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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « S’il ne restait qu’un chien » (Joseph Andras & D’ de Kabal)

La ville du Havre se racontant elle-même depuis sa fondation en 1517, en poésie, comme vous ne l’avez jamais entendue, par la magie de l’écriture et de la voix.

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Je ne sais plus mon âge
je compte sur mes doigts mais ceux-ci se perdent dans le temps
mes doigts de pierre et de bois qui ne savent plus les chiffres
tant il y en eut à me passer dessus
des chiffres sonnants, trébuchants
des chiffres que vous diriez fous mais sitôt je vous arrête
tant je sais, oui je sais, à quel point ils furent pensés au fond de froids cerveaux
les calculs des humains les préservent de la folie
le nombre a ses lucidités qui me restent inconnues
des chiffres partout
sur la couenne, le corps, en dessous des os
sur la terre que j’ai tant avalée et les eaux qui sont
à ma vie ce qu’est l’air à leurs poumons
je ne sais plus mon âge
mais me souviens des siècles qui m’ont fait
je revois ce roi qui m’a voulu un jour
c’était un temps où l’on parlait déjà de trahisons, de trêves et de charité
où quelques sous rachetaient les péchés et le sourire de Dieu
où le fils d’un mineur de cuivre s’en alla pester contre le haut clergé.

Fondée par François Ier en 1517 autour de son port, la ville du Havre, entravée initialement, dit-on, par le conflit incessant avec les Anglais, ne prit son véritable essor qu’à partir de la deuxième moitié du XVIIe siècle, grâce à la traite négrière (ne cédant en importance qu’à Nantes et La Rochelle dans ce domaine), avant que le commerce maritime n’y explose véritablement entre 1850 et 1914, avec l’âge industriel, tandis que les tensions sociales s’y exacerbent à partir de 1885, le contraste entre la misère d’un prolétariat durement exploité et l’opulence d’une bourgeoisie toujours plus triomphante y étant sans doute alors plus marqué et plus visible qu’ailleurs à la même époque, avant aussi de devenir l’une des villes françaises les plus martyrisées par les bombardements durant la deuxième guerre mondiale, pour renaître, différemment, ensuite.

C’est la ville du Havre qui s’exprime elle-même poétiquement – et sans complaisance – au fil de ces trente pages, publiées chez Actes Sud en 2017, expression convoyée par le texte de Joseph Andras et par la voix de D’ de Kabal, soutenue par la musique de Trio°Skyzo°Phony, disponible sur le cd joint au livre.

Ils m’ont préparé à la guerre, paré d’un pont-levis, fortifié encore et plus encore, ils m’ont vu plus grand que je ne l’aurais  cru et appris qu’il est des humains et d’autres moins lorsque chasser écailles et cétacés parut les endormir : ils racontaient dans leurs journaux qu’ils vendaient des habits pour Nègres, pour quelques francs, sept ou huit ou neuf, je ne sais plus, que les hommes noirs étaient un bien meilleur commerce et que je serais bien aimable d’y contribuer
les messieurs de ces journaux portaient le cheveu blanc et la belle phrase
on les écouta donc
on écoute toujours  les messieurs des journaux
et l’on chargea mes bateaux de pacotille
fusils / sabres
tissus / eau-de-vie
miroirs / parures
tabac / outils
métaux / porcelaine
coquillages / verroterie
et l’on envoya mes bateaux du côté des Antilles et de la Guinée.

Les humains sont voraces, vous dis-je.

Et ceux d’entre eux qui savent la poudre, les comptoirs et les banques bien davantage
ceux-là avaient faim de Nègres
ne me demandez pas le plaisir qu’ils avaient à les attacher nus aux bas-flancs des bateaux, à fermer les écoutilles par des cadenas, à boucher les hublots ; ne me demandez rien du fouet qui claquait à toute heure sur les joues et les reins, de ce noir sur leur peau qui leur donnait le droit de le creuser pour y chercher de l’or, de ce noir qu’ils labouraient pour ensemencer leur nation, de ce noir qu’ils ouvraient
à pleines mains / à pleins vaisseaux
à pleins flots / à pleins convois
à pleins mâts / à pleins crocs
à pleines côtes / à pleines voiles
– ils riaient pourtant de voir les dents des Nègres si blanches
comme la perruque des messieurs des journaux.

