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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Le couteau » – Harry Hole 12 (Jo Nesbø)

Une admirable douzième enquête de Harry Hole jouant superbement et cruellement à Oslo avec une thématique à la Richard Kimble et avec nos nerfs.

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Autant il avait fallu patienter un temps inhabituellement long pour découvrir la précédente enquête du bourru Harry Hole de Jo Nesbø, autant cette fois il ne s’est écoulé que deux ans pour aboutir à la publication en 2019 de cette douzième enquête, traduite en français la même année dans la Série Noire de Gallimard par Céline Romand-Monnier, qui avait déjà travaillé sur le volume précédent, mettant ainsi fin à la surprenante valse des traductrices et traducteurs qui caractérisait la série ces dernières années (« Le léopard » en 2009, « Fantôme » en 2011, « Police » en 2013, « La soif » en 2017).

Une robe en lambeaux ondulait à la branche d’un pin en décomposition. Elle évoquait au vieil homme une chanson de sa jeunesse, à propos d’une robe accrochée à un fil à linge. Sauf que ce n’était pas le vent du sud de la chanson, mais les eaux de fonte glaciales d’un torrent. Au fond, c’était le calme plat, et il avait beau n’être que dix-sept heures, par un jour de mars que la météo disait sans un nuage, la lumière était chiche une fois filtrée par une couche de glace et quatre mètres d’eau. L’arbre et la robe se trouvaient donc dans une étrange pénombre verdâtre. Le vieil homme avait cependant réussi à déterminer qu’il s’agissait d’une robe d’été, bleue à pois blancs. De couleur plus vive autrefois, peut-être, il ne savait pas, tout dépendait sans doute du temps qu’elle avait passé retenue par la branche. Elle battait désormais dans le courant sans fin, qui la secouait et la tiraillait quand il était au plus tumultueux, et se faisait lavant et caressant par eaux basses, mais ne la déchiquetait pas moins petit à petit pour autant. De ce point de vue, cette robe déchirée était comme lui, songea-t-il. Elle avait jadis eu de la valeur pour quelqu’un, une jeune fille ou une femme, elle avait caressé le regard d’un homme, les bras d’un enfant. Mais aujourd’hui, comme lui, elle était perdue, sans fonction, captive, arrêtée, muette. Ce n’était qu’une question de temps avant que les jours qui passaient et le courant n’arrachent la dernière parcelle de ce qui avait été.

Comme déjà exprimé à propos du volume précédent, « La soif », il est bien entendu hors de question de raconter un roman de Jo Nesbø : l’auteur met trop de soin réel à concevoir ses redoutables hybrides de police procedural (focalisé sur la méthodologie de l’enquête, les interactions entre enquêteurs au sein du commissariat, les jeux politiques éventuels de l’arrière-plan) et de whodunnit (les monologues intérieurs non probants des coupables potentiels, les fausses pistes, les moments indécidables) pour priver la lectrice ou le lecteur du moindre plaisir de cette découverte. La technique de l’auteur est impeccable, et s’est même raffinée au fil des douze volumes de Harry Hole (là où celle d’un Michael Connelly par exemple, initialement comparable voire supérieure, s’est plutôt ratatinée dans la répétition, hélas, au fil des années) : on notera tout particulièrement sa manière de plus en plus efficace de présenter à la lectrice ou au lecteur plusieurs personnages louches, dont les divers agissements ou pensées qu’il nous présente en exclusivité contribuent si bien à brouiller décisivement les intuitions que nous pourrions d’abord développer.

