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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Dans l’ombre du brasier » (Hervé Le Corre)

Une noirceur souveraine au cœur des derniers jours de la Commune de Paris en cours d’écrasement.

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La nuit, et une lune trop claire qui les coiffe de bleu. Ils marchent sans aucun bruit, leurs souliers enveloppés dans des chiffons. Ils sont trois dans ce boyau effondré par endroits, les jambes mangées par les ténèbres tassées au fond, ils se tordent les pieds, cahotent, trébuchent parfois, ravalant leurs jurons, s’accrochant au camarade dont ils ne voient tout près que la masse sombre. Ils sont passés tout à l’heure à cent mètres d’un bivouac. Le feu mourant, monceau de braises. La sentinelle assoupie sur son fusil. Ils ont cessé de respirer et ont rentré la tête dans le col relevé de leurs vareuses. De temps à autre, un départ d’artillerie éclate au mont Valérien, tonnerre lointain, roulement funèbre. Un obus siffle dans le noir. Versailles canonne à l’aveugle Paris pour tâcher de tuer ceux qui ne dorment pas. Derrière eux, les explosions comme une toux qu’on étouffe. Sous les coups, la ville attend et tremble de peur et de rage. Et quand ils se retournent, les trois hommes voient monter le rougeoiement d’un incendie au-dessus de la masse obscure des fortifications.
Un cheval hennit là-bas, vers l’avenue de Saint-Cloud. Un chien se met à gueuler, non loin, qu’un éclat de voix d’homme fait taire, sans doute aussi d’un coup de pied parce que l’animal gémit de douleur.
Ils sont trois soldats de la Commune. 105e bataillon fédéré.

18 mai 1871. Alors que les lignards versaillais de Mac Mahon, de Ladmirault et de Courtot de Cissey, ayant amené leur artillerie à pied d’œuvre et saisi le mont Valérien délaissé, face aux troupes vaillantes mais disparates des généraux communards Dombrowski, Wroblewski ou La Cécilia, s’apprêtent à déferler sur Paris insurgé, où la gouvernance fédérée s’agite sans réelle efficacité, de sombres personnages s’agitent dans l’ombre du brasier. Un photographe aimant à expérimenter et prompt à satisfaire les appétits licencieux de la bourgeoisie, un fournisseur de chair fraîche (rapidement dévoilé comme bien connu pour la lectrice ou le lecteur de « L’homme aux lèvres de saphir » du même auteur) et un mystérieux cocher à la pilosité galopante sèment discrètement l’effroi en enlevant des jeunes femmes que nul ne réclamera. Face à eux, et sans même le savoir, un enquêteur de police consciencieux et plus ou moins improvisé, trois soldats motivés et quelques rares alliés de fortune et de rencontre.

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Un type s’est avancé. Il boitait et s’appuyait sur une canne tordue. Il leur a serré la main à tous les trois en s’inclinant un peu.
– L’autre jour on a voulu marcher sur le fort pour vous dégager mais La Cécilia a dit que ça servirait qu’à se faire hacher menu alors on n’a pas bougé, nom de Dieu. La rage aux tripes, putain. Il y a bien une compagnie qui s’est avancée malgré les ordres mais ça tombait tellement dru qu’ils ont renoncé au bout de deux heures. On les a vus revenir avec leurs morts qu’ils ont pas voulu laisser sur place. Qu’est-ce qu’on pouvait faire nous autres ?
Nul n’a su quoi répondre. La canonnade au loin parlait à leur place. Le vieux quarante-huitard a bourré une pipe. Ses prunelles brillaient fort à la lumière de l’allumette.
– On la tiendra, cette barricade… On s’y accrochera comme à une bouée, dans le gros temps. Et elle leur pétera à la gueule.
Il secouait la tête, les yeux baissés, comme s’il cherchait à se convaincre de ce qu’il venait de dire. Nicolas ne trouvait rien à répondre à ça. Gamin, à Saint-Pabu où il avait grandi, on lui avait souvent conté ces histoires de marins perdus dans les gouffres salés des tempêtes. Emportés avec leur bouée, disparus à jamais. Ou rejetés sur la côte, verdâtres et gonflés d’eau de mer comme ceux-là qu’il avait vus un jour après un coup de mer terrible.
– On coulera avec, a répliqué le boiteux. T’as entendu ce qu’a dit le camarade… Ils ont des troupeaux d’assassins dans le Bois… Avec eux, pas de quartier… Tous ces lignards qui ont détalé devant les Prusscos, et qui maintenant se sentent du courage pour venir fusiller le populo, c’est tout fils de garces et soûlards comme leurs papas. Ce monde est bien encore aux mains des brutes… La Sociale ça sera pas pour ce coup-ci.

