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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Derrière le paravent » (Loriano Macchiavelli)

L’une des premières enquêtes du mythique sergent bolognais Sarti Antonio.

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Un type, un certain consul romain, a voulu laisser une trace de son passage chez nous. Il a appelé le Léonard de Vinci de l’époque et lui a dit :
– Écoute-moi, mon cher, tu pourrais pas me construire un bel aqueduc ?
– Tu paies combien ?
– On arrive toujours à se mettre d’accord. Mais je veux que tu fores pour que l’eau arrive au centre du forum.
– Forer le forum ?
– Faire arriver l’eau au centre, jusqu’à la place quoi…
– Rien de plus facile.
– Bien, alors on commence tout de suite et n’oublie pas que c’est moi qui dois donner le premier coup de pioche.
– Et tu paies combien ?
– On arrive toujours à se mettre d’accord, je te dis.
Le Léonard se mit au boulot et dessina un aqueduc entièrement souterrain qui arriva au centre du forum.
Un beau tunnel avec un passage pour les esclaves de service et pour les militibus chargés de la surveillance.
Ainsi va le monde et le progrès avance.
Et c’est ainsi qu’une histoire aussi lointaine s’achève sous les yeux de Sarti Antonio, sergent de son état, tout comme trois précieusissimes pièces qui ont disparu du palais du roi Enzo, on ne sait trop comment.
Une nouvelle preuve que l’Histoire est maîtresse de vie. Si preuve il fallait.

Après le ratage indéniable de la protection d’une exposition numismatique rare, auquel l’étonnante introduction du roman, figurant ci-dessus, n’est pas absolument étrangère, le sergent Sarti Antonio, enquêteur pourtant chevronné et efficace de la police de Bologne, est muté aux détestées patrouilles automobiles de nuit dans le quartier du Pilastro, véritable ghetto extra-urbain de la ville, composé uniquement ou presque de grands ensembles abritant une population extrêmement défavorisée. Tombant par hasard dès l’une de ses premières nuits sur un vol de voiture en cours, le sergent prend en sympathie le gamin d’une douzaine d’années qui accompagnait, en pur observateur, le voleur probable dans ses œuvres.

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Le résultat, c’est que Sarti Antonio, sergent de son état, Felice Cantoni, agent de son état, et votre serviteur, rien de son état, prennent leur service à minuit pile et le quittent à six heures de matin. Au Pilastro.
Dit comme ça, ça n’a l’air de rien. Mais ce n’est pas rien.
Le premier à se plaindre, c’est Felice Cantoni :
– Ce service de nuit me gonfle déjà.
Sarti Antonio l’écoute à peine. Il a sommeil et a du mal à garder les yeux ouverts. La voiture 28 parcourt lentement les rues désertes du Pilastro à peine éclairées par des lanternes suspendues à une hauteur improbable. Un vent féroce secoue les arbres et fait danser les lampes, et les ombres s’allongent, disparaissent et réapparaissant derrière les silhouettes sombres des édifices, dans un clair-obscur qui oscille en continu.
– Je suis d’accord : c’est gonflant. Et puis, tout m’a l’air en ordre, ici.
Sarti renonce à continuer un discours qui ne l’intéresse pas, tout comme ne l’intéressent ni le Pilastro ni même son service. Il le sait bien, lui, pourquoi il se trouve en ce moment dans la voiture 28 et dans ce quartier. Parce qu’il ne connaît pas assez bien l’histoire de sa ville.

Publié en 1978, « Derrière le paravent » est déjà le quatrième roman de Loriano Macchiavelli mettant en scène le fort original sergent Sarti Antonio, de la police de Bologne, mais il sera le premier à être traduit en français (en 2008 seulement, par Laurent Lombard dans l’impressionnante Bibliothèque italienne des éditions Métailié). Cet enquêteur inhabituel est sans doute, avec le commissaire sicilien Salvo Montalbano d’Andrea Camilleri, l’un des personnages à la plus grande longévité du jaune et noir italien, avec ses 33 romans dédiés entre 1974 et 2007 et ses deux séries télévisées dérivées, en 1978 et 1991. Opiniâtre mais manquant souvent de vivacité, courageux mais régulièrement en butte aux vexations et aux palinodies d’une hiérarchie encline dès l’origine à plaire aux puissants, Sarti Antonio se débat durant toutes les années 80 et 90 dans une ville de Bologne fourmillante et dangereuse, partageant ses mutations économiques, sociales et politiques avec celle de Carlo Lucarelli – avec qui Loriano Macchiavelli fut l’un des fondateurs du Gruppo 13 en 1990 -, sergent fictif doté, grâce à une particularité d’écriture peu commune dans le genre, d’un narrateur pas tout à fait omniscient attaché en permanence à ses basques – ou juché sur son épaule – et commentant à chaud, avec empathie, bonhomie et ironie, les choix du héros.

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Bologne : le Pilastro

La Fiat 850 du sergent Sarti Antonio appartient désormais à la préhistoire de l’automobile, mais ça n’a pas l’air de lui poser de problème. Des pièces d’origine, si je me souviens bien, il ne reste que le volant et le levier de vitesse. Et la plaque d’immatriculation.
Mais mon policier a la chance d’être l’ami, au bon sens du terme, de Romano, et Romano, pièce après pièce, lui a refait sa Fiat 850. Sauf que les pièces changées viennent toutes, ou presque, de voitures qui ont déjà, et depuis très longtemps, fait leurs adieux aux autoroutes et à l’asphalte des rues de la ville. Bref, de voitures de casses.
Et chaque fois que Romano voit se pointer le museau de la Fiat 850 devant son garage, il se passe les mains dans les cheveux et essaie de déguerpir avant d’être vu. C’est ce qu’il fait maintenant.
Mais Sarti Antonio ne lui en laisse pas le temps.
– T’en vas pas. Tout va bien. Je viens pas pour la voiture.
– Tu veux dire que ta 850 n’a rien ?
– Pour l’instant, tout va bien.
– Dieu soit loué.
– Je suis venu pour te demander un service personnel.
– Manquait plus que ça ! Viens boire un jus.
Romano le précède vers l’angle du garage où sont installées les machines à jetons et Sarti Antonio le suit.
Je suis très étonné quand mon policier prend le gobelet en carton que Romano lui tend et qu’il le porte à ses lèvres comme si c’était une tasse quelconque. C’est maintenant qu’il va réagir !
Mais non, rien. Juste une grimace de dégoût. Puis le gobelet et le café finissent dans la poubelle. Pas un mot, pas un geste d’intolérance. Ça m’inquiète.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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