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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Quel avenir pour la cavalerie ? » (Jacques Réda)

Une somptueuse histoire personnelle de l’usage du vers dans la poésie française, sous le signe de la fonction, du sens et du rythme.

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Il s’en faut toutefois que le vers soit une formulation purement rythmique. On peut le considérer ainsi. Mais à mesure que le sens signifiant qu’il portait perdit de son importance et de son utilité pratiques, et définitivement au cours du XIXe siècle, on se montra de plus en plus attentif à cet aspect en effet essentiel, Mallarmé déclarant en fin de compte qu’une tâche primordiale de la poésie (encore alors identifiée à l’emploi du vers) était de reprendre son bien à la musique.
Mais très longtemps la part musicale, rythmique du vers avait paru presque accessoire, ornementale en regard du caractère utilitaire qu’il présentait, et qui avait amené son perfectionnement, en parallèle avec celui du langage articulé. Des modes d’échange qui le précédèrent, on ne peut que les supposer fondés sur une gestuelle que son extension à une communauté amena à se codifier rythmiquement pour faciliter l’exécution des travaux par des cadences dont le taylorisme moderne se souviendrait. Mais aussi avec des danses imitant certains rythmes de la nature dans un dessein propitiatoire, ou du pure jubilation allant parfois jusqu’à la transe où le possédé communique avec les puissances énigmatiques. Cette forme de connaissance a dû voisiner avec les savoirs effectifs et se traduire en formules magiques fixées par le vers qui leur offrait l’avantage d’une mémorisation et d’une transmission plus commodes.

Prosateur depuis « Les inconvénients du métier » (1952), poète depuis « All Stars » (1953), infatigable dans les deux domaines, avec plus de soixante-dix recueils divers à son actif, Jacques Réda nous est aussi connu comme un émérite chroniqueur de jazz, sur lequel il porte depuis toujours un regard à la fois érudit et original, dont témoigne par exemple son magnifique « L’improviste : une lecture du jazz » (1980). Dès lors, il était particulièrement bien placé pour nous offrir, avec ce « Quel avenir pour la cavalerie ? » (titre dont il explique la métaphore et la ruse en avant-propos), publié chez Buchet-Chastel en 2019, une « histoire naturelle du vers français », sous-titre qu’il faut alors comprendre au sens des sciences naturelles, certes, mais aussi comme une lecture intime et personnelle, même appuyée sur les sources impressionnantes de plusieurs prédécesseurs, du rapport entre le vers, la poésie et le rythme.

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Ce n’est pas de but en blanc comme un deus ex machina que l’alexandrin entre en scène au début du XVIe siècle, ni tout à fait triomphalement. Rare encore chez Marot qui prend soin de le désigner comme une nouveauté dans le sizain Graces pour un enfant, il émerge presque avec timidité, comme un acteur qui, n’ayant pas même d’abord excellé dans des seconds rôles ni laissé quelque trace dans la foule des figurants, va se trouver en assez peu de temps promu au rang de vedette et, d’abord en rivalité avec le décasyllabe riche de ses états de service et sûr de son métier, l’aura supplanté dès avant l’arrivée de Malherbe, né dix ans après la mort de Marot.
Mais ce n’est pas sans motif qu’il s’impose ainsi dans la plupart des emplois que son rival avait assumés : il répond à l’attente diffuse que l’on ressentait, et vient combler le manque qui en avait été la cause. On le découvre alors comme Christophe Colomb vient de découvrir l’Amérique. Elle existait donc déjà et, relativement à l’histoire du vers français, de date immémoriale.
Dans cette mémorable étude qu’a été La Vieillesse d’Alexandre, Jacques Roubaud, d’autre part défricheur émérite de divers chemins où le vers, n’eût été sa répugnance et surtout sa fatigue, aurait pu s’engager, Jacques Roubaud a largement contribué à dissiper l’ombre qui enveloppait encore, pour beaucoup, la discrète, longue mais patiente carrière de l’alexandrin.

Si l’érudition est ici éblouissante, si la documentation de la place historique de l’octosyllabe, du décasyllabe et de l’alexandrin est foisonnante, la méditation personnelle sur certains « tournants historiques », sur le lien entre la langue et le vers lui-même, et sur l’alchimie subtile qui relie les vers (même « libres »), la rime et le rythme interne se taille la part belle dans cet essai enlevé. Bien au-delà d’un public de spécialistes et de passionnés par la compréhension des enjeux de la versification, bien au-delà d’un public d’amateurs d’histoire de la poésie, « Quel avenir pour la cavalerie ? » permet peut-être surtout, en compagnie de La Chanson de Roland, de Marot, de La Fontaine, de Rimbaud ou de Reverdy, mais aussi, moins connus a priori, de Thomas de Kent, de Chénier, de Samain ou d’Armand Robin, parmi tant d’autres exemples cités et analysés, d’approcher à pas feutrés (comme ceux de Paul Valéry, par exemple) l’architecture possible d’une réflexion personnelle sur ce que pratique et opère en nous la poésie, qui n’appartiendrait qu’à elle.

