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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Attente sur la mer » (Francesco Biamonti)

Un capitaine italien au long cours qui aspire à une retraite précoce et à l’amour, peut-être. Un dernier cargo discret pour la Bosnie. Un très grand texte de silence et de mer.

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Le car le laissa en bas de Pietrabruna. Ses deux compagnons de voyage disparus derrière le tournant, il posa la valise sur le parapet et s’arrêta pour regarder. On voyait des éboulements accrochés à la colline et des oliveraies dans des courbes lumineuses. C’était un temps de lumière marine. Soudéé aux sommets, aux crêtes, jusqu’à Pietrabruna.
« Comment savoir si elle est calme, nerveuse ou malheureuse, comment savoir dans quel état est Clara… » Quand il l’avait quittée, une ombre de mélancolie parcourait son front, ses yeux pailletés de soleil.
Il prit la valise et commença de monter tristement. Maintenant, la lumière faisait voile vers les montagnes. Un coup de vent, certainement.
Il était enfin sur le chemin de chez lui. Il reconnaissait le murmure de la terre escarpée, pareil à celui qui revenait dans sa mémoire, quand il était de l’autre côté des mers.
– Tu débarques ? lui demanda Luca, assis sur le bord, entre des genêts qui répandaient une odeur douceâtre.
– Ça ne te fait pas plaisir de me voir ?
– Je suis bien content. Les gens qui s’en vont sont plus nombreux que ceux qui reviennent. Je t’aide à porter ta valise ?
– Tu es plus âgé que moi, je ne veux pas abuser.
– J’ai l’habitude de porter des poids.
– Ce n’est pas une raison. Je ne sais pas pourquoi le car m’a laissé en bas.
– La route est étroite et, plus haut, il y a un éboulement.
– Il a plu tant que ça ?
– Tu parles : pas une goutte ! Mais ça s’éboule quand même. Tout le pays est sur un éboulis. Tu ne t’assieds pas ?
Edoardo regarda en haut : le village semblait endormi. Il recevait le soleil de biais. Le vent avait dû tomber depuis peu. Les papillons montaient de la poussière avec délicatesse.
– Comment était ton bateau ? Il était beau ?
– Tu ne me croiras pas, mais il était couleur de boue.
– Non, je ne te crois pas, dit Luca.
Il rit.
– Un bateau couleur de boue, je n’ai jamais vu ça. Des pays de boue, oui.
– De loin, il pouvait prendre d’autres couleurs, toutes les nuances de l’or.
– Tu vois, tu changes d’idée. Depuis ma jeunesse, j’ai toujours rêvé de naviguer. Aujourd’hui encore, je voyagerais bien. Je pourrais être utile ?
– Bien sûr que tu pourrais. Mais c’est un métier de peu, dit Edoardo.
Et il regarda les terrasses, sur lesquelles planaient d’amples cirrus.

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Unknown

Les années 1990. Quelque part dans l’arrière-pays ligure, au-dessus d’Imperia, il y a Pietrabruna, minuscule bourg de montagne, doucement en voie de disparition. C’est là qu’Edoardo, capitaine au long cours, vient périodiquement mettre son sac à terre, brièvement, chez la belle Clara, entre deux embarquements. Est-ce l’amour ? Est-ce la mer ? Il songe désormais sérieusement à raccrocher. Mais pour pouvoir se le permettre, il lui faudrait une dernière traversée en tant que commandant de bord, une de ces croisières discrètes et clandestines qui rapportent gros et vous mettent potentiellement à l’abri du besoin, si vous êtes suffisamment frugal par ailleurs. Réputé dans certains milieux exigeants comme étant quelqu’un de confiance, le voici donc chargé par quelques Français bien introduits de convoyer des armes et des munitions depuis Toulon vers l’Adriatique, sur une côte étroite où une république enclavée se débat sous embargo et sous les obus serbes.