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Unknown

Svein Finne se pencha sur la femme et posa la main sur son front. Un front baigné de sueur. Les yeux qui le fixaient étaient écarquillés de douleur. Ou de terreur. Surtout de terreur, gageait-il.
« Tu as peur de moi ? » chuchota-t-il.
Elle hocha la tête en déglutissant. Il l’avait toujours trouvée belle. Quand il la voyait entrer et sortir de chez elle, quand elle était à la salle de gym, quand il s’installait à seulement quelques sièges d’elle dans le métro et se laissait voir. Juste pour qu’elle sache. Jamais toutefois elle ne lui avait paru aussi splendide qu’en cet instant, gisant sans défense, si entièrement à sa merci.
« Je te promets que ça va aller vite, mon amour » murmura-t-il.
Elle déglutit encore. Si terrifiée. Il envisagea de l’embrasser. « Un couteau dans le ventre, murmura-t-il, et ce sera passé. »
Elle serra les paupières et deux larmes brillantes se détachèrent de ses cils. Svein Finne rit doucement.
« Tu savais que j’allais venir. Tu savais que je ne pouvais pas te laisser partir. C’était une promesse que je t’avais faite. »
Il passa l’index sur sa joue où la sueur se mêlait aux larmes. Il contempla son œil à travers le trou béant de sa main. C’était l’œuvre d’une balle tirée par un tout jeune policier. Svein Finne avait été condamné à vingt ans de prison pour dix-huit agressions sexuelles et il ne niait pas les actes en soi, mais refusait la dénomination « agression », et n’acceptait pas que ce soit un motif de condamnation pour un homme comme lui. Mais juges et jury pensaient manifestement que les lois de Norvège prévalaient sur celles de la nature. Grand bien leur fasse.
L’œil le dévisageait par le cratère.
« Tu es prête, mon amour ?
– Ne m’appelez pas comme ça », gémit-elle. D’un ton plus suppliant que péremptoire. « Et ne dites pas couteau… »
Svein Finne poussa un soupir. Pourquoi les gens avaient-ils si peut du couteau ? Le premier outil de l’humanité. Ils avaient eu deux millions et demi d’années pour s’y habituer, et malgré tout certains n’arrivaient pas à voir la beauté de ce qui leur avait permis de descendre des arbres. Chasse, logis, agriculture, nourriture, défense. Le couteau créait la vie autant qu’il la prenait. L’un n’allait pas sans l’autre. Et seuls les gens qui le comprenaient, qui savaient tirer les conséquences de leur appartenance au genre humain, pouvaient aimer cet objet. Craindre et aimer. Là encore, deux faces d’une même médaille.

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jonesbokniv

Atteignant ici un sommet de son art en matière de gestion des fausses pistes (un unique mécanisme légèrement outré à noter, parmi plus d’une dizaine de sentiers sans issue livrés discrètement à notre curiosité de lectrice ou de lecteur), ne reniant à aucun moment, bien au contraire, la cruauté froide et précise qui caractérise depuis l’origine le climat des enquêtes d’Harry Hole, Jo Nesbø peut se permettre une somptueuse variation, machiavélique à souhait, sur le thème Richard Kimble, mettant une fois de plus merveilleusement à profit les données et les relations humaines créées et accumulées au cours des onze enquêtes précédentes, pour un résultat de très haute volée.

Harry se réveilla. Quelque chose clochait. Il savait que ça allait lui revenir, que ces quelques secondes bénies d’incertitude étaient tout ce qu’il aurait avant le coup de poing. Il ouvrit les yeux pour le regretter aussitôt. On aurait dit que le jour qui éclairait le petit salon vide à travers la fenêtre sale progressait sans entrave jusqu’à un point douloureux derrière ses yeux. Harry se réfugia dans l’obscurité de ses paupières et eut le temps de se dire qu’il avait rêvé. De Rakel, bien entendu. Ça avait commencé par ce rêve fait tant de fois : un matin, des années auparavant, peu après leur rencontre. Elle était couchée contre lui, la tête sur sa poitrine et il lui avait demandé si elle vérifiait si ce qu’on disait était vrai, qu’il n’avait pas de cœur. Rakel avait ri de ce rire qu’il adorait ; il était capable des pires âneries pour la provoquer. Puis elle avait levé la tête, l’avait regardé de ses yeux bruns chaleureux hérités de sa mère autrichienne, et lui avait répondu que c’était vrai, en effet, mais qu’elle allait lui donner la moitié du sien. Ce qu’elle avait fait. Le cœur de Rakel était si grand qu’il avait battu dans son corps, y avait propulsé du sang, l’avait dégelé, avait refait de lui un véritable humain. Et un mari. Et un père pour Oleg, le garçon introverti et grave qu’il en était venu à aimer comme son propre fils. Harry avait été heureux, et terrifié. Il vivait dans une bienheureuse ignorance de ce qui allait se passer, mais dans la malheureuse certitude qu’il allait se passer quelque chose, qu’il n’était pas fait pour tout ce bonheur. Il était mort de peur à l’idée de perdre Rakel. Car cette moitié de cœur ne pouvait battre sans l’autre, il le savait, et Rakel aussi. Alors s’il ne pouvait pas vivre sans elle, pourquoi cette nuit l’avait-il fuie en rêve ?
Il l’ignorait, il ne se souvenait pas, mais Rakel était venue réclamer sa moitié de cœur, elle avait tendu l’oreille pour détecter les battements déjà faibles, l’avait trouvé et avait sonné à sa porte.
Et enfin, le poing qui se préparait l’avait frappé. La réalité.
Il avait perdu Rakel.
Et ce n’était pas lui qui avait fui, mais elle qui l’avait jeté dehors.

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