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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Barbarossa – 1941. La guerre absolue » (Jean Lopez & Lasha Otkhmezuri)

Une somme d’histoire militaire et politique qui comble un vide réel subsistant jusqu’ici dans le travail en français sur la deuxième guerre mondiale.

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Historien initialement non spécialisé et journaliste, devenu au fil de l’eau historien militaire passionné, Jean Lopez contribue depuis plus d’une dizaine d’années à une puissante mise à niveau de l’histoire en langue française du deuxième conflit mondial « à l’Est » -l’affrontement entre Allemagne nazie et Union soviétique -, en tirant parti, à l’instar du travail conduit par l’Américain David Glantz (« When Titans Clashed », 1995), par exemple, de l’ouverture d’une bonne partie des archives russes depuis 1991, arpentées par ses soins avec l’aide précieuse du docteur en histoire Lasha Otkhmezari, qui co-signe d’ailleurs cet ouvrage-ci comme certains des précédents.

Bien que particulièrement massif, avec ses 850 pages hors notes et bibliographie, ce « Barbarossa », publié en août 2019 aux éditions Passés composés / Humensis, ne vise pas le niveau de détail tactique et opérationnel dont témoignaient par exemple, du même auteur, « Koursk » (2008), « Berlin » (2010), « La bataille du Dniepr » (2011) ou « Opération Bagration » (2014), et, s’il satisfera sans doute moins de ce fait les praticiens et les passionnés d’histoire militaire opérative stricto sensu, il nous épargne avec bonheur les litanies d’ordres de bataille souvent fastidieuses dans le domaine pour se concentrer, tout en rappelant chaque fois que nécessaire ou utile les faits bien connus, sur plusieurs thèmes transversaux de grande ampleur concernant l’invasion de l’Union Soviétique par les armées allemandes, hongroises, roumaines, italiennes, slovaques et finlandaises en juin 1941, jusqu’à leur échec devant Moscou (mais aussi devant Leningrad et Rostov) en décembre 1941 et janvier 1942.

« Jusqu’à présent, aucun adversaire, à l’Ouest comme à l’Est, n’a été à la hauteur de notre volonté de vaincre, de notre instinct pour l’attaque. » C’est avec ces mâles paroles que le général Johann Pflugbell, commandant de la 221e division de sécurité, s’adresse à ses hommes dans son ordre du jour du 21 juin 1941. Le lendemain, cette unité, parmi les plus médiocres, pénètre en Biélorussie soviétique. Après des combats devant Sloutsk et Bialystok, qui lui coûtent 186 pertes, le 27 à l’aube, son avant-garde pénètre dans cette dernière ville sans tirer un coup de feu. Une délégation d’habitants se présente à l’hôtel Ritz, où s’est installé le commandement. Sur un linge blanc, elle offre le pain et le sel en signe de bienvenue. Le lendemain, le général Pflugbell exprimera à ses hommes « sa plus complète reconnaissance » et tiendra à en décorer plusieurs, en personne. Ces mots et gestes de gratitude envers une unité de la Wehrmacht – à laquelle se mêle un bataillon de police – ne récompensent pas les combats des jours précédents mais l’assassinat gratuit, le 27 juin, de plus de 2 000 Juifs de la ville, fusillés dans les maisons et les rues, assommés ou brûlés vifs dans la synagogue. À l’image de la 221e division de sécurité, au premier jour de l’été 1941, trois millions de soldats allemands entament une marche de 1 000 kilomètres dans la poussière, la chaleur et le sang. Comme le héros de Joseph Conrad remontant le fleuve Congo vers le royaume de l’horreur, ils se précipitent dans une bataille qu’on leur a présentée comme différente de toutes les précédentes. Elle le sera en effet. En quelques semaines, ces soldats se transforment en membres de l’armée la plus criminelle de toutes les histoires. Ils sont devenus l’armée d’Hitler.

