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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Peuplié » (Lucie Taïeb)

L’argent et le peuple, sauvagement entrechoqués en une malicieuse folie à deux poétique, tous azimuts et sans prisonniers.

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Je n’ai pas bien connu Fredinand Man. Nous nous croisions de loin en loin, dans le Milieu de la capitale, qu’il fréquentait assidûment. Mais je respectais son travail et nous étions nombreux à penser que ce jeune homme soigné se trouvait sans doute au seuil d’une œuvre considérable.
Un jour, il disparut.
Ne répondant plus aux messages, ne paraissant plus en ville, ne donnant aucun signe de vie.
Plusieurs mois passèrent, certains s’inquiétèrent, d’autres se réjouirent.
Un jour de mai, par le plus grand des hasards, je me retrouvai dans sa rue. prise d’une impulsion que je ne m’explique pas (nous nous connaissions peu), je suis entrée dans son immeuble, j’ai sonné à sa porte.
L’homme qui m’a ouvert était méconnaissable. Le charme fugitif de ce jeune prince des lettres avait flétri, cruellement. Sa peau jaunâtre, son front prématurément dégarni, trahissaient un état de santé pitoyable. Il me sourit affablement, me proposa un café, qu’il ne me servit pas, m’indiqua un fauteuil où je pourrais m’asseoir, et sembla complètement oublier ma présence. Il s’assit à sa table, près de la fenêtre, et se replongea dans un travail d’écriture que j’avais, manifestement, interrompu. La pièce était jonchée de feuilles manuscrites.

Jouant fort malicieusement et extrêmement habilement avec certains archétypes de la création poétique, Lucie Taïeb, dont je ne connaissais jusqu’ici quasiment que les deux romans nécessaires et envoûtants publiés aux éditions de L’Ogre, « Safe » (2016) et « Les échappées » (2019), se penche ici sur les fragments manuscrits et épistolaires laissés après une disparition par les tragiques amants Fredinand Man et Liesl Wagner. « Peuplié », paru chez LansKine en février 2019, encadre, d’un clin d’œil classique – mais ici particulièrement affûté – aux écrits exhumés, ces traces poétiques éparses mais redoutablement résonnantes, entre un « Liminaire » et un « Épilogue » dans lesquels l’autrice explique et médite les circonstances de la découverte de ces textes, évoquant aussi entre les lignes les leçons qu’il y aurait ou non à en tirer.

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Axiome de l’insuffisance respiratoire
Si l’air dont tu as besoin pour vivre (Av) est inférieur à l’air que tes poumons peuvent accueillir (Ap), tu t’essouffles.
Axiome de l’insuffisance amoureuse
Si l’amour dont tu as besoin pour vivre (Av) est inférieur à l’amour dont tu as besoin pour te perpétuer (Ap), tu étouffes.

L’axiome de l’insuffisance respiratoire et l’axiome de l’insuffisance amoureuse ont la même formulation (ne pas confondre) : Av < Ap = E
Où E désigne l’épuisement par essoufflement ou étouffement des forces du sujet, soit « tu ». Mais en aucun cas l’identité de formulation ne doit conduire à ne serait-ce qu’esquisser un rapprochement quelconque entre l’amour et l’air tant il est vrai, comme chacun sait, qu’on ne meurt pas étouffé, étant donné que tu peux continuer à vivre étouffé é ou é-e, l’étouffement ne t’empêche pas de vivre, la suffocation ne t’endommage absolument pas en tant que machine vivante tu peux poursuivre tes activités quotidiennes et extraordinaires tu peux continuer à faire tout ce que tu dois et tout ce que tu es accoutumé à faire pour te reposer de ce que tu dois tu le peux le manque d’amour n’est en aucun cas comparable à quelque insuffisance disons cardiaque ou pulmonaire le défaut ne t’est nullement assignable mais vient des autres : nullement tu ne cesserais pour autant de vivre c’est-à-dire de fonctionner ce n’est donc pas là une cause de ta mort prochaine la cause est ailleurs du côté des poumons probablement mais il est dit
Qu’en réalité
Il y a assez d’air
Sur cette terre Partant assez d’amour la capacité
Est variable
Et parfois
Inférieure
Aux besoins élémentaires
De chacun
Entraînant
le déclin de l’individu.

