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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Le dernier loup » (László Krasznahorkai)

En une seule phrase de soixante-dix pages, le souffle admirable de la littérature.

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« Il se mit à rire, mais pas vraiment de bon cœur car son esprit était occupé par des questions du genre : quelle est la différence entre la vanité des choses et le mépris, et à quoi cela se rapporte-t-il, d’après lui, cela se rapportait clairement à un tout émanant de tout et de partout, or si quelque chose s’appliquait à tout et émanait de partout, il était difficile de déterminer ce tout et ce partout, tout cela pour dire qu’il rit, mais seulement du bout des lèvres, à cause de cette vanité et de ce mépris qui gangrenaient sa vie, il ne faisait rien, absolument rien de ses journées, traînait à droite à gauche, passait des heures assis au Sparschwein en compagnie d’une bouteille de Sternburger, et tout autour de lui était saturé de vanité et de mépris, parfois, il s’apaisait, parfois, il cessait d’y penser, et se contentait alors de regarder dans le vide, totalement hébété, ou bien passait de longues minutes à contempler une fissure ou une tache sur le plancher du bar, pour lui le plus simple était, sitôt levé, de se rendre au bistrot du coin, d’y commencer et d’y finir sa journée, pas pour s’enivrer, non, il n’en avait pas les moyens, plutôt par habitude, et comme un jour il avait, optant pour le moins cher, dit : « Sternburger, bitte », depuis on lui servait toujours cette boisson … »

Ancien professeur devenu traîne-misère, passant désormais l’essentiel de ses journées dans un bar d’un quartier crasseux de Berlin, le narrateur du «Dernier loup», qui fut autrefois un professeur de philosophie reconnu (en tout cas il le prétend), raconte au barman hongrois du misérable rade dans lequel il est échoué, comment il a reçu de la part d’une Fondation inconnue et à sa grande surprise une invitation à séjourner en Estrémadure, afin d’écrire « quelque chose » sur cette région, comment il a accepté l’invitation et entrepris ce voyage.

L’homme n’a plus rien à voir avec le professeur d’autrefois, « qui, ne sachant pas encore que la pensée était finie, écrivait des livres, des livres illisibles gorgés de phrases lourdement déficientes mues par une logique déprimante et une terminologie suffocante ». László Krasznahorkai commence par mettre ses personnages à terre, comme le notait Claire Devarrieux à propos de «La mélancolie de la résistance», pour évoquer, encore et toujours, la condition humaine. Dans la lignée des personnages de Thomas Bernhard, le narrateur solitaire et obsessionnel de cette novella s’est noyé dans la mélancolie et l’angoisse face au vide de l’époque, face au spectacle d’une humanité qui lui apparaît comme saturée de vanité et de mépris.

Dès la réception de la lettre de cette étrange fondation, l’homme semble se dédoubler, comme si l’invité et le narrateur étaient deux personnes distinctes, non superposables. Une fois sur place, traité comme une personnalité illustre, craignant d’être démasqué comme un imposteur, il est paralysé, impuissant à s’exprimer et à avouer leur méprise à ses hôtes aux petits soins pour lui. Accompagné d’un guide et d’un interprète, il arpente le territoire à la recherche d’un sujet.

Région située au sud-ouest de l’Espagne, littéralement en dehors du monde comme le note le narrateur, l’Estrémadure est un vaste territoire aride et vide. L’homme se reconnaît dans ce paysage sec et ondoyant, plantés de chênes verts qui se dressent de façon éparse à une grande distance les uns des autres à cause de la chaleur, paysage encore épargné par l’aliénation désastreuse de la modernité qui lui semble-t-il fait écho à son âme. Déchéance et mélancolie de l’homme mutent subtilement à l’évocation de ce paysage, comme si un lien fragile et rompu de l’homme à la nature avait été renoué.

Son sujet lui est finalement donné par une phrase lue dans un journal scientifique et dont la tournure littéraire l’a frappé : « c’est au sud du fleuve Duero qu’en 1983 a péri le dernier loup ». La destruction comme élément de l’histoire contemporaine – incarnée par le vide et la médiocrité de la ville moderne et par la chasse aux animaux sauvages, jusqu’au dernier d’entre eux – est placée au cœur de ce court récit qui forme une évocation poignante de la perte du rapport à la nature et aux animaux. Le récit du garde-chasse Jose Miguel évoquant l’intelligence des loups oubliée des hommes, et leur survie bien au-delà de la funeste date, fait écho aux histoires d’Ernest Thompson Seton.

Publié en 2009, superbement traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly pour les éditions Cambourakis en 2019, cette novella en une phrase happe le lecteur en une seule phrase fluviale de près de soixante-dix pages, parcourue de courants multiples, digressive et répétitive suivant les flux de la pensée obsessionnelle du narrateur, revenant sur ses pas, intégrant les changements de son environnement et toujours sous tension, avec la maîtrise et le talent d’un Claude Simon.

Avec ce monologue d’un homme qui malgré le barman, le guide et l’interprète est absolument seul, comme si tout dialogue était impossible, László Krasznahorkai se place sous le double signe de la désillusion absolue et du manque de fiabilité de l’homme, forcément faillible, et partant de son récit.

Également non fiable, indécidable, et pouvant toujours être réinventé en ses variations infinies, la fiction apparaît comme le seul refuge souhaitable après la catastrophe ; le narrateur laisse ouverte la porte à la fin de l’histoire, non sans une pointe d’ironie, et l’envie au lecteur de relire cette novella et tout Krasznahorkai, encore et encore.