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Or, à quelque moment que l’on décide de la « grandeur » d’un poète, la cause déterminante de cette élévation est due à l’émetteur, soit en la circonstance une émettrice : la langue qui, sans répit évoluant, adopte en quelque sorte ceux qu’elle juge les plus aptes à traduire, dans leurs vers, les décisions qu’elle a été amenée à prendre pour assurer sa continuité, sa prospérité, son confort, sa gloire, son plaisir. En échange, elle leur accorde le privilège d’attacher leur nom à ses initiatives, si bien que l’histoire de la poésie, française ou autre, se présente comme une constellation de plus en plus fourmillante et dont chaque nouvel astre, engendré par l’ensemble de ceux qui le précèdent, marque une étape, certains des plus anciens n’émettant souvent plus qu’une lumière fossile et imperceptible à l’œil nu.
On pourrait ainsi regarder le bazar hétéroclite du Roman d’Alexandre, enrichi tout au long de trois siècles par divers auteurs dont on ne connaît pas beaucoup plus que le nom (sans compter ceux qui sont restés dans l’ombre), comme une image et une préfiguration du roman de la poésie française écrit par la multitude de personnages qu’elle a inventés au fur et à mesure pour en signer les péripéties.
Quelques-unes semblent pourtant correspondre à des temps morts où peut-être elle se reposait, où son activité en tout cas paraît avoir tourné à vide. Et ce fut le malheur de notre XVIIIe siècle, aussi surabondant en vers que tous les précédents, mais réputé le plus chiche en substance spécifiquement poétique. Ce propos est-il solidement fondé ?
On peut s’en assurer en consultant l’ouvrage que Jean Roudaut a publié voici près de cinquante ans et qui, sans doute à cause du discrédit dont pâtissent ces auteurs depuis deux siècles, n’a pas été réimprimé. Poètes et grammairiens au XVIIIe siècle (Gallimard, 1971) est en effet une anthologie sobrement et pertinemment commentée, et dont les deux parties se complètent, la première dégageant un des traits les plus particuliers de cette poésie en vérité « maudite ». Soit ce en quoi elle renoue avec la floraison profuse, à la Renaissance, d’une poésie (bien sûr en vers) que, plutôt que « scientifique », il conviendrait d’appeler « du savoir » ou « didactique », la notion de science s’appliquant aujourd’hui à des domaines fort éloignés de celle qui se consacre à l’étude des états divers de la matière palpable. En ce sens, les passages du Roman d’Alexandre qui rapportent la biographie de cet empereur ou qui décrivent des flores et des faunes exotiques relèvent déjà, en dépit de leur extravagance, de la science de l’histoire ou des sciences naturelles. Le poème de Lucrèce demeure à cet égard fondateur.
Mais, comme je l’ai déjà indiqué, plus la science envisagée repose sur des calculs et des expériences précis, plus le langage peine à trouver d’autre issue que celle d’une paraphrase redondante ou d’un commentaire qui en considère les résultats sous un angle philosophique où, assez rapidement, l’ombre du « poétique » projette son flottement dans la zone de ce qui ne saurait être mesuré. Ces investigations aventureuses intéressent moins les esprits scientifiques que leurs propres conjectures qui s’appuient avec précaution sur un savoir acquis et en tous points exactement mesuré.
On en tire le sentiment que la « poésie » n’a aucune espèce d’utilité dans le seul champ qui reste ouvert au déchiffrement qu’a longtemps pu opérer le langage, sinon en tant que retour critique sur elle-même. Et c’est une part de ce que les poètes du XXe siècle ont entrepris après Rimbaud et Mallarmé. Et le vers ne pouvait s’y affecter sans se transformer ou disparaître.

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Quel avenir pour la cavalerie ? » (Jacques Réda)

  1. Merci pour ce coup de projecteur sur ce livre Réda (grand poète, grand connaisseur du jazz, en effet) dont la lecture est sans doute enrichissante. Je n’en ferai pas l’économie.

    Publié par briceauffoy | 4 mai 2020, 13:37

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  1. Pingback: Note de lecture : « L’appartement  (André Markowicz) | «Charybde 27 : le Blog - 5 septembre 2020

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