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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Inconstance des souvenirs tropicaux » (Nathalie Peyrebonne)

Lorsque les souvenirs fondateurs d’une enfance doivent être relus en urgence, et que tout se met alors à vaciller. Une somptueuse poésie mémorielle sous tension du réel.

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Vingt ans de vie à Paris n’avaient pas fait de moi une Parisienne. C’était là du provisoire qui durait, une existence adoptée, un beau jour, et qui s’était prolongée. Ça ne me dérangeait pas. La vie que je menais me convenait, en gros. Mais le transitoire pouvait bien durer, pouvait bien me plaire même, rien ne me permettait de m’ancrer véritablement dans ces trottoirs, ces rues, ces bâtiments qui pourtant étaient devenus mon quotidien, son unique décor. Mes racines étaient ailleurs. Elles s’étaient allongées, étirées librement durant quelques années, les années d’enfance. Jusqu’à la séparation. Après, elles étaient restées bien plantées, comme savent le faire les racines, quand moi j’avais plié bagage.
Mon enfance, je l’avais passée dans un petit pays tropical. Affaire classée, seuls perduraient quelques souvenirs, soigneusement rangés dans une sorte de boîte, enfin disons plutôt un coffret, imaginons même un bel objet, patiné par le temps, glissé quelque part dans un des replis de mon cerveau. Car le cerveau planque des bribes de vie en des endroits improbables, s’amuse à les réactiver de temps en temps, il coupe, triture, mélange, fait chauffer, griller, rôtir, cramer aussi parfois. Et de cette cuisine énigmatique découlent nos fulgurances comme nos impuissances, la pâte dont nous sommes faits.

Hortense est artiste-peintre. Pour vivre, elle réécrit en français correct les contenus de sites web commerciaux à la grammaire et à la syntaxe approximatives. Un soir, restée chez elle par lassitude plutôt que de rejoindre une bande d’amis au restaurant, elle regarde sans trop y penser, plutôt par hasard qu’autre chose, un documentaire sur les services secrets français. Abasourdie, elle réalise tout à coup qu’un témoin invité à s’exprimer à l’écran, en tant qu’ancien agent de la DGSE, n’est autre qu’une vieille connaissance, un ami de son père qui venait régulièrement « travailler à la maison », lors du séjour de la famille au Costa Rica, alors qu’elle-même avait entre sept et douze ans, séjour qui a structuré toute la mémoire de son enfance. De fil en aiguille, plusieurs souvenirs troublants remontent à la surface, potentiellement bien différents désormais, à la lumière soudaine de cette « révélation ». Y a-t-il vraiment anguille sous roche ? La réalité lui avait-elle alors totalement échappé ? Sa vie, ou en tout cas le souvenir qu’elle en entretient, repose-t-elle sur un tissu de mensonges ? Il lui faut mener l’enquête sans tarder.

Jean-Loup. Qui d’ailleurs au passage avait, à l’écran, des dents d’une blancheur éclatante. Qui donc avait été, merde alors, espion au service de la DGSE.
Espion.
Au service de la DGSE.
C’était ce même homme qui « parlait boulot » avec mon père pendant que mon frère et moi piquions discrètement du dentifrice dans sa salle de bains. Comment ça, boulot ? Mon père était ingénieur au Bureau pour le développement des transports et lutte contre la pollution. Ça alors. D’un coup, le parallèle avec le bureau brésilien de la DGSE me sautait aux yeux. Le développement de la production agricole d’un côté, le développement des transports de l’autre. Et même cette formulation, que je n’osais croire ironique, la « lutte contre la pollution ». De quoi s’agissait-il vraiment ?
Mon père ? Tout cela était-il bien sérieux ?
À peine formulée, la question me fit l’effet d’un poids énorme brusquement déposé sur mes épaules désemparées. Comme une fatigue écrasante, d’un coup. Mon père, espion ? L’homme que je savais plutôt débonnaire pouvait-il avoir agi dans l’ombre de façon occulte, voire violente, quand je le pensais fermement attaché à des valeurs telles que la franchise et la droiture, pouvait-il avoir bâti sa vie et toute notre histoire familiale sur une imposture ? Et ma mère, là-dedans ? Avait-elle, elle aussi, un double visage, Janus inquiétant veillant sur deux mondes opposés et séparés par de lourdes portes ?

