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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Retour de service » (John Le Carré)

Une superbe leçon de renseignement, de ruse et d’éthique dans l’univers froid de la géopolitique européenne au temps du Brexit. Par un vrai maître de 88 ans.

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Notre rencontre n’a été arrangée par personne. Ni par moi, ni par Ed, ni par des manipulateurs en coulisse. Je n’avais pas été ciblé. Ed n’avait pas été téléguidé. Nous n’avions fait l’objet d’aucune surveillance, discrète ou visible. Il m’a lancé un défi sportif, je l’ai accepté, nous avons joué. Rien de calculé là-dedans, pas de conspiration, pas de collusion. Certains événements de ma vie (rares ces temps-ci, je le reconnais) sont univoques. Notre rencontre en fait partie. Mon récit n’a jamais varié au fil des nombreuses occasions où on m’a obligé à le répéter.

À 47 ans, Nat est un diplomate britannique, subalterne et sans histoires, ayant connu de nombreuses affectations en Europe continentale, marié très heureusement avec une opiniâtre avocate spécialisée en organisations non gouvernementales et en droits de l’homme. Plus exactement, il est aussi un membre chevronné du renseignement britannique, longtemps spécialisé au MI-6 sur l’Union Soviétique puis la Russie. Il est aussi un authentique champion de badminton, tenant du titre du tournoi permanent de son club huppé de la capitale anglaise. Se préparant déjà, bon gré mal gré, à couler désormais, revenu à Londres, une pré-retraite paisible aux côtés de son épouse suractive, il a la petite surprise d’être d’abord défié au badminton, jusqu’au cœur sanctuarisé de son club, par un jeune hurluberlu, puis sans aucun lien apparent de cause à effet, d’être pressenti pour un poste encore tout à fait actif, dans une partie du service gérant certains agents doubles vieillissants ou peu actifs. Comment cette fin de carrière que l’on aurait imaginée fort paisible pourrait-elle se retrouver projetée dans l’imbroglio d’un Europe troublée et d’un Royaume-Uni secoué par le Brexit et par le Trumpisme ?

Mon nom de baptême est Anatoly, plus tard anglicisé en Nathaniel, Nat pour faire court. Je mesure un mètre soixante-dix-huit, je suis imberbe, j’ai des cheveux grisonnants qui forment parfois des petites touffes, je suis le mari de Prudence, avocate associée dans un cabinet londonien établi de longue date, spécialiste des affaires à forte composante humaine et surtout des dossiers pro bono.
Je suis longiligne (Prudence dirait plutôt maigrelet). J’aime tous les sports. En plus du badminton, je pratique le jogging, la course à pied et la musculation dans une salle qui n’est pas ouverte au public. Je suis doté d’un « charme de baroudeur » et du « contact facile propre à l’homme du monde ». Mon physique et mes manières font de moi l' »Anglais typique ». Capable de « disserter de façon convaincante sur une courte durée » et de m' »adapter aux circonstances », je ne me « laisse pas étouffer par des scrupules éthiques ». Je peux me montrer « irascible » et je « ne reste pas insensible aux charmes de la gent féminine ». Je ne suis « pas fait pour le travail de bureau ni pour une vie sédentaire », ce qui est la litote du siècle. Je peux me montrer « buté » et je n’ai « pas de respect inné pour la discipline », ce qui peut être « à la fois un défaut et une qualité ».
Les citations ci-dessus sont extraites des rapports confidentiels sur mes capacités et mon comportement rédigés par mes anciens employeurs au fil des vingt-cinq dernières années. Vous serez aussi heureux d’apprendre que, si besoin, « on peut compter sur » moi pour faire preuve de la « dureté requise », sauf qu’on ne précise pas par qui ni à quel point. À l’inverse, ma « délicatesse » et ma « cordialité inspirent la confiance ».

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Au moins depuis 1963 et « L’espion qui venait du froid », et plus encore depuis sa si célèbre trilogie Karla (« La Taupe » en 1974, « Comme un collégien » en 1977 et « Les gens de Smiley » en 1979), John Le Carré a su nous enchanter en inventant une manière relativement spécifique de rendre compte des mécaniques techniques et psychologiques de l’espionnage et du contre-espionnage, tels qu’ils ont connu un aboutissement provisoire au cœur de la Guerre Froide, et d’en extraire des créations romanesques de haute volée, beaucoup plus abouties littérairement que celles de la majorité de ses semblables, y compris parmi les techniciens les plus efficaces tels Len Deighton (et sa série Bernard Samson, aux neuf volumes publiés de 1983 à 1996) ou Frederick Forsyth (« Le Quatrième protocole », 1984) – avant que ce dernier ne bascule définitivement dans le thriller à grand spectacle et faible épaisseur.

Alors que peu de critiques ou de commentateurs l’auraient parié à l’époque, John Le Carré sut de surcroît s’adapter brillamment à la chute du mur de Berlin et du Rideau de Fer, en imaginant depuis 1989-1991 des romans puissants où les intérêts économiques débridés et les géopolitiques multilatérales évolutives sont venues remplacer avec brio les face-à-face Est-Ouest de jadis, à l’image du « Tailleur de Panama » (1996), de « La constance du jardinier » (2001) ou de « Un traître à notre goût » (2010), par exemple.

