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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Derrière la gare » (Arno Camenisch)

Le petit village des Grisons saisi dans le carrousel perpétuel d’images et de sons vécu par un petit garnement de six ans. Fort et savoureux en diable.

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Derrière la gare sont garées les autos des soldats. Nous, on regarde les soldats qui partent le samedi matin et reviennent le dimanche soir et se parquent derrière la gare. Ils ouvrent les coffres des autos, ils sortent leurs sacs et leurs sacoches et leurs fusils. Les fusils ont pas de chargeur. On les regarde qui nouent leurs cravattas et ferment les boutons de leur chemise. Ils mettent des vestes avec des décorations sur les épaules et des képis, ils discutent en passant devant la gare et disparaissent dans le virage de la route de la gare.

Le Gion Baretta attrape les deux lappis par les oreilles pour les sortir du carton. Il lâche les lappis dans le jardin? Eh ben vualà, il dit. Les lappis sautent dans tous les coins du jardin. On leur saute après. Le Gion Baretta dit à notre Fatre qu’il faut attendre quelques semaines epi c’est bon vous pourrez les laisser couvrir. Ils trinquent. C’est le Fatre qu’a fait la cage. Nous, on a mis la paille. Les lappis vont dans la cage. On fera une plus grande cage après pour que les lappis ils aient de la place quand ils auront des pitis. Et si vous vous occupez pas d’eux comme il faut et que vous changez pas la cage régulièrement, on les zigouille. Et hop, à la casserole, capito. On fait oui avec la tête. Le Fatre dit mersi toi hein au Gion Baretta, ouais y a pas de quoi. Le Gion Baretta passe par-dessus la barrière, monte dans sa subaru, lève la main et zou.

Le Giacasepp vit au-dessous de chez nous. Il a un magasin et une moustache. Il vend des vis. Il vend des clous et des tronçonneuses. Il vend des marteaux, des tourne-les-vis, des pinces, des haches, des bonbonnes pour le gaz, des mètres, des perceuses et des perceurs. Il vend aussi des caissaoutis, des mars et des glaces. Et si on commande, on peut aussi acheter des vélos chez le Giacasepp. Mais ça met long avant que les vélos arrivent et après il faut encore les construire. Et le Giacasepp dit qu’il va faire après, que là il a pas le temps. L’a jamais le temps. Il doit porter des vis à la cave et il doit faire des clés. Dans le magasin il a une tour, il peut s’asseoir devant sur un tabouret et faire des clés. Dans le magasin il a une tour, il peut s’asseoir devant sur un tabouret et faire des clés. Il met des lunettes pour ça. Pendant que le Giacasepp fraise ses clés, on se promène dans le magasin et on s’accroche des hameçons dans les pulls, comme des médailles. Vers la porte de derrière, il y a des boataclous. Dans ces boataclous, il y a des clous longs comme des crayons. Les clous ont des têtes plates, et les têtes sont larges. On en fourre dans les poches de nos pantalons.

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Deux ans avant « Ustrinkata » et sa formidable veillée d’armes alcoolisée, au dernier soir du bar Helvezia de Tavanasa, dans la haute vallée du Rhin, au cœur du canton des Grisons, les rues de la petite bourgade suisse avaient déjà été arpentées par Arno Camenisch, dans le deuxième volume de sa souple « trilogie grisonne ». Publié en 2010, traduit par Camille Luscher d’abord aux éditions d’En Bas en 2012, puis réédité chez Quidam en 2020, « Derrière la gare », à l’opposé du huis clos récitatif et magnifiquement enfumé d’« Ustrinkata », confie les clés gambadantes de la narration à un petit diablotin d’à peine six ans, qui retranscrit presque phonétiquement, mêlant l’allemand, le romanche et une langue de son cru, le déluge d’images, de situations et de sensations qui l’assaillent au quotidien, en un gigantesque et joyeux coq-à-l’âne perpétuel, où des abîmes peuvent néanmoins être détectés aisément par la lectrice ou le lecteur adulte.

Herrorer lui n’est pas conductor de pelmécanic. Il a l’air d’un contrôleur de train. Quand le soleil brille, il s’assoit avec Fraurorer dans le jardin. Ils sont couchés sous un parisol sur des chaises longues blanches qu’on peut plier en deux, les visages tournés en direction du chemin de fer, et ils comptent les trains qui montent et qui descendant dans la vallée. Aux seize pile, un train descend dans la vallée. Aux cinquante-deux pile, un train remonte de la vallée. Herrorer a les cheveux blancs. Il a aussi une barbe blanche et des lunettes. Il me donne ses lunettes pour que je puisse voir dedans. Dans ses lunettes, tout est un petit peu différent. Il fait une photo de moi avec ses lunettes. Il trouve ça rigolo. Herrorer trouve toujours tout rigolo. Il rigole tout le temps. Il est où le chat, je demande. Il est allé attraper des souris. Et il rigole de nouveau. Reviens cet après-midi, il sera sûrement de retour, et jusque-là peut-être que je trouve encore des zückerli pour toi va.

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On saluera à nouveau la virtuosité de la traduction de Camille Luscher, qui parvient à saisir, comme un miracle en soi, la musique bien particulière de cette langue composée en apparence de bric et de broc, mêlant les phonèmes et les registres comme autant de saveurs délicates ou volontairement grossières dans cet exceptionnel ragoût (de lapin) alpestre. On songera peut-être par moments au jeune héros québecois du « Mailloux » d’Hervé Bouchard, reconstituant comme notre petit narrateur ici, à cent à l’heure, un décor tournoyant dans lequel l’infra-ordinaire prend des dimensions proprement épiques, dans lequel le drame intime peut à tout instant envelopper la joie de vivre pour tenter de la noyer dans ses plis retors. En vain. « Derrière la gare », en moins de cent pages, offre une gaillarde bouffée nostalgique d’oxygène chantant.

Voulez-vous pas venir chouer un chtibou chez nous, demande Fraurorer, le Philipp est là. Mais vous chamaillez pas, hein. Le Philipp sort de la maison. C’est le neveu de Fraurorer. Il a deux ans et une tête de plus que mon frère. Le Philipp habite aussi à Coire, comme les Rorers. Quand on joue avec le Philipp, on se chamaille. Si on se chamaille et que le Fatre voit ça, il va nous rôtir nos lappis. Le Philipp nous dit crétins dezalpes et alors il s’en prend une sur le caillou. Vous promettez de pas vous chamailler, demande Fraurorer. Je ne peux rien promettre parce que si le Philipp dit encore une fois ça, il va y avoir de la bataille.

Nous allons taper des dents pour les râteaux jusqu’à ce qu’on soit vieux et qu’on ait une peau comme le Victor. Le Nono est derrière la sciaruban à côté de la porte et surveille qu’on s’évade pas. Nous sommes les Daltons qui tapons des pierres. Nous avons des habits rayés jaune et noir, et une grosse chaîne accrochée à la cheville gauche avec un boulet noir. Le boulet est lourd comme une bonbonne de gaz. Le Nono c’est Lukiluc. Il a un brin de paille dans la bouche et des bouchoreilles. Son chapeau de coboï, il l’a laissé au biro dans le coffrofort. Sous son tablier avec POSTE cousu devant, il a un revolver. Il porte son revolver très bas. Le Nono est plus rapide que son ombre. Impossible de le feinter. Alors on va taper des dents jusqu’à être tout gris et avoir des bosses comme des dromedars à force de taper. De temps en temps une dent se casse. On la jette dans la sciure et on continue de taper. Le soleil couchant disparaît derrière les muntagnas.

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® Sébastien Agnetti

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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