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Eugène-Louis Boudin, Le port du Havre, Bassin de la Barre, 1888

Après son « De nos frères blessés » (2016), consacré à Fernand Iveton, ouvrier, pied-noir, indépendantiste guillotiné pour sabotage au titre des « événements » d’Algérie, texte pour lequel il refusa le Goncourt du premier roman qui lui avait été décerné, Joseph Andras, qui vit au Havre, a conçu ce poème en vers libres  comme un hommage complexe, inscrit dans la chair et dans la pierre, aux luttes ouvrières et aux décolonisations qui se heurtent, encore et toujours, aux logiques d’avidité et de profit historiquement déployées.

Ce fut un drôle de spectre qui gâta le sommeil des importants : il ne se contenta plus de chuchoter dans mes racoins, il afficha ses mots aigus, en droiture et sans fard, des livres pressant les coutures de ses poches – tout farcis qu’ils étaient de lettres à rendre blêmes les bien lotis : socialisme, communisme, anarchisme… -, il recrutait parmi les miens et ceux-là se reconnurent bientôt entre mille, d’un nom d’un seul, camarade !, et je les observais distribuer leurs gazettes et s’entasser dans les arrière-cours et les cafés enfumés, camarades !, crachant contre l’Empire ou la République, c’est selon ou c’est tout comme, parlant d’un monde un peu moins laid qu’il ne l’était, les poings serrés et des drapeaux cousus à même la peau, des rouges et des noirs pour étouffer enfin les salauds, les tout souriants d’un blanc pourri, les c’est-ainsi et les repus, pour relever les prolétaires, les vilains ongles, les invisibles afin qu’ils n’aient plus à baisser les yeux.

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Le texte de Joseph Andras, dont la vigueur et la sinuosité habile pourraient certainement évoquer à l’occasion l’Aimé Césaire du « Cahier d’un retour au pays natal », a été spécifiquement créé pour la voix et la scansion de D’ de Kabal. Il est en effet des situations où la mise en voix d’un chant poétique est un ornement agréable ou intéressant, par rapport à l’essence du texte. Il en est d’autres, et c’est ici pleinement le cas, où l’écrit et la parole qui le dit sont résolument indissociables, et entretiennent un véritable rapport de nécessité et de résonance profonde. J’avais eu la chance de découvrir, reconnaissable entre mille, si particulier et si puissant, le métal intime dont est forgé cette voix, en assistant à une représentation du « Timon d’Athènes » de Shakespeare, mis en scène par Razerkia Ben Sadia-Lavant, à laquelle j’étais venu pour Denis Lavant et pour Casey, et dont j’étais reparti avec dans le cœur un exceptionnel Alcibiade, retrouvé ensuite en rap et en slam (avec notamment le remarquable album « Autopsie d’une sous-France » ). Combattante et motivée, historique et très actuelle, « S’il ne restait qu’un chien », sous sa brièveté apparente, est une œuvre majeure.

je n’oublie pas mes quais des brumes
clignant des cils
ni ce poète d’une main à nord de mon paquebot
ni ces printemps imprévus
ni ces nuits sous l’écorce
ni ces aubes mutilées
ni ces soleils à la consigne
ni ces martyrs à la criée
ni ces rasoirs sans rouille
ni mes larmes mal apprises

je sais ce bruit chargé de ronces, de bagnes et de pogroms
ces îlots comme des trous dans ma poitrine
ces rêves garrottés par les rêveurs d’hier
ces solitudes dans le profond des foules
ces sœurs qu’il leur arrive encore d’attendre
et ces mots semés en parpaings et poussières.

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À propos de Hugues

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