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C’est là le premier point sur lequel les deux auteurs insisteront pratiquement tout au long de l’ouvrage : poursuivant le nécessaire travail de démythification entrepris depuis les années 1980 environ, rendant à la Wehrmacht sa juste part, significative, dans les atrocités nazies, dont on trouvait par exemple une illustration dans le « Erich von Manstein » de Benoît Lemay ou dans le « Comprendre la guerre » de Laurent Henninger et Thierry Widemann (et davantage encore dans le numéro spécial consacré à ce sujet par la revue Guerres & Histoire, dont Jean Lopez est rédacteur en chef), et capitalisant sur des travaux tels ceux de Christian Ingrao (« Croire et détruire » en 2010 ou « La promesse de l’est » en 2016) pour mettre en évidence la place de l’idéologie destructrice au sein de la SS mais aussi de la Wehrmacht, ils insistent sur le caractère unique, dès l’origine, de cette « guerre à l’Est », qui ne vise pas seulement l’anéantissement d’un corps de bataille, mais aussi et peut-être surtout la destruction d’un régime politique honni et la conquête de ressources économiques et d’un territoire à coloniser, au prix d’un véritable nettoyage semblant presque immédiatement couler de source. Les conséquences strictement militaires de ce parti pris dévastateur seront naturellement particulièrement lourdes, et les éléments abondent, dès les premiers mois de la guerre, pour montrer à quel point certaines populations, qui souffraient sous le joug soviétique et/ou russe (en Ukraine et dans les pays baltes, tout spécialement) et auraient pu constituer des soutiens ou des alliés, retournèrent ainsi très rapidement à l’indifférence ou à l’hostilité vis-à-vis du Reich.

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Einsatzgruppen : assassinats de Juifs dans la région d’Ivanhorod en 1942

Sans doute plusieurs des invités du général von Hammerstein-Equord n’ont pas pris au sérieux le programme d’expulsion des peuples de l’Europe orientale et de germanisation de leur ancien espace de vie, ou la perspective, énoncée en clair, d’avoir à lutter à la fois contre la France et l’Union soviétique. Mais leur silence vaut approbation. Ce premier renoncement en appelle d’autres. Hitler est venu chercher un partenariat avec l’armée : il trouve une complicité, qui sera sans arrêt renforcée et radicalisée par l’incroyable série de succès diplomatiques, économiques et militaires qui, entre 1933 et 1941, en fera un mythe vivant, étouffant les scrupules, les craintes et les doutes des chefs militaires, à peu d’exceptions près. De façon spontanée – un des présents parlera d’un « appel venu du cœur » -, il a laissé voir certains de ses desseins les mieux cachés (il faudra attendre 1937, et plus encore 1939, pour qu’il en parle à nouveau). Cet aveu de faiblesse calculé, ce risque assumé lui a livré l’armée allemande, l’instrument consentant de sa future politique d’agression, de réduction en esclavage et de génocide. Il n’a laissé dans l’ombre qu’un pan de sa vision du monde, un pan pourtant central : la solution du « problème juif ». Cette alliance entre Hitler et l’armée, nouée dans la salle à manger du général von Hammerstein-Equord, pourrait fournir un début à l’histoire de l’opération Barbarossa si, depuis dix ans, elle n’avait déjà été en germe dans la tête d’Hitler. Sans cette alliance inconditionnelle, l’attaque n’aurait pas eu lieu ou, du moins, elle n’aurait pas revêtu le même caractère exterminateur. L’alliance se soudera, pour le pire, dans le serment personnel au Führer prêté à partir d’août 1934 et dans l’acceptation, pour les plus hauts gradés, de dons secrets d’argent, de domaines, d’exemptions fiscales, c’est-à-dire d’une corruption massive. L’opération Barbarossa est fille de la volonté conjointe d’Hitler et du haut commandement des forces armées. Les autres forces politiques, sociales ou économiques pèsent moins au regard de cette alliance.

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Georgui Joukov (1896-1974)

Le deuxième point que ce « Barbarossa » arpente et synthétise de manière fascinante a trait à la manière dont, malgré une succession d’erreurs fracassantes d’anticipation, de compréhension de l’adversaire, d’organisation globale et de qualité du commandement, les armées et l’état-major général soviétiques vont témoigner non seulement d’une résilience, mais aussi et surtout d’une capacité d’amélioration continue, dès les premiers mois de guerre passés, qui surprendront la quasi-totalité des observateurs étrangers – résilience et capacité auxquelles il faudra surtout aux esprits allemands et nazis plusieurs très longs trimestres pour ajouter foi. Si l’on retrouve dans ce dernier phénomène – et les deux auteurs accumulent à ce propos les notes et les témoignages – l’idéologie pathologique de sous-estimation de l’adversaire dont témoignaient aussi bien les cadres nazis qu’une large majorité des chefs militaires allemands, il faut aussi, avec Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri (qui avaient déjà plus que débroussaillé le sujet dans leur magistrale biographie, « Joukov », en 2013), comme l’avaient fait de leur côté les historiens militaires mentionnés plus haut, rendre justice à la mobilisation titanesque d’une nation soviétique entreprenant en quelques mois de mettre véritablement sur le pied de guerre totale les corps, les cœurs et les cerveaux (organe longtemps souvent oublié par les commentateurs occidentaux convertis à l’historiographie des vaincus allemands), sans exception ou presque, à l’échelle d’un quasi-continent – ce que les responsables nazis retarderont de leur côté de manière fatale à terme.

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À son arrivée, Timochenko essaye tout d’abord de restaurer la discipline, comme on le faisait durant la guerre civile, par la terreur. Le 24 janvier 1940, suite à un ordre conjoint de Vorochilov et de Beria, 27 unités de barrage, chacune forte de 100 hommes, sont créées et soumises à l’autorité des Osoby Otdel (département spécial et secret du NKVD au sein des unités). Elles se postent sur les arrières et bloquent les fuyards, fusillant pour l’exemple. Pour améliorer la logistique, Timochenko mobilise l’aviation civile, fait construire de nouveaux chemins de terre et de fer, ouvre les réserves de munitions et de produits alimentaires. Il émet une série d’ordres qui rappellent aux commandants des unités le B-A-BA de la conduite de la guerre : dissimuler, reconnaître, concentrer et échelonner les forces, donner des objectifs réalistes, coordonner les armes. Les bataillons de marche et ceux de skieurs reçoivent un minimum d’entraînement avant de revenir en première ligne. La reprise des combat, le 11 février, n’est certes pas une partie de plaisir mais les percées sont obtenues, l’exploitation se fait de façon régulière. C’est au tour des Finlandais d’encaisser leurs plus fortes pertes. L’ensemble des observateurs militaires a retenu le visage de la guerre à son début, c’est-à-dire avant l’arrivée de Timochenko. Tous, notamment les Allemands, ont conclu à l’incapacité globale et définitive de l’Armée rouge. Une analyse plus fine aurait permis de détecter que, lorsqu’elle est correctement commandée, la machine militaire soviétique fonctionne, à grand coût humain, certes, mais elle fonctionne. Surtout, elle apprend de ses erreurs, même sous le stress du combat. Cette leçon majeure, l’OKH n’a pas su l’extraire des rapports transmis par les Finlandais. Elle s’en mordra les doigts en 1941.

Ainsi, si elle ne révolutionne pas nécessairement la vision contemporaine globale de l’affrontement entre Allemagne nazie et Union soviétique en 1941, cette somme a le triple mérite de rassembler une impressionnante masse de données sous une forme digestible et utilisable, de fournir des orientations solides sur les dimensions les moins connues ou les plus controversées de ces sept mois de guerre, et de proposer, enfin, une indispensable mise à jour en français qui manquait encore jusqu’alors.

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À propos de Hugues

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Barbarossa – 1941. La guerre absolue » (Jean Lopez & Lasha Otkhmezuri)

  1. Belle chronique sur des aspects effectivement peu connus de cette opération Barbarossa, une bataille décisive de la seconde guerre mondiale. On doit notre libération à l’aide américaine mais aurait-elle existé s’il n’y avait eu cette victoire soviétique, obtenue dans des souffrances terribles ? Ce livre semble intéressant pour peser plus justement ce qui a permis la défaite salutaire du régime nazi. Merci à vous et portez vous bien !

    Publié par Bibliofeel | 19 mars 2020, 09:02

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