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Lectures BD, Notes de lecture 2020

Lecture BD : « Herzl – Une histoire européenne » (Camille de Toledo & Alexander Pavlenko)

Un formidable roman graphique pour parcourir par témoin interposé toutes les facettes captivantes, y compris les moins connues ou les plus spéculatives, du personnage que fut Theodor Herzl, le fondateur du sionisme en 1897.

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Camille de Toledo, en s’associant au dessinateur Alexander Pavlenko, a su trouver un angle particulièrement rusé et réjouissant pour aborder le sujet a priori fort austère qu’aurait pu rester la vie de Theodor Herzl. Sous-titré sans innocence « Une histoire européenne », ce somptueux roman graphique de plus de 300 pages publié chez Denoël en 2018 se présente en effet avant tout comme la biographie chuchotée d’un personnage fictif, le soigneusement obscur Ilia Brodsky. Orphelin ne parlant pas – ne voulant ou ne pouvant pas, pour des raisons qui apparaîtront en temps utile -, fuyant sous la protection de sa petite grande sœur, la « zone de résidence » des Juifs en Russie où se déchaînent encore plus qu’auparavant les pogroms meurtriers (« L’homme de Kiev » de Bernard Malamud n’est pas si loin), c’est lui qui, de camp de transit en fuite providentielle, d’apprentissage par hasard de la photographie à Vienne en émigration presque orchestrée, cette fois, à Londres, sera l’homme de la situation et du récit.

Je m’appelle Ilia Brodsky.
Je viens juste de mourir. Je ne sais pas d’où vient cette idée que l’on est plus voyant une fois mort, mais c’est vrai, je vois mieux maintenant. Ma vie et tous ces écrits que je laisse derrière moi n’auraient sans doute aucun intérêt si je n’avais pas croisé dans mon enfance un Viennois célèbre qui a marqué mes jeunes années avant la guerre. Il s’appelait Herzl, Theodor, et sa mère voulait qu’il soit écrivain. Lui parvint à devenir dramaturge, puis journaliste mais, appelé par ses espoirs de grandeur, il se prit à rêver l’Histoire, à écrire l’Avenir. Il imagina un État, une nation où l’on serait beau, fort et bien vêtu. Comme des Français. Comme des Allemands. Tout au long du voyage qui m’a conduit à travers l’Europe jusqu’à Londres, je me suis interrogé sur ce rêve. Ce grand rêve bourgeois de la nation, de l’État. Mais avant toute autre chose, je crois qu’il est important de comprendre d’où je parle, depuis quel exil et pourquoi j’ai finalement décidé de me tuer. Peut-être qu’alors, grâce à mon témoignage, ceux qui sont condamnés à vivre entre les lignes tracées par l’Histoire de la force, de la puissance, auront enfin un pays.

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En première case de l’ouvrage, accompagnée d’un sobre cartouche indiquant « Londres, 1932 », la lettre d’adieux d’Ilia Brodsky pose le décor de ce formidable récit enchâssé, celui de la double vie successive de Theodor Herzl, d’abord dramaturge reconnu puis journaliste réputé, avant de devenir le principal moteur de la naissance du mouvement sioniste mondial, fondé à Bâle en 1897, déjà théorisé dans son texte célèbre de 1896, « Der Judenstaat », et de mourir précocement, épuisé par les luttes diplomatiques sans fin de l’élan pour un pays des Juifs, en 1904.

Camille de Toledo a fourni un extraordinaire travail de mise en fiction de son matériau documentaire détaillé, en utilisant le personnage fictif d’Ilia Brodsky pour questionner finement et sans relâche les paradoxes et les ambiguïtés, les éclairs de génie et les générosités, les retournements inattendus et les possibles palinodies de l’homme d’État israélien bien avant la lettre (la déclaration Balfour sur l’immigration juive en Palestine n’interviendra qu’en 1917, et Israël proprement dit ne sera institué qu’en 1948). L’une des beautés cachées de l’ouvrage, encore au-delà de sa puissance politique et historique, est bien d’entrechoquer le passé et le présent, les migrations forcées et les peurs permanentes, les intégrations réputées impossibles et les assimilations de façade, en une réflexion salutaire sur l’acceptation et le rejet, lorsque les filtres réels ne sont en réalité pas tant la race ou la religion, mais bien l’argent disponible pour pouvoir ou non acheter sa place à bord de la société – comme le constatera Ilia Brodsky en un mélange explosif de sérénité et d’amertume.

C’est à partir de l’exil, notre exil, à cause de nos pieds et de nos jambes partout sur les routes d’Europe, nos mines de misère, les vieux rituels hassidiques et les ruses des enfants comme Olga, Poïpy, que la raison prospère et la foi tempérée de la fin du siècle s’embrasèrent. Les gens se trompent. Ils emploient des grands mots, parlent d’antisémitisme, de sionisme, de Marx et de socialisme. Mais sans les millions de pauvres que les pogroms de Russie jetèrent sur les routes, il n’y aurait eu aucun bois pour le feu. Nous étions, nous, le bois. Nous étions l’espoir vide, ambulant, que des discours s’empressaient d’embraser. Des ombres que des démagogues doués de l’art si bourgeois de la parole manipulaient. Qui d’entre nous pour la grande cause de la révolution ? Qui pour la nostalgie de Sion ? Qui pour l’assimilation ? A chaque fois, une parole, un savoir s’emparaient de nos silhouettes de passants. Et c’est à partir de cet espoir vide, de tous ces foyers détruits, à l’est, que le rêve de Herzl prospéra. Ce rêve éveillé qu’il qualifiait lui-même de « roman » en ces jours, à Paris, où il croyait devenir fou. Un pays, un État, une Terre ! Comment ce conte n’aurait-il pas trouvé une demeure dans le cœur de ceux qui, comme nous, avaient été chassés de nos villages, de nos enfances ? Je dois le dire, je l’ai ressentie, cette attraction. Mais avec le recul, ayant vu dans cette fable ce qu’il y avait de folie, ayant compris ce que ce rêve de puissance de Herzl dissimulait comme peurs, je peux dire que si j’ai persisté à vouloir écrire sur lui, l’enfant gâté, le dandy désespéré de Vienne, ce fut pour une tout autre raison.

Le superbe article que lui consacre Johan Faerber dans Diacritik peut être lu ici.

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À propos de Hugues

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