lui avait jamais posée, lors de la séance des « questions à l’auteur » qui suit presque toujours les conférences que nous donnons, la question à laquelle vous ne pouvez jamais répondre lorsque vous êtes face à un groupe d’admirateurs tétanisés auxquels vous tentez de faire croire que vous n’enfilez pas votre pantalon comme tout le monde, une jambe à la fois. Amy garda le silence quelques instants, réfléchissant intensément, puis dit : « Jamais personne ne m’en a posé une sur le langage. » (…)
Amy, cependant, avait raison. Jamais personne ne nous interroge sur le langage. Ce sont des questions qu’on pose aux DeLillo, aux Updike, aux Styron, pas aux romanciers populaires. Et pourtant, nous autres prolos, nous nous soucions de la langue que nous employons, même à notre humble échelle ; nous avons la passion de l’art et la manière de raconter des histoires par le biais de l’écrit. Ce qui suit est une tentative pour décrire, brièvement et simplement, comment j’en suis venu à ce métier, ce que j’en sais à présent et comment on l’exerce. Ca parle boutique ; ça parle langage.
Ce livre est dédié à Amy Tan, qui m’a dit, de la façon la plus simple et la plus directe du monde, qu’il n’y avait pas de raison de ne pas l’écrire.

Projet né ainsi, un soir d’après concert dans le cadre des Rock Bottom Remainders, groupe mythique regroupant quelques écrivains fanatiques de guitares et de gros son autour de Barbara Kingsolver et de Stephen King lui-même, « Écriture », traité malicieux et passionné mais aussi aperçu autobiographique sérieux et humoristique, fut à la fois un travail mûrement réfléchi par l’auteur et l’objet d’un accouchement difficile, pour des raisons qu’il indiquera notamment dans la partie finale de l’ouvrage, autour de l’incroyable accident qui faillit lui coûter la vie en juin 1999. Fourmillant discrètement de conseils techniques simples et efficaces, de paradoxes souvent légèrement inattendus, de leitmotivs assumés (« Lisez beaucoup ! »), cette adresse à l’aspirant écrivain a aussi le désir puissant d’ancrer le métier (le sous-titre, « Mémoires d’un métier », est sans ambiguïtés) dans une passion de la littérature, du récit et de la vie, à travers des dizaines d’anecdotes, cocasses ou vertigineuses.

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Pendant la période Wisconsin, ce fut un défilé de baby-sitters. J’ignore si elles nous quittaient parce que David et moi étions insupportables, ou parce qu’elle trouvaient un travail mieux payé, ou parce que ma mère leur imposait des normes auxquelles elles n’avaient pas envie de se conformer ; tout ce que je sais, c’est qu’il y en eut beaucoup. La seule dont je me souvienne avec une certaine précision s’appelait Eula, ou bien Beulah. Une adolescente baraquée comme une armoire à glace, qui riait beaucoup. Eula-Beulah possédait un merveilleux sens de l’humour – même à quatre ans, je m’en rendais compte -, mais c’était un sens de l’humour dangereux : on aurait dit que chacune de ses caresses, de ses tapes sur les fesses, de ses explosions de joie à se dévisser la tête, dissimulait un roulement de tonnerre potentiel. Lorsque je vois aujourd’hui ces séances de caméra cachée où de vraies baby-sitters ou nounous se mettent soudain à s’énerver et à maltraiter les gosses qu’elles ont sous leur garde, c’est à l’époque Eula-Beulah que je pense aussitôt.
Était-elle aussi sévère avec mon frère David qu’avec moi. Je ne sais pas. Il ne figure dans aucun de ces tableaux. En outre, il aurait été moins exposé aux vents mauvais de l’ouragan Eula-Beulah ; à six ans, il se serait trouvé en classe et hors de portée de ses canonnades, au moins une bonne partie de la journée.
Eula-Beulah est au téléphone, elle rit en compagnie de quelqu’un et me fait signe de m’approcher. Elle me serre dans ses bras, me chatouille, me fait rire, puis, sans cesser de rire, me frappe sur la tête et m’expédie par terre. Après quoi, elle se remet à me chatouiller de ses pieds nus jusqu’à ce que je me remette à rire avec elle.
Eula-Beulah était sujette au météorisme et lâchait de nombreux pets – de la variété bruyante et odorante. Parfois, quand une rafale s’annonçait, elle me jetait sur le canapé, faisait descendre son derrière enjuponné de laine sur ma figure et larguait son chargement. « Pan ! » s’écriait-elle, au comble de la jubilation. J’avais l’impression d’être enterré dans un marécage et qu’on me tirait un feu d’artifice gazeux dessus. Je me souviens d’avoir été dans le noir, d’avoir suffoqué, mais je me souviens aussi d’avoir ri. Car s’il était horrible d’être ainsi traité, la chose avait aussi, d’une certaine manière, un côté comique. A de nombreux titres, Eula-Beulah m’a préparé à subir les assauts de la critique littéraire. Après qu’une baby-sitter de quatre-vingts kilos vous a pété en plein visage en hurlant « Pan ! », le Village Voice n’est plus tellement impressionnant.

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Onwriting

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La légèreté apparente de certaines anecdotes, particulièrement celles relevant de souvenirs d’enfance et d’adolescence, ne doit pas masquer l’art délicat de composition et d’intrication dont fait ici preuve Stephen King. Dans la mythique boîte à idées, dont il se charge de montrer les aspects illusoires, on trouvera souvent de la mémoire trafiquée, et ressentie différemment, du hasard objectif, de la chance, mais surtout un sens affûté de paléontologue dégageant au pinceau un fossile de sa gangue (c’est la plus importante des métaphores filées au long de l’ouvrage – avec celle de la boîte à outils de l’oncle Oren), sens qui s’affûte par, encore et toujours, de la lecture. Stephen King nous parle certes de marché littéraire, d’envoi de nouvelles aux revues, d’éditeurs et d’agents, mais il nous parle bien, toujours et même lorsqu’il le dissimule en souriant, d’écriture. Qu’il évoque ses auteurs favoris de science-fiction ou de romans policiers, qu’il mobilise Charles Dickens, John Steinbeck ou Elmore Leonard, Cormac McCarthy, John Grisham ou Tom Clancy, ou qu’il puise dans ses propres choix au moment de composer « Carrie », « Salem », « Shining » ou « Simetierre », il démontre à chaque instant sa capacité – et celle qu’il suppose avec intelligence et bienveillance à la lectrice ou au lecteur – à naviguer à travers les frontières officielles, à passer allègrement, envie ou besoin, de la littérature dite savante à la littérature dite populaire, du blanc au noir en passant par toutes les vraies nuances du gris. Sous sa recherche résolue de simplicité, il nous offre une lecture de passionné de l’art d’écrire, de raconter et de créer.

Si vous voulez devenir écrivain, il y a avant tout deux choses que vous devez impérativement faire : lire beaucoup et beaucoup écrire. Il n’existe aucun moyen de ne pas en passer par là, aucun raccourci.
Je suis un lecteur lent et je ne lis en général que soixante-dix ou quatre-vingts livres par an, surtout des romans. Pas pour apprendre les trucs du métier, mais parce que j’aime lire. Je bouquine le soir, confortablement installé dans mon fauteuil bleu ; et si je lis surtout des romans, c’est pour le plaisir, pas pour apprendre à en écrire. Il n’empêche qu’un certain apprentissage se fait ainsi. Chaque livre comporte sa ou ses leçons, et on apprend souvent davantage des mauvais livres que des bons.

Publié en 2000, l’ouvrage a été traduit en français en 2001 par William Desmond chez Albin Michel.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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