– Tu veux dire qu’ils ne t’ont rien dit ?
– Ils m’ont dit de venir te parler, et je te parle. J’en suis là.
– Tu es venu ici en aveugle ? Nom de Dieu ! Des fois, je me demande ce qu’ils foutent, ces connards de la DRH. C’est Moira que tu as vue ?
– Elle a peut-être pensé qu’il valait mieux que cela vienne de toi, Dom. Tu as bien dit « station externe russe basée sur notre sol et restée trop longtemps dans l’ombre » ? La seule que je connaisse, c’est le Refuge, et ce n’est pas une station externe, c’est une station annexe moribonde sous l’égide du Central Londres qui sert de dépotoir pour les transfuges sans valeur qu’on a réinsérés et les informateurs de cinquième zone qui partent en vrille. Aux dernières nouvelles, le Trésor était sur le point de le fermer, mais ils ont dû oublier. C’est vraiment ça que tu es en train de me proposer ?
– Le Refuge n’a rien d’un dépotoir, Nat, bien au contraire, surtout sous ma supervision. Il y a un ou deux agents qui ne sont pas de prime jeunesse, je te l’accorde, et des sources qui n’ont pas encore réalisé tout leur potentiel, mais il y a aussi du matériau de toute première classe pour quelqu’un qui sait où chercher. Et, bien sûr, quiconque gagne ses galons au Refuge a toutes les chances d’être considéré pour une promotion au département Russie.
– J’en conclus que c’est quelque chose que tu envisages ?
– De quoi ?
– De briguer une promotion au département Russie sur le dos du Refuge.’
Il fronce les sourcils avec une moue de désapprobation. Dom ne sait pas dissimuler. Le département Russie (et surtout sa direction), c’est le rêve de sa vie. Pas parce qu’il connaît le terrain, qu’il a de l’expérience dans le domaine ou qu’il parle russe, non, puisqu’il ne coche aucune de ces cases. C’est un trader de la City reconverti sur le tard, que des chasseurs de têtes sont allés chercher pour des raisons qui doivent lui échapper même à lui, sans la moindre qualification linguistique.
« Parce que si c’est ce que tu as derrière la tête, Dom, ce serait sympa de ne pas me laisser en carafe, cette fois, insisté-je par plaisanterie ou sous l’effet de la colère, je ne sais pas trop. Ou bien envisages-tu d’arracher l’étiquette sur mes rapports pour la remplacer par la tienne, comme à Budapest ? Je m’interroge. »

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Même s’il utilise un vieux truc d’espionnage (déjà central dans « Le Quatrième protocole » mentionné ci-dessus, dans les excellents thrillers israéliens de Steven Hartov – auteur qui idolâtre d’ailleurs le maître de Cornouaille -, ou encore dans la récente série créée par Amit Cohen et Maria Feldman), vieux truc auquel il redonne d’aileurs une fraîcheur inattendue et rusée, mais que la lectrice chevronnée ou le lecteur bien rodé dans ce genre-ci flaireront peut-être un tantinet à l’avance, John Le Carré nous prouve à quatre-vingt-huit ans, avec ce roman publié en 2019 et traduit en français en 2020 par Isabelle Perrin au Seuil, que non seulement il n’a rien perdu de sa virtuosité technique et de son humour pince-sans-rire (tongue in cheek, cela va de soi) imaginatif, mais encore qu’il a plus que jamais des choses à dire et à penser, aisément passionnantes, sur la géopolitique européenne (incluant naturellement la Russie) et transatlantique contemporaine, lorsqu’on les passe au filtre du renseignement d’État.

Notre premier match du lundi ne part pas sous d’aussi bons auspices que le laisserait penser après coup notre bel historique. Je suis un homme ponctuel (maladivement ponctuel, d’après Steff). Pour ce rendez-vous fixé trois bonnes semaines plus tôt, Ed arrive essoufflé avec moins de trois minutes d’avance, vêtu d’un costume froissé, équipé de pinces à vélo aux chevilles et armé d’une mallette en similicuir. Il est d’une humeur exécrable.
N’oubliez pas que je ne l’ai vu qu’une fois, en tenue de badminton. N’oubliez pas non plus qu’il a une bonne vingtaine d’années de moins que moi, qu’il m’a lancé un défi à moi, le champion du club, sous le regard de mes camarades et que je l’ai relevé entre autres pour lui éviter de perdre la face. Notez également que j’ai passé la matinée à conduire mes premiers entretiens avec deux des agents les moins prometteurs et les moins productifs de Giles, deux femmes en l’occurrence, qui n’apprécient pas du tout ce changement de supérieur pour des raisons évidentes ; mon heure du déjeuner à remonter le moral de Prue, qui a reçu un mail désagréable de Steff exigeant que son portable, oublié sur la table de l’entrée, lui soit envoyé en recommandé à une adresse inconnue aux bons soins de Juno (c’est qui, Juno ?) ; et mon après-midi à expurger des commentaires gratuits sur le style de vie dépravé d’Orson alors que j’ai déjà demandé deux fois à Florence de les supprimer.
Enfin, n’oubliez pas que, au moment où Ed arrive dans le vestiaire tel un fugitif en cavale, cela fait dix minutes que je m’impatiente, déjà en tenue, les yeux rivés sur la pendule. Il commence à se déshabiller en marmonnant des propos à peine intelligibles sur « ce putain de chauffeur de camion allergique aux cyclistes » qui l’aurait insulté au feu rouge et sur ses employeurs, qui l’ont « gardé plus tard sans aucune raison, ces cons », ce à quoi je ne peux guère répondre que « c’est moche » avant de m’asseoir sur le banc pour observer dans le miroir la suite de ce processus chaotique.

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