– Quand es-tu arrivé ?
– Hier, dit Edoardo.
Il avait pensé à elle toute la soirée dans un tourbillon de souvenirs.
– Pourquoi ne m’as-tu pas fait signe ? Je n’en pouvais plus de ne pas te voir. Depuis quelque temps, t’attendre est une vraie souffrance.
– Je dois probablement repartir.
Il vit ses yeux se durcir.
– Accorde-moi encore un peu de temps. Après, j’arrêterai.
Elle se donna sans un mot. Les paupières encore fermées, elle lui demanda s’il voulait qu’elle en cherche un autre. Des taches de lumière pleuvaient sur elle, doraient une jambe pliée et un bras posé sur le sein. « Regarde-la, se dit-il, regarde-la bien dans cette lumière qui la cherche, dans son abandon. Et souviens-toi d’elle. » Puis elle se leva. Le flamboiement descendait de ses cheveux le long de son échine. Elle alla se rhabiller dans un coin, dans une mosaïque d’ombre.
– Au revoir, dit-elle. Si tu ne veux pas me perdre, tu sais ce qu’il faut faire.

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Pietrabruna (Ligurie)

Écrivain autodidacte, mûri et révélé sur le tard, frère par ailleurs d’un capitaine de la marine marchande italienne, amoureux de la mer comme de la montagne, Francesco Biamonti avait su, à soixante-six ans, pour son troisième roman, publié en 1994 et traduit en français en 1996 par François Maspero au Seuil, résister à la tentation du thriller géopolitique, balkanique et méditerranéen, qui se contente de fournir une lancinante et précieuse toile de fond, pour nous offrir ce qui est peut-être bien l’un des plus beaux romans qui soient sur le complexe rapport pouvant unir la mer à l’homme et à celles et ceux qu’il choisit, éventuellement à géométrie variable, d’appeler les siens. Ceci n’avait pas échappé à l’œil marin et poète, ô combien avisé, de Björn Larsson, qui signe la superbe préface de l’édition française de 2019, chez Arthaud Poche, et grâce à qui je suis donc moi-même tombé sur cet auteur disparu en 2001, préface dans laquelle le Suédois raconte les circonstances et les curieuses coïncidences l’ayant amené à découvrir et aimer l’auteur ligure, et dans laquelle on peut lire ce lumineux commentaire, déjà :

Qu’est-ce qui inspire la mélancolie biamontaise ? Le paysage ligurien avec ces montagnes où sont laissés à l’abandon les oliviers et les vignes, où les gens et les clandestins passent comme des ombres ? Peut-être. Mais il me semble que c’est surtout la conscience de la fugacité de nos vies sur terre, l’impression que tout s’en va sans laisser de traces durables, qu’il n’y a pas de repères fixes, ni sur terre, ni en mer.

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2019-06-24

Neum (Bosnie-Herzégovine)

En attendant de me plonger prochainement dans « Les paroles la nuit », son quatrième roman (1998), souvent présenté par les adeptes comme son chef-d’œuvre, je me contente d’ores et déjà de ranger ce sublime « Attente sur la mer », dans lequel la parole rare et la pudeur signifiante sont élevés au rang d’art et de sport de combat, dans ma petite bibliothèque mentale des très grands textes de mer et de vie.

Sur mer on se sent orphelin, le navigateur pense à tout ce qu’il a laissé, et les conflits qui, à terre, séparaient le mal du bien prennent une autre tournure. On descend dans une sorte de grande vallée, on entre en contact avec l’univers, et les messages qui arrivent du continent semblent ceux d’une cathédrale évanouie. On jette sur la mer un regard qui a toujours quelque chose de perdu. L’homme de terre ferme croit que le marin est heureux de naviguer, il ne sait pas qu’il est tissé d’angoisses et de rêves et qu’il a l’impression d’aller sur une voie qui ne conduit en aucun lieu. C’est pour cela qu’il se prend d’amitié pour les instruments qui lui font tenir la route et le mèneront quelque part. Le marin n’arrive jamais dans un lieu à lui, il ne possède rien en propre, son regard le plus attentif est toujours muet. Il parle pour se tenir compagnie, ou il se tait, et quand il parle, souvent il délire, il n’a personne à convaincre.

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Francesco Biamonti

Photo ® Ulf Andersen

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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