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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Vernon Subutex » (Virginie Despentes)

Le roman-fleuve de la déchéance d’un disquaire, et des surprenants rebondissements de sa clochardisation. Savoureux et souvent hilarant malgré des longueurs et des essoufflements.

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Recevant sa radiation, Vernon s’était dit que ça allait peut-être le motiver pour trouver « quelque chose ». Comme si l’aggravation de sa précarité pouvait avoir une influence bénéfique sur sa capacité à sortir de l’impasse dans laquelle il s’était embourbé…
Il n’y a pas que pour lui que les choses s’étaient dégradées rapidement. Jusqu’au début des années 2000, un tas de gens se débrouillaient plutôt bien. On voyait encore des coursiers devenir label managers, des pigistes décrocher un poste de directeur de rubrique télé, même les branleurs finissaient chefs d’un rayon disques à la Fnac… En queue de peloton, les moins motivés pour la réussite se tiraient d’affaire entre un cachet d’intermittent sur un festival, un job de roadie sur une tournée, des affiches à coller dans les rues… Vernon était pourtant bien placé pour saisir l’importance du tsunami Napster, mais jamais il n’avait imaginé que le navire s’enfoncerait d’une seule pièce.
D’aucuns prétendaient que c’était karmique, l’industrie avait connu une telle embellie avec l’opération CD – revendre à tous les clients l’ensemble de leur discographie, sur un support qui revenait moins cher à fabriquer et se vendait le double en magasin… sans qu’aucun amateur de musique y trouve son compte, on n’avait jamais vu personne se plaindre du format vinyle. La faille, dans cette théorie du karma, c’est que ça se saurait, depuis le temps, si se comporter comme un enculé était sanctionné par l’Histoire.
Son magasin s’appelait Revolver. Vernon y était entré comme vendeur à vingt ans et avait repris la baraque à son compte quand le boss avait décidé de partir en Australie, où il était devenu restaurateur. Si on lui avait dit, dès la première année, qu’il passerait l’essentiel de sa vie dans cette boutique, il aurait répondu sûrement pas j’ai trop de choses à faire. C’est quand on devient vieux qu’on comprend que l’expression « putain ça passe vite » est celle qui résume le plus pertinemment l’esprit des opérations.

Publié en trois volumes chez Grasset, entre 2015 et 2017, pour un total de 1 207 pages (dans l’édition de poche), « Vernon Subutex » est certainement à ce jour le plus populaire des textes de Virginie Despentes, ayant su se créer rapidement un lectorat allant bien au-delà des fans initiaux de l’autrice de « Baise-moi » (1994) ou de l’affûtée essayiste de « King Kong Théorie » (2006). L’histoire de ce disquaire déchu, tombant de fin de droits en expulsion du domicile, se raccrochant à grand-peine à d’improbables solidarités avant de pratiquer l’expérience concrète de la clochardisation presque absolue – et pas immédiatement céleste -, n’est pourtant sans doute pas son meilleur roman, car associant peut-être trop de longueurs et de brouhahas à d’authentiques fulgurances narratives ou langagières, là où « Bye Bye Blondie » (2004) ou « Apocalypse Bébé » (2010), nettement plus brefs et largement plus incisifs, atteignaient plus directement leurs cibles éventuelles.

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Il sortait souvent marcher seul, la nuit. Il avait pris cette habitude à la fin des années 80, quand les rockers s’étaient mis à écouter du hip-hop. Public Enemy et les Beastie Boys étaient sur le même label que Slayer, ça avait fait un pont. Au magasin, il était devenu pote avec un fan de Funkadelic, un petit Blanc taciturne et teigneux, rétrospectivement il pense qu’il était dans l’héroïne, mais à cette époque il n’avait pas capté. Le mec faisait des tags, il signait « Zona » partout où il passait. Leur entente n’avait pas duré longtemps, Zona en avait marre de faire les rues, « les métros, c’est le vrai truc », il voulait niquer des rames, faire les dépôts, et Vernon n’avait pas envie de l’accompagner en bas. Il n’avait pas été contaminé – il peinait à s’intéresser aux récits héroïques de 93MC ou des MKC, le style barbare ou le throw-up chamallow… Il comprenait qu’il y avait un kif, mais il n’accrochait pas. Son truc à lui, c’était risquer de se briser les cervicales pour grimper sur le toit d’un immeuble et passer deux heures dans le silence de l’aérographe, à faire des pauses en grillant des clopes, regardant les gens passer, en bas, qui ne pensaient pas à lever les yeux et découvrir sa silhouette de sentinelle silencieuse.