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Tentatives de ruses mathématiques pour élucider les rapports enchevêtrés entre amour, argent et vie (spirituelle comme matérielle), règlements de comptes fort peu feutrés avec de prétendues origines suisses qui portent ici toute leur charge symbolique (on se souviendra, dans les interstices des trois « suissitudes » ici proposées, de l’alacrité paradoxale des « United Emmerdements of New Order » de Jean-Charles Massera), escabeaux désespérément empruntés au Wiener Gruppe et à l’usage des dialectes germano-autrichiens, ou même chocs sourds naissant de la confrontation du miroir, de la buée, de la douche et de la contusion, ces poèmes faussement décousus, jetés dans l’urgence et dans la frénésie – celles de celui qui n’a « plus que deux mois à vivre » – par Fredinand Man le significativement nommé, s’attaquent pourtant, bien loin de toutes « Lettres à un jeune poète », précisément, puisque ce sera là le rôle paradoxal apporté in fine par la correspondance avec Liesl Wagner, à la notion toujours intempestive de « peuple » (et non, comme le constateront de leur humour froid les derniers mots de l’ouvrage, à celle de « peuplier »), et à la manière dont cet éternel absent informe le réel et l’imaginaire.

né d’un père suisse, allemand et sans rancune,
et d’une mère dont on ne dira rien sinon qu’elle fut fantasque et brève, affublé d’un patronyme impersonnel, « man », et d’un prénom-valise, mon père me voulait Friedrich, ma mère me rêvait Ferdinand, et de leur désaccord advint mon ridicule : fredinand, sans accent, prénom où l’on trébuche.

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C’est qu’une fois entériné l’échec de la mise en équations (malgré une ultime tentative, poignante dans son caractère illusoire, avec l’« Axiome de l’argent comme problème ») s’ouvre une phase, potentiellement terrible, de perte de contrôle, que le recours, architecturé pourtant, au poème viennois ne parvient pas davantage à conjurer, laissant alors le flot s’écouler par la bonde, de Berezina en quête féroce du bon moment, le dernier.

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Lucie Taïeb avait déjà mis en scène poétiquement une folie à trois autour des masques divergents de l’amour, dans son « Tout aura brûlé » de 2013. Elle nous prouve ici à nouveau, en orchestrant une folie à deux puisant dans l’imaginaire romantique, maudit et éculé de la création, pour mieux y insérer son urgence politique, sa frénésie d’engagement indispensable et son désir d’exploration des modalités concrètes d’une levée, surtout là où on le l’attend pas. « Peuplié » brille ainsi d’une beauté authentiquement convulsive, refuse de s’en laisser conter par les maîtres habituels des tenants et des aboutissants, et nous offre une fenêtre soigneusement dangereuse sur une forêt symbolique qu’il s’agirait bien de visiter.

Il n’y aurait que toi en haut de cette tour
Il n’y aurait que toi au jour de ton retour
Et l’oreille accueillante et la main fraîche sur ta très tempe chaude
Il n’y aurait que toi, lequel de tes plusieurs,
Il faudra bien penser, avant de rentrer, bien penser à dégonfler ton moi, bien penser à vidanger, bien penser à dénouer, bien penser à dépenser, bien penser, cher, à ne pas trop, bien penser à regarder par la fenêtre ton arbre préféré ondoyant lorsque tu écris, à toujours deux mois de ta mort ton arbre

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  1. Pingback: Note de lecture : « La retenue  (Lucie Taïeb) | «Charybde 27 : le Blog - 13 juin 2020

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