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S’il joue fort intelligemment avec les matériaux de dissimulation et de deep cover du « Bureau des légendes », de la série « The Americans », voire des comédies « La Totale » et « True Lies », et qu’il nous offre un saisissant passage réel dans l’histoire du renseignement autour de la figure authentique de Virginia Hall, « Inconstance des souvenirs tropicaux », le quatrième roman de Nathalie Peyrebonne, publié en mars 2020 à La Manufacture de Livres, n’est certes pas, en soi, un roman d’espionnage. Mais il s’agit bien, et fort logiquement au regard de cette matière première et de son traitement ici bien particulier, d’un roman d’enquête, au sens analysé par Carlo Ginzburg, lorsqu’il traite d’histoire indicielle et de variation du point de vue, et par Luc Boltanski, lorsque, précisément, il traque la dimension sociologique des enquêtes à propos d’enquêtes dans les énigmes et les complots proposés par le roman policier et par le roman d’espionnage.

Je considérais désormais ma précieuse boîte à souvenirs d’un œil soupçonneux, traîtresse, menteuse, attends un peu que je t’épluche pour de bon, que je te décortique, on va tout sortir, oui, toutes les pièces, une par une, parfaitement, les petits bouts aussi, vous me posez tout cela par ici, bien à plat, et on éclaire l’ensemble bien comme il faut, s’agirait pas qu’un coin reste dans l’ombre, allez hop, lumière, ah ah, vous vous croyiez bien à l’abri à l’intérieur, hein, eh bien c’est terminé, c’est parti, on passe tout le monde à la moulinette, vous n’aviez qu’à pas, parce que maintenant je suis contrariée, très contrariée.
J’avais le sentiment de me réveiller comme cela arrive à certains parents qui, une fois leurs enfants devenus adolescents, comprennent qu’ils auraient dû, un peu, un tout petit peu, établir un certain nombre de règles, fixer des limites, inculquer quelques notions. J’avais laissé trop de latitude à mon enfance, elle s’était mise à l’aise, la garce, pas gênée, avait occupé un espace inimaginable, et moi qui la couvais d’un regard énamouré, quelle idiote, maintenant il était tard pour réaliser, pour redresser quelques parois et rétablir quelques couleurs.
J’étais dépassée.

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Utilisant à 200 % les possibilités de doute dramatique et presque sacrilège (vis-à-vis de ce domaine censé ici être intensément préservé qu’est l’enfance – et tout particulièrement notre enfance telle que nous nous en souvenons) ouvertes par la ré-interprétation et la relecture du passé à l’aune d’informations nouvelles qui biaisent les angles, faussent les certitudes et ouvrent des perspectives jusque-là ignorées – voire créent d’autres résonances à l’intérieur même de ce qui s’est ainsi soudainement mis à vaciller -, leçon de ténacité dans l’investigation, ténacité récompensée en toute ambiguïté, « Inconstance des souvenirs tropicaux » compose aussi une poésie de la mémoire, travaillée à chaud et à froid, pour un résultat surprenant et troublant.

Pour les enfants, la magie c’est facile, ça tient de l’évidence. C’est bien simple, il y en a dans tous les coins, il suffit de se baisser pour en ramasser de pleines poignées. Ils savent donner à leur univers des contours improbables qui, peu à peu, au fil des ans, deviendront plus nets, voire plus tranchants, plantés au carré quand ils avaient pu, durant des années, se modeler au gré d’une fantaisie inépuisable.
Avec une copine du quartier, nous avions inventé un jeu qui nous a occupées des après-midi entières, durant des semaines. Nous partions dans la rue, munies d’une balle de tennis – une balle, deux gamines – et, une fois choisi l’endroit approprié – un bout de trottoir, le fond d’une impasse… – nous la lancions, prudemment, avec une gravité d’officiantes. L’objet roulait, trajectoire jaune vif que nous suivions avec une concentration absolue : doté de pouvoirs prodigieux, il avançait, mû par une force inconnue, et nous indiquait, quoi exactement ? Je ne sais plus trop, mais nous n’en perdions pas une miette, il nous fallait le suivre scrupuleusement, étudier de près l’endroit où il s’arrêtait, y scruter les gravillons, les insectes ou les plantes, informations précieuses sur lesquelles nous nous arrêtions longuement, l’important étant comme dans toute quête ou enquête, n’est-ce-pas, de ne rien négliger. Avant de relancer la balle, avec précaution, pour recommencer, un peu plus loin, à chercher des indices, du sens, de précieuses révélations. Que lisions-nous exactement dans ces minuscules trajectoires, dans ces détails dérisoires ? Des réponses, nous voulions décrypter des petits bouts d’univers, le médium étant une balle de tennis jaune fluo. Qu’un tel jeu ait pu nous occuper si longtemps est un mystère pour l’adulte que je suis devenue, mais le fait est que nous avons consacré énormément d’heures à sillonner ainsi les rues du quartier, interprètes zélées des mystères d’un monde où nous avions perçu des dessous inaccessibles, alors il fallait bien inventer des voies d’accès, des ouvertures à notre portée, et les balles de tennis ne sont pas seulement bonnes à rebondir d’une raquette à une autre. La preuve.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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