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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Par les flammes » (Jérôme Lafargue)

Une fable intemporelle, aux frontières de l’humanité et du monde.

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Dans une époque indéterminée, peut-être un futur proche, un vieil homme solitaire chevauche sans repos et sans fin vers un désert, quittant un monde en ruines avec un espoir muet tapi dans le fond de son cœur.

« Deux bonnes semaines de voyage, déjà. En selle ou à la marche, pour soulager son corps ankylosé et la carcasse de sa monture, aussi.
Les ossements des grandes plaines sont derrière eux à présent. À la vue des immenses forêts et montagnes s’annonçant au loin, le vieil homme se sent libéré. Il s’autorise même une exclamation de joie. »

Le motif dystopique de cette courte nouvelle de Jérôme Lafargue, à paraître en 2020 dans la collection vies minuscules des éditions L’Ire des marges – celui d’un homme qui part pour rejoindre une frontière et au-delà, un désert incertain – marque par le rythme lent de l’échappée d’un homme usé par le spectacle tragique de la destruction humaine absolue.

Sa chevauchée est une traversée de la nature, forêt et montagne, non exemptes des traces des violences qui ravagent le monde et que cet homme fuit, espérant qu’elles n’aient pas atteint les confins de la planète.
S’emparant des peurs sur le devenir de l’humanité, Jérôme Lafargue repousse le spectacle de la catastrophe et de la sauvagerie sous formes de flashes aux marges du récit, composant une fable inquiétante à la manière du «N» d’Éric Pessan et Mikaël Lafontan.
La catastrophe humaine n’a pas tué la nature comme dans La Route de Cormac McCarthy. En approchant des confins, et de la cabane au bord du précipice qui précède la frontière, la nature sauvage, resplendissante et âpre, cohabite avec quelques traces de la dévastation – dans une atmosphère de Terminus radieux chère à Antoine Volodine.

« Il sait qu’au sommet, il y aura une esplanade, un à-pic vertigineux ouvrant sur le versant opposé, défendu par par une petite cabane. Et de l’autre côté, de ce qu’il a compris et retenu, des étendues planes et blanches à perte de vue. C’est ce que lui a expliqué un ancien gardien des lieux. Deux fois plus jeune que lui et pourtant épave aux yeux tourmentés. Tremblotant, en sueur, il avait dessiné un plan, sourd aux fusillades qui rythmaient le quotidien. Pourquoi être revenu vers l’enfer des zones urbaines, risquer de mourir aux mains de tueurs sans morale, plutôt que de rester à la frontière, loin des catastrophes ? En guise de réponse, un brusque éclat de rire. Le vieil homme avait quitté la ville dévastée la nuit suivante. »

La cabane n’est pas un refuge, comme celle du gardien des lacs d’Aurinvia ; elle n’est qu’une étape, où « règne une atmosphère étrange, autant mâtinée de calme que de tourbillon ».

« Arrivé sur la face sud de la véranda, il comprend que la cabane a été construite à un mètre à peine de la fin du plateau, et qu’elle donne sur un précipice comparable à celui qu’il vient d’escamoter. Sauf que le paysage qui s’offre à lui n’a rien à voir avec les contrées qu’il a traversées.
Absolument rien du tout.
À perte de vue s’étend un désert monstrueux, d’une platitude désespérante. Tremblant, il prend ses jumelles et tente en vain d’apercevoir une protubérance, de la végétation, quelque chose qui viendrait rompre l’âpreté de ce paysage. Au loin, une tempête de sable obscurcit la vision, mais elle s’essouffle vite, pour laisser la place au nu de la vie, au vide horizontal. »

La géographie épouse les contours de la fable, brève histoire très visuelle à la frontière des genres poétique et fantastique, élevée par sa dimension intemporelle au rang de mythe. L’effroi de la guerre comme arrière-plan, l’indispensable proximité de la nature, la force inaltérable du lien filial sont des thèmes chers à Jérôme Lafargue, merveilleux conteur qui emprunte ici un fil narratif menant droit vers une fin incandescente.

À propos de Marianne

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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