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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Quatorze crocs » (Martín Solares)

Les policiers de la Brigade nocturne traquant le surnaturel dans les nuits du Paris des années folles. Alléchant et frustrant.

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Vers quatre heures et demie d’une nuit sans lune, l’agent Karim Khayam, qui était de garde, a frappé à la porte de ma chambre.
« Pierre, le patron a appelé la Brigade nocturne. Ça urge. »
Je ne m’attendais pas à ce qu’on m’appelle pour une enquête car, ces dernières semaines, j’avais surtout été chargé de classer les dossiers du commissariat pendant le service de jour, comme si le chef ne me faisait pas confiance ou ne voulait pas me savoir dans la rue. Et puis les anciens voyaient d’un mauvais œil l’arrivée dans la Brigade de personnes de mon âge et de mon origine, habitués qu’ils étaient aux policiers vétérans, qui n’avaient fait qu’un passage éclair à l’école, et aux survivants de la dernière guerre, qui avaient de nombreux contacts dans les bas-fonds. J’ai donc sauté dans mes vêtements en un temps record et j’ai attendu que nous soyons en chemin pour tenter de soutirer quelques informations à Karim :
« Où est-ce qu’on va ?
– Au bar La Perla, dans le Marais.
– Le Rouquin est de retour ?
– Non, on ne sait toujours rien de lui.
– Et le Photographe ?
– Il doit déjà y être.
– Qu’est-ce qui s’est passé ? Encore un coup des anarchistes ? »
Presque à bout de souffle, Karim a crié :
« Le Blanc faisait sa ronde dans le Marais, han, et il a vu un homme allongé dans la ruelle, han, j’en peux plus de ces rues en pente, han. Il a d’abord cru qu’il était ivre, il l’a secoué, han, et le corps a roulé sur le côté.
– Des traces de coups de feu ?
– Non, han, han… Han… Il a une blessure au cou… »
Lorsque nous sommes arrivés sur les lieux, la foule encerclait encore le cadavre. Karim s’est agenouillé.
« Va te, han, présenter pendant que moi, je reprends, han, mon souffle. Han. »
Nous nous trouvions dans la rue Vieille-du-Temple, qui abrite tous les lieux de perdition du quartier. À en juger par la foule présente, le corps avait été jeté presque aux portes du bar La Perla, dans la ruelle d’à côté.
L’un des collègues m’a bousculé en passant.
« Espèce de morveux ».
Rares sont ceux qui tolèrent notre présence. Karim, le Photographe et moi sommes les plus jeunes de la maison. Pas facile de faire ses débuts chez les policiers de Paris.
« Allez, messieurs. Les coupables, vous restez ici ; les autres, vous rentrez chez vous ! »
C’est le commissaire McGrau qui venait de hurler, le directeur de la Brigade des homicides. Il est toujours le premier à débarquer sur la scène du crime. Encore dans un demi-sommeil, il m’a semblé que le patron était auréolé de cette brume que l’on distingue au-dessus de la Seine au petit matin, j’en ai déduit que j’allais peut-être devoir porter des lunettes.

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Paris, 1927. Lancée à fond de train dans les années folles pour oublier de son mieux la boucherie de la Grande Guerre, la capitale française ne sait pas encore quels périls s’approchent désormais. Tandis que les bars et les cafés ne désemplissent pas, entre Montmartre et Montparnasse, où le carrefour Vavin-Raspail est devenu, selon le mot d’Henry Miller, le nombril du monde, que les querelles entre dadaïstes et surréalistes, hérauts de l’avant-garde culturelle et esthétique, prennent de l’ampleur et de l’acidité, sur fond de jazz, Pierre Le Noir fait ses grands débuts d’enquêteur à la Brigade nocturne de la Préfecture de Police de Paris.

Il nous apprend très vite, presque incidemment, que cette Brigade regroupe des policiers un peu particuliers, qui s’intéressent à des affaires également un peu particulières : celles qui mettent en jeu le caractère plus perméable qu’on ne le croit généralement de la frontière entre la vie et la mort, entre les vivants et les décédés, entre l’ici-bas et les au-delàs.

