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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Total Labrador » (Jean-Hugues Oppel)

Agent trahi et abandonné devenu rebelle, drones perpétuellement en chasse aux ennemis réels ou supposés : un cocktail explosif magnifié par une écriture enlevée et ironique.

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En 2017, le très prometteur (de thèmes et d’écriture) « 19 500 dollars la tonne », trop court jusqu’à en devenir légèrement squelettique, nous avait laissé sur notre faim. Avec presque un tiers de pages en plus, cette fois, « Total Labrador », publié début 2019 à La Manufacture de Livres à nouveau, comble les attentes, et si l’on a un grand plaisir à y revoir de plus près le personnage de Lucy Chan, jeune et douée analyste de la CIA, on a surtout le plaisir de retrouver Jean-Hugues Oppel dans toute sa puissance, trop rarement donnée à lire ces dernières années.

han… déheu… troâ…
noo… ziron… ôboâ…
Assis devant sa console de guidage dans un container climatisé aménagé en salle de contrôle aérien, Harry Parker Leroy Junior, capitaine de l’armée de l’air américaine élevé au maïs transgénique, pilote à distance un drone MQ-9 Reaper équipé de missiles air-sol Hellfire qui survole en ce moment un territoire étranger classé Top Secret.
Rien de nouveau dans la vie du capitaine Harry P. Leroy, sinon qu’il chantonne depuis quelques semaines une comptine française, dont il articule les rimes en détachant bien les syllabes. Il a passé ses dernières vacances en france. Visite familiale et mémorielle en Normandie : un Leroy Senior n’a pas fait dix mètres sur Omaha Beach au sortir de sa barge de débarquement. Junior ne parlait pas un mot de la langue. De retour aux États-Unis, il a voulu l’apprendre car il compte bien retourner à Paris un de ces jours, de préférence pas trop lointain. Paris, mais aussi la Côte d’Azur, la Corse et les plages du Pays basque. La rencontre avec une jolie Clémence n’est pas complètement étrangère à cette soudaine francophilie de Leroy Junior.
han… déheu… troâ…
noo… ziron… ôboâ…
Le container climatisé est aligné avec d’autres en rangs d’oignons sur la base aérienne de l’US Air Force Nellis, située dans le désert du Nevada, à la sortie de Las Vegas. Les installations de téléguidage des drones ont été regroupées à l’écart, dans un périmètre ultra protégé nuit et jour que les pilotes et les mécaniciens ont surnommé la Zone 51 Bis, pour rire.
L’Aviateur de1ère Classe David Mackenzie assiste en binôme le capitaine Leroy. L’Aviateur Mackenzie est responsable des prises de vues et du système de visée de l’appareil téléguidé qui cercle très très très loin des néons du Strip et des tables de jeux. D’ordinaire, ils sont quatre dans le container ; chaque binôme responsable d’un drone en mission possède sa doublure en cas de pépin, maladie ou retard dans les embouteillages.
Le binôme Leroy-Mackenzie forme l’équipage Labrador.
Avec Doberman, Houndog, Pitbull, Poodle, et leurs doublures, Labrador est la cinquième composante de l’escadron d’attaque DC61 (DC pour drone control). On ne s’est pas battu pour hériter de Poodle. Le colonel Malcolm A. Maryans qui commande l’escadron adore Elvis Presley et les chiens, caniches inclus.
Depuis que l’équipage Labrador est passé sous contrôle direct de la CIA, pour des opérations qui n’auront jamais existé, sa doublure Retriever est cantonnée en réserve à l’extérieur du container, dans une annexe insonorisée. Un sas permet de passer de l’une à l’autre en cas d’urgence. Dixit le donneur d’ordres : moins il y a de personnel concerné dans le circuit de la confidence, mieux c’est.

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Comme le dépeint avec justesse la quatrième de couverture, en veillant à ne pas dévoiler l’intrigue (même si l’intrigue elle-même, dans la veine « roman d’espionnage contemporain » que pratique ici Jean-Hugues Oppel, n’est sans doute pas l’essentiel) : « Quel lien existe-t-il entre les éliminations ciblées des ennemis de l’Amérique par drone, la soif de vengeance d’un homme trahi par ses supérieurs et la nomination à la tête de la CIA par un clown mal peigné d’une nouvelle directrice sachant ce que torturer veut dire ? » En actualisant le motif ludlumien de l’agent « de terrain » trahi et abandonné, devenu plus ou moins universel avec Jason Bourne, et en le sortant du contexte de l’immédiat après-guerre froide, pour le plonger dans la chasse permanente aux « ennemis » et dans la pratique survoltée du waterboarding, et en le reliant à un motif beaucoup plus récent, popularisé en France par plusieurs auteurs désormais et analysé par Grégoire Chamayou et son « Théorie du drone », l’auteur s’approprie intelligemment aussi bien les arrière-plans idéologiques, bureaucratiques et opportunistes qui hantent l’exceptionnel « La femme qui avait perdu son âme » de Bob Shacochis que les péripéties secrètes et combattantes du DOA de « Pukhtu Primo » et « Pukhtu Secundo », mais il pratique l’exercice d’une toute autre écriture, fidèle à son rythme particulier et à son ironie sous-jacente qui nous enchantent au moins depuis « Cartago » (2000) ou « French tabloïds » (2005). Et l’on retrouve donc bien ici tout le plaisir, à la bonne échelle, d’une capacité rare à brasser les sujets apparents pour leur offrir une cohérence secrète, et d’une tonalité quasiment unique dans le noir contemporain.

Le major Amasovna ne pouvait pas donner rendez-vous à son amie dans son bureau au siège de la Loubianka parce que Darby Owens est l’une des sous-directrices de la Central Intelligence Agency américaine, en visite officieuse à Moscou. Les rapports entre la Russie et les États-Unis ne sont pas au beau fixe : ceux liant ces deux femmes, qui ont une idée bien arrêtée de ce que doit être la paix mondiale, compensent les stupidités bureaucratiques de leurs gouvernements respectifs. La sous-directrice Owens est officiellement en bref congé pour raisons familiales. On ne travaille pas à un haut niveau de hiérarchie à la CIA sans savoir mentir, tricher et couvrir ses traces.
Darby Owens est une triple championne.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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