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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Holy Hood » (Alessandro Mercuri)

Sous le sable de Guadalupe, Californie, un décor égyptien enfoui pour exhumer la vérité sainte et improbable d’Hollywood.

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Tout a disparu. Enfouis sous le sable, les vestiges ont sombré dans l’oubli. Seules quelques traces affleurent au sommet des dunes, l’écume, les embruns, les ruines d’un temple égyptien, quelques bas-reliefs aux contours effacés. Bercée par les vagues, l’antique cité de Ramsès II gît sous le sable au bord du rivage. Les vestiges pharaoniques flottent dans les limbes d’un souvenir lointain, si lointain qu’on les croirait bercés par ces mêmes vagues qui les berçaient de toute antiquité. L’éternité échouée sur une plage. Ou plutôt, cachées sous une plage, des ruines assoupies rêvent de vagues peuplées d’otaries et de surfeurs. Otaries et surfeurs sans queue ni tête, extravagante rêverie.
Car l’antique cité de Ramsès II repose sur la plage de Guadalupe au bord de l’océan Pacifique, à quelques centaines de mètres au nord-ouest de Los Angeles. Un mirage au bord du rivage ? Un pharaon californien ?
C’était il y a plus de trois mille ans, à douze mille kilomètres de Guadalupe, au cœur du Nouvel Empire égyptien, durant le règne du troisième pharaon de la dix-neuvième dynastie. Vers l’an 1250 av. J.-C., Ramsès II fit bâtir une cité dans le delta du Nil, surnommée la Ville turquoise. Trois millénaires plus tard, la cité rejaillit des sables dans le style californien années vingt du nouvel empire hollywoodien.
Ce sont les ruines d’un décor de péplum, d’un âge d’or du cinéma. Ici en 1923, sur la plage de Guadalupe, Cecil B. DeMille a réalisé Les Dix Commandements et transformé une plage californienne en désert du Sinaï. Le film était muet – les vagues s’échouant sur la plage au bord du décor demeuraient silencieuses. Puis le sel, le vent et la pluie ont effacé ce mirage. Les temples, les obélisques, les colosses de pierre, les allées de sphinx et les pyramides ont disparu sous les dunes de sable.
Enfoui sous le rivage, un site archéologique cinématographique est né.

Publié chez art&fiction à Lausanne en 2019, les 200 pages du texte dernier-né d’Alessandro Mercuri nous emmènent vivement dans les contre-allées et les tranchées d’un certain rêve hollywoodien, un rêve qui, au moins dès « L’incendie de Los Angeles » (1939) de Nathanaël West et « Hollywood Babylone » (1959) de Kenneth Anger (qui fera son apparition dans ce « Holy Hood ») mais plus encore sans doute avec Mike Davis (« City of Quartz », 1990), Kim Stanley Robinson (« Trilogie californienne », 1984-1990) ou Mathieu Larnaudie (« Notre désir est sans remède », 2015), était révélé dans la complexité de son frelatage. Ici, c’est la réalisation du film « Les Dix Commandements » de Cecil B. DeMille en 1923, et de son remake technicolor et sonorisé en 1956, qui sert de marqueur fondamental à un travail devenu automatiquement, déjà, archéologique.

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En l’an 2000, la soixante-douzième cérémonie des Oscars est frappée de stupeur. Alors que la ville s’apprête à dérouler ses tapis rouges, une nouvelle fait frémir les chaumières californiennes. On a volé les Oscars ! Cinquante-cinq statuettes plaquées or ont mystérieusement disparu.
En provenance de Chicago où ils sont fabriqués, les trophées ont été dérobés dans le comté de Los Angeles sur l’un des sites du transporteur routier en charge de leur livraison. Los Angeles dont le cœur ne bat que pour le cinéma est tout entière en émoi. Neuf jours plus tard au sud de Koretown, Willie Fulgear, soixante-deux ans, afro-américain, ferrailleur, découvre par hasard cinquante-deux statuettes dans une benne à ordures sur le parking d’une enseigne de supermarché maxidiscompte, Food 4 Less. Grandeur et décadence de l’industrie du Rêve. Les étoiles ont chu du firmament au dépotoir et les effluves éthérés ont dégénéré en émanations pestilentielles.

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C’est peut-être toutefois en croisant les dérives filmiques du « Zéroville » (2007) de Steve Erickson et les sociologies post-situationnistes du « Suburbia » (2013) de Bruce Bégout, en croisant les quêtes enfouies dans la culture élitiste de masse du « Pop Yoga » (2013) de Pacôme Thiellement et les fulgurances du « Poème Californie » (2004) d’Eleni Sikelianos, qu’Alessandro Mercuri, mobilisant lorsque nécessaire une statue à l’épine dissimulée, John Wayne ou Ed Wood, un projectionniste assassin ou d’improbables fantaisies militaires dignes de James Morrow, donne sa surprenante consistance à ce télescopage dantesque (où, comme il est indiqué avec un sourire narquois,  on assistera aussi à « L’invasion des notes de bas de page ») entre un certain Hollywood et un secret Holy Hood sous-jacent, le voisinage ghettoïsé et la capuche du bourreau y révélant tout leur sens sacré et toutes leurs racines fictionnelles.

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California… California… Île imaginaire d’un roman du XVIe siècle devenue quatre cents ans plus tardla terre productrice de fictions par excellence.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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