« Je vais te charger d’une autre mission. Observe la blessure attentivement. »
Le commissaire a soulevé du bout de sa canne la nappe à carreaux rouges et blancs, prêtée par un restaurant voisin, dont on avait recouvert le cadavre. Le mort était un homme d’une trentaine d’années arborant de longues moustaches blondes et un sourire narquois, comme si juste avant de mourir il s’était moqué de son assassin. Mais il y avait autre chose, bien plus impressionnant : le visage de la victime était vert olive. Et, pour couronner le tout, il y avait sur le côté gauche de son cou une série de points rouges de la taille d’un clou. Comme une déchirure. Ou plutôt une morsure. Je n’avais jamais rien vu de tel.
« Quatorze orifices bien alignés, a précisé le commissaire.
– Quel genre d’arme peut faire ça ? » ai-je balbutié.
Le commissaire a craché un nuage de fumée vers le ciel.
« Observe mieux, il y a quelque chose d’encore plus étrange, Le Noir, regarde : la blessure a été faite au cou, au niveau de la jugulaire, pourtant le cadavre n’a pas une seule goutte de sang sur ses vêtements. »
Il avait raison. J’ai dit la première chose qui m’est venue à l’esprit :
« Ils l’ont tué ailleurs et ils sont venus le larguer ici ? Vous croyez qu’ils l’ont transporté dans un véhicule ? »
Le commissaire a examiné son cigare, presque entièrement consumé, et a jeté ce qu’il en restait au fond de la ruelle.
« Tu raisonnes toujours comme un humain, Le Noir. Réfléchis aux autres possibilités : c’est ça qui nous distingue, à la Nocturne. Je t’ai appelé parce que tu connais pas mal de monde par ici. Dépêche-toi d’aller leur demander s’ils ont vu quelque chose. »
Je suis reparti la queue entre les jambes et je me suis mis au boulot.
Il n’existe pas de manuel à l’usage de ceux qui travaillent dans cette brigade, et c’est bien dommage. Tout serait plus simple, mais non, il faut se laisser guider par l’intuition. Ou par les frissons.

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Publié en 2018, traduit en français en 2020 par Christilla Vasserot chez Christian Bourgois, le troisième roman de Martín Solares s’éloigne résolument du Mexique déchiré et sanglant de « Minutes noires » (2007) et de « N’envoyez pas de fleurs » (2015), pour nous proposer ce savant décalage dans un Paris que l’auteur connaît bien puisqu’il y a vécu sept ans à l’époque où il fourbissait son doctorat de littérature à la Sorbonne. Bel hommage aux feuilletonnistes endiablés de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et du premier quart du vingtième, « Quatorze crocs » est toutefois beaucoup moins fouillé, et certainement plus purement ludique, que ‘Les Affaires du Club de la rue de Rome » du collectif machiavélique ayant exhumé les écrits d’Adorée Floupette, où la spéculation littéraire est nettement plus affirmée. Le rythme fort enlevé choisi par Martín Solares est séduisant, mais la brièveté même du texte appelle une ou plusieurs suites pour nous satisfaire pleinement. Pilote d’une série à venir ou échantillon légèrement frustrant d’un savoir-faire déluré au croisement du noir, du surnaturel et du quasi-humoristique ? L’avenir du personnage de l’enquêteur Le Noir et de ses collègues de la Brigade nocturne nous le dira.

J’ai senti quelque chose qui me gênait dans l’une des poches avant de mon pantalon : c’était le talisman offert par ma grand-mère, et il n’aurait pas dû se trouver là. Il est censé me protéger, c’est du moins ce qu’elle m’avait annoncé, mais depuis quelque temps il semble plutôt m’embarrasser.
Bon, je me suis dit en le fourrant à l’intérieur de ma veste, si tu as l’intention de m’aider, c’est le moment où jamais. J’aurais mieux fait de me taire, car une vague de chaleur est montée dans ma poitrine et mon cœur s’est mis à battre avec une force que je ne lui connaissais pas.
J’ai compté jusqu’à dix. Puis, comme je le fais souvent dans ce genre de situation, j’ai examiné les personnes présentes, en grande majorité des serveurs et des clients des bistrots du coin, quelques ivrognes égarés, les habituels piliers de bar, ou des collègues du commissariat. Tous des vivants, sauf un, et non des moindres.
Assis sur une banquette du bar La Perla, à la dernière table libre, un être hors du commun était en train de boire un café au lait. N’importe quel observateur attentif et à peu près sobre aurait pu remarquer que, de temps à autre, ses mains passaient au travers des objets à leur portée (le sucrier, la petite carafe de lait, les cuillers), et même de la table en bois. Mais les gens autour étaient bien trop éméchés ou occupés pour y prêter attention, les regards se concentraient non pas sur lui mais sur le cadavre ou les suspects. Je me suis donc approché de l’individu en question, en prenant un maximum de précautions. Quand je me suis retrouvé tout près de lui, il a perçu ma présence et a levé les yeux vers moi, visiblement offusqué : les fantômes n’aiment guère se faire surprendre.

Ce qu’en dit superbement Melina Balcazar dans Médiapart / En attendant Nadeau, avec quelques modestes spoilers, est ici. Ce qu’en dit Yan sur Encore du noir est ici. Ce qu’en dit Jean-Marc Laherrère sur Actu du Noir est ici.

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À propos de Hugues

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