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Patrick Pécherot, avec « Une plaie ouverte » (2015), Marie Cosnay, avec « À notre humanité » (2012), Jean-Philippe Depotte, avec « Le crâne parfait de Lucien Bel » (2012),  sans oublier bien sûr Tardi avec sa saga en bande dessinée « Le cri du peuple » (2001-2004), Wilfrid Lupano avec la sienne, « Communardes » (2015-2016), et l’ancêtre Jules Vallès avec sa trilogie « Jacques Vingtras », de toute première main,  toutes et tous ont su, à leur manière, rendre l’atmosphère bien particulière de la grande insurrection populaire parisienne de 1871.

Hervé Le Corre, avec ce douzième roman, publié en 2019 chez Rivages, est parvenu à saisir dans sa fiction le climat, instantané et crépusculaire, des deux dernières semaines de la Commune, mais aussi et peut-être surtout, en plus d’une verve désespérée et presque poétique pour rendre compte de la guerre civile des puissants contre les modestes, le grouillement crapuleux et sinistre qui se produit justement dans les zones d’ombre de la grande Histoire, lorsque pulsions mesquines et individualismes mortifères se déploient dans tous les interstices laissés abandonnés par le collectif. Et c’est ainsi qu’Hervé Le Corre, à nouveau, nous offre sous couvert de roman noir et « policier » une belle leçon de politique du chaos et de puissance des avidités.

Le Rouge a repris son sac. Il fait signe à Nicolas qu’il faudrait y aller. Ils se préparent tous les trois en soufflant d’effort, de la fatigue plein le dos. Le bistrotier les raccompagne à la porte en traînant des pieds; l’air soudain abattu.
– À l’occasion, repassez boire un coup. Vous êtes des bons gars.
Promesse est faite, à laquelle aucun ne croit. Un obus éclate au nord, du côté de l’Arc de triomphe, qui leur fait tourner la tête vers le ciel aveugle. Qu’est-ce qu’on disait ? Ah oui : au revoir.
Ils se perdent un peu dans le dédale des rues éteintes, croisant quelques passants furtifs qui s’éloignent à la vue des trois gardes nationaux. Ils longent par endroits des façades éventrées, marchant dans le verre brisé. Parfois, un mur écroulé laisse deviner un parc et tout au fond un hôtel particulier aux volets clos.
– On pourrait aller roupiller là-dedans, dit Adrien. Ça nous ferait moins loin, et ça nous changera de nos paillasses.
Quartier fantôme. Les maisons encore intactes se dressent contre eux, verrouillées, bouclées à double tour. Pleines d’un silence qui semble sourdre des murs et se répandre dans la rue comme un mépris. Les bourgeois ont fui dès la fin du mois de mars, laissant derrière eux quelques domestiques veiller sur leurs biens, persuadés que l’émeute serait matée en deux semaines, juste le temps pour l’armée de rassembler ses forces, et qu’ils reviendraient bien vite jouir et prospérer dans le velours et la soie. Ils redoutaient de la canaille le pillage de leurs salons, et c’est le parti de l’ordre qui jette dans les salles à manger des obus vandales et arrache aux murs dévastés la gueule des aïeux austères dans leurs cadres dorés.
Nicolas lève les yeux vers un immeuble aux balcons soutenus par des cariatides. Toit en lambeaux, hérissé de poutres. De quoi seront-ils capables quand ils auront Montmartre et Ménilmontant sous leur feu ? Quand ils bombarderont les immeubles surpeuplés de misère, les taudis des pauvres gens ? Quand ils chercheront à ensevelir la populace tant haïe sous les décombres de ses galetas ? Il songe à la bataille de l’autre jour, dans le fort de Vanves. C’était la guerre qu’on leur faisait, une guerre totale, bien plus féroce, bien plus acharnée que celle que Badinguet et son état-major de jean-foutre avaient livrée aux Prussiens. Avec une nation étrangère, on finit par conclure une paix, par signer des redditions ou des traités. Entre eux, princes et généraux, parfois bâtards du même sang, finissent toujours par se faire des politesses, se saluant de leurs chapeaux à plumes. Mais quand il s’agit de combattre le populo, pas de trêve, pas de quartier. Massacrer, tailler en pièces, pour qu’il ne reste plus que silence et terreur.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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