À propos de Marianne

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Le dernier loup » (László Krasznahorkai)

  1. Très bon livre…

    Publié par Goran | 16 juin 2020, 10:29
  2. « El Ultimo Lobo » (le dernier loup)

    Le loup occupait toute la région de l’Extramadure jusque vers 1930. L’espèce diminuait progressivement et avait pratiquement disparue en 1972, avec les derniers exemplaires vivant dans la Sierra de Altamira, au Sud-Est de Cáceres et disparition totale dans les monts autour de Tolède. Les derniers loups étaient confinés dans les montagnes de San Pedro et de San Mamed, et erraient jusqu’à la frontière portugaise toute proche. J’ai personnellement travaillé dans la région de Caceres, sur le massif granitique de Cabeza de Araya dans les années 90, et ai parcouru bien des endroits, des plus reculés, discutant avec les habitants. Il n’y avait déjà plus aucune mention du loup. Par contre, il y avait des élevages de taureaux de combat et il n’était pas rare de voir des vaches noires, avec leurs maigres pattes, sauter par-dessus les barrières hautes d’un mètre. En fait on apprend que c’était « au sud du Duero en 1983 que le dernier loup avait péri », mais que le dénommé Antonio Dominguez Chanclon « avait tué le loup, un mâle de l’espèce, en 1985 – non en 1983 !- mais le 9 février 1985, et que le dit Chanclon vivait au 3 de l’Avenue de la Vierge de Guadalupe au troisième étage à Caceres, et qu’un incident était arrivé à la Cantillana la Vieja, près de Herreuela ». Tout cela est raconté au tenant de bar hongrois qui sert si aimablement de la bière Sternburg au bar « Sparschwein », littéralement « le cochon tirelire ». Là où le chasseur de loup que l’on a fait venir a ses quartiers alors qu’il erre encore « vers Goeben puis le Kleistpark suivi par la Kaiser-Wilhelm-Platz, puis de lautre coté, après le poissonnier et le magasin d’occasion Humana Second Hand, il retournait au Sparschwein, où il n’avait pas jeté la lettre, il l’avait pliée dans sa poche et l’avait lue rapidement », lettre qui l’invitait en Espagne.

    « Comment pourrait-il décrire ce qui lui a tellement pesé, comment pourrait-il expliquer combien il avait abandonné il y a longtemps l’idée de la pensée, le point où il a compris pour la première fois la manière dont les choses étaient et savait que toute sensation que nous avions de l’existence était simplement un rappel de la futilité incompréhensible de l’existence, une futilité qui se répéterait à l’infini jusqu’à la fin des temps et que non, ce n’était pas une question de chance et de son pouvoir extraordinaire, inépuisable, triomphant, invincible à donner naissance ou anéantir, mais plutôt le prétexte à un but démoniaque et sombre, quelque chose de profondément enfoui dans le cœur des choses, dans la texture des relations entre les choses, la puanteur dont le but remplissait chaque atome, que c’était une malédiction, une forme de damnation, que le monde était le produit du mépris, et que Dieu aidait la santé mentale de ceux qui s’appellent eux même penseurs ».
    Effectivement, « ils se demandaient, et on lui demandait à lui aussi, là, en lettres majuscules qui lui étaient adressées, qu’est-ce que voulez-vous faire en Extramadure, parce que IL N’Y A RIEN LA-BAS, c’est juste un énorme endroit, stérile sans pitié, plan avec quelques petites collines habituellement près de la frontière, horriblement sèche, les collines dénudées, la terre desséchée, sans guère de gens car la vie était aussi difficile que cela pouvait l’être, grande pauvreté, un endroit désespérément sec, pourquoi diable aller à Extramadure ».

    Son dernier ouvrage « The Manhattan Project » a été écrit en partie pendant qu’il était en résidence au Cullman Center, dépendant de la « New York Public Library » (Bibliothèque Publique de New York), en plein Manhattan, sur la 5ème Avenue, à la suite de son Booker Prize en 2015. Son idée était de suivre le parcours de Herman Melville, à Nantucket et New York, ainsi que de suivre par la même occasion Malcolm Lowry, qui avait séjourné au Bellevue Hospital. Ce dernier raconte son séjour dans « Lunar Caustic » (1987, Maurice Nadeau, 222p.) dans mon édition, c’est suivi par « Le Caustique Lunaire », tous deux traduits par Clarisse Francilon. Deux très grands textes, d’ailleurs tout Malcolm Lowry est à lire. Arrivé à New York, László Krasznahorkai suit bien ses deux auteurs favoris, mais découvre aussi Lebbeus Woods, un architecte qu’il qualifie de génial, ce qui n’est pas faux. Ces trois génies ont en commun une passion démesurée pour le gin. Donc le séjour à New York va permettre de les suivre dans leurs divagations éthyliques. Cela permettra aussi des photos de Oman Rotem en noir et blanc qui illustrent parfaitement le livre.

    Depuis il y a eu « Seiobo est descendue sur terre » (2018, Cambourakis, 418 p.) traduit par Joelle Dufeuilly, 17 nouvelles, toutes des petits chefs d’oeuvres, quelques une japonisantes à Kyoto, d’autres plus européennes. total, un régal comme chaque fois.

    Publié par jlv.livres | 17 juin 2020, 20:08

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