Si une bonne partie du matériau en toile de fond et en accompagnement permanent du récit se puise dans l’effondrement d’une certaine industrie musicale et dans l’affichage évident de son cynisme (on songera, de manière plus ciblée, aux « Enfants du plastique » de Thomas Clément, en 2006, par exemple), Virginie Despentes ne limite pas ce « Vernon Subutex » à une revue de détail des tribus de l’underground socio-musical plus ou moins officiel ou à une analyse socio-culturelle façon « cahiers de tendances » d’officines de stylisme ou de saisie de « l’air du temps ». Si en réalité la description d’une descente aux enfers de la pauvreté, du dénuement presque total et des aléas de la rue n’est pas ici plus saisissante que dans la déjà ancienne esquisse de Thierry Jonquet (« Mon vieux », 2004), ou, davantage encore, que dans le magnifique diptyque de Jean-Luc Manet (« Trottoirs » en 2015 et « Aux fils du Calvaire » en 2018), la variété rusée de la galerie savoureuse de protagonistes que l’autrice convoque au fil des chapitres, même en l’ancrant dans le gisement des vieilles connaissances issues du milieu musical, lui permet une étourdissante valse de points de vue, servis par la verve langagière, brutale et crue, dont elle est coutumière.

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Au bout de cinq minutes chez Monoprix, Xavier a envie de tout péter. Le Monoprix de son quartier est géré par des demeurés. C’est systématique : ils attendent que le magasin soit plein pour demander aux employés de remplir les rayons. Ils s’organisent pour être sûrs que ça gêne au maximum le passage des chariots. Ils pourraient faire ça le matin, quand c’est fermé, ils pourraient faire ça pendant les heures creuses. Non, ils préfèrent l’heure de pointe : tu me mettras trois palettes en travers des rayons, il faut que ces connards de consommateurs peinent pour faire leurs courses.
Tous ces putains de packagings régressifs, ça l’agresse. Imaginer qu’il y a des mecs dans des bureaux qui ont passé des semaines entières à discuter quelles couleurs utiliser pour un pot de cornichons… Toute cette intelligence, entièrement fourvoyée. Marie-Ange lui a cassé les couilles pour qu’il aille faire les courses – et qu’il ne l’aide jamais, et qu’elle se fade tout le boulot, et pourquoi c’est toujours elle qui devrait, etc. Toujours le même baratin, merde. La liste de courses qu’elle a envoyée sur son téléphone est tellement détaillée qu’elle a dû y passer plus de temps que si elle avait fait les courses toute seule. Ce n’est pas Dieu possible qu’elle s’intéresse à ce point à la marque du pain de mie… Le voilà, comme un con, à chercher les yaourts à zéro pour cent sans aspartame, parce que madame fait attention à sa ligne, mais l’aspartame la fait péter comme une usine à gaz.

Face à un foisonnement narratif surprenant lorsqu’on le compare à son point de départ au fond plutôt simple, et dont les incursions dans le fantastique ou l’anticipation pourront aussi étonner le moment venu, « Vernon Subutex » réjouit par son inventivité, mais déçoit parfois quelque peu, paradoxalement, par son armature idéologique plus branlante qu’à l’accoutumée chez l’autrice, par une forme d’indécision de la narration qui se faufile peu à peu, particulièrement à partir du milieu du deuxième volume, et par une sorte de faux rythme du récit qui ne parvient pas à se calibrer vraiment sur le caractère échevelé que semble pourtant appeler le roman lui-même. Un long moment souvent délectable, mais qui laisse in fine sur sa faim, en somme.

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Vernon Subutex » (Virginie Despentes)

  1. Je dois dire que j’ai trouvé ça, je me suis arrêté au premier tome, assez nul…

    Publié par Goran | 20 mars 2020, 17:28

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