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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Transport commun » (Rim Battal)

Comme une tentative de suture sur des déchirures croissantes, une poétique acceptation combattante d’un devenir-mosaïque, intime et politique.

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Ce pays est beau
Oh oui oui oui
répondent les gens beaux

Les gens sont adorables
Oh oui oui oui
répondent les gens adorables

Il y a le soleil tous les jours
Oh oui oui oui
répondent les peaux Oréales, se secouent les cheveux d’or et les lèvres hyaluroniques
Sans ironie aucune

Troisième recueil de Rim Battal, après « Vingt poèmes et des poussières » (2015) et « Latex » (2017), « Transport commun » porte le fer un cran plus loin, en ayant en quelque sorte concentré ses cibles mythologiques et langagières, tout en préservant le bouillonnement qui caractérisait ses deux prédécesseurs. Conduisant au pas de charge une revue de détail de Tanger et d’un certain tourisme au Maroc, de clichés tenaces et de doubles contraintes familières aux lectrices et aux lecteurs du « Rue des voleurs » de Mathias Énard, la première partie, sous le signe cabalistique d’un « Tout est surmontable / Même la naissance / L’ivresse », ne fait guère de prisonniers au passage, en visitant de manière encore plus acérée certains des chemins déjà superbement empruntés auparavant.

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Terminaux-à-conteneurs

Être à Tanger
rendre le sourire
Aux expatriés de la cinémathèque
Qui sourient dans des costumes chic
Des beatniks nostalgiques
Habillés en beatniks nostalgiques
Des expatriés de la Kasbah
Qui sourient dans des costumes chic
Des aristocrates qui fricotent avec des smicards
Pour pouvoir être aristocrates encore un peu
Des aristocrates qui sourient aux smicards
Parce qu’un sourire vaut tous les euros du monde

(…)

Les lèvres serrées à Tanger
Sont si serrées qu’on dirait des cicatrices

Car Tanger c’est bien
De la misère devant le Minzah
Des euros à rendre blancs
Des pentes à dévaler
Des côtes pour les béquilles
Des parcs pour les cannes
De la colle dans du plastique blanc
Des déviations
Des variations
Des travaux
Des Café-de-la-Paix
Des Café-de-Paris
Des Salon-de-Paris
Des Hôtel-de-Paris

À Tanger
Des hommes hurlent et les sirènes
ceux-là même censés veiller au silence
Ils hurlent la nuit dans les pensions
et transpercent chaque jour
comme un autre jour
font des maisons cariées
polychromes
dans lesquelles on enferme
les gens dehors dans lesquelles
les loups se marient chaque jour

Être à Tanger c’est se dire
que
Louvoyer
Entre les hommes balafrés quand on est une femme lourdement fardée
Entre les femmes lourdement fardées quand on est un homme balafré
C’est déjà résister

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La deuxième partie surprendra sans doute les lectrices et les lecteurs qui n’auraient pas jusqu’ici détecté, dans les vers libres de Rim Battal, comme un beau compte à régler avec les paillettes et les addictions à la mode et à la nouveauté : « Sainte-Melania », entièrement dédiée à la première dame d’une très grande puissance, s’articule pourtant très finement avec l’arpentage du port marocain qui précède. Comme l’écrit si justement la quatrième de couverture de cette édition chez LansKine, « qu’il s’agisse de voyage ou de traversée, d’amour ou d’ambition, Transport commun nous achemine entre politique et intime, intime et universel ». Comme si chaque trottoir frelaté et contradictoire d’un lieu de passage par excellence venait se refléter, déformé et subtilement menaçant, dans une iconographie de la puissance dévoyée.

Entre les plis de son élégance se dessine une sainteté de playmate

(…)

Melania ;
C’est toi ou lui.

Melania ;
Ne meurs pas sous un pont.

Melania, please ;
Ton jour est le mardi
Jour des prisons, des mariages et des haines

Mars est ta planète.
Rouge est ta peau.
Melania please

Melania ;
Please dare to be

Ma Cersei bien-aimée

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Unknown

« Je leur donne tout et ils veulent ma peau », ensuite et enfin, retrouve la science du fragment poétique dont l’apparence aléatoire, en première intention, s’insère pourtant dans un dessein tranchant, synthétisé en trois lignes liminaires qui constatent l’écartèlement ressenti face à ce qui se passe.

le sentiment d’être un nouveau colosse de Rhodes,
certains jours – un pied de chaque côté de la méditerrannée – et d’autres, la sensation d’avoir le cul qui s’érode entre deux chaises

C’est qu’à nouveau ce « Transport commun » est espoir secret et discret affrontant les déchirures : rejets, cassures, assignations, injonctions contradictoires. Tandis que la grande ville se gentrifie benoîtement en ignorant ce qui l’entoure réellement, la notion d’acquis social se transforme et se délite, la banlieue demeure perpétuellement renvoyée, sous le double signe de la Hoegaarden agrumes, ironique, et de l’enfantement, comme rappel joyeux et ambigu, lui aussi, du corps souverain. Rim Battal nous offre ici une précieuse acceptation combattante d’une bâtardise inexorable, d’un devenir-mosaïque comme rusée issue de secours face à ce qui déferle, vivement ou subrepticement.

Entre repos et mouvement
cause et effet
le corps âprement gagné
s’immobilise
en chien de fusil

Viens chercher, s’entend-il crier
Viens chercher
Mais lui attend
la détonation dernière du maître fatigué
le feu dernier du maître sans munitions
pour lui sauter au cou
arracher une fois pour toutes
son droit le plus élémentaire
à tuer seul et pour son compte
ce que bon lui plaît

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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