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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Au rendez-vous de la marquise » – Mary Lester 55 (Jean Failler)

Une 45ème enquête pour Mary Lester, dans l’après-Notre-Dame-des-Landes, dans un contexte d’opposition croissante à la chasse – et de spéculation immobilière rampante.

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– Et les gens de la ferme s’entendent bien avec ceux du château ?
– En général, oui. Depuis le temps qu’ils cohabitent, chacun a trouvé ses marques… Enfants, les gosses des paysans et ceux des hobereaux jouaient, allaient au catéchisme, à l’école ensemble. Enfin, chacun avait trouvé ses marques jusqu’à ce que…
– Jusqu’à ce que ce projet d’aéroport prenne corps ?
– C’est ça, c’est tout à fait ça !
– Mais il y a bien cinquante ans que ce projet a été lancé. Ça fait un bail !
– Pff, fit le gendarme, qu’est-ce que cinquante ans pour des familles qui se succèdent au château ou à la ferme depuis trois ou quatre siècles ?
– Tant que ça ? s’étonna-t-elle.
– Si ce n’est plus ! Les biens passent de génération en génération selon des codes qui remontent sinon à Mathusalem, du moins à Clovis. Et ce qui vaut pour le château vaut également pour la ferme. Souvent elles sont tenues depuis cinq ou six générations par les mêmes familles qui se les passent de père en fils en vertu du droit d’aînesse. Aussi, lorsque ces familles ont été expropriées, ça a rompu un lien séculaire. Je ne vous dis pas le traumatisme !
– Ces familles ont été indemnisées, il me semble, objecta Mary.
Le gendarme hocha tristement la tête :
– Bien sûr, mais l’argent ne remplace pas tout. À la ville, on vous vire de votre appartement et on vous en donne un plus grand, plus beau avec une petite indemnité… Tout le monde est content ! Ici, la plus belle terre, c’est celle que les ancêtres ont arrosée de leur sueur au fil des saisons, des siècles durant.
– Ces indemnisations ont pourtant été acceptées.
Abadie haussa les épaules :
– Ces pauvres gens avaient-ils le choix ? Une multinationale appuyée par le gouvernement contre des paysans… Le pot de terre contre le pot de fer, vous connaissez ?
Elle acquiesça silencieusement. Finalement, ce gendarme lui plaisait bien.

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Pour cette 45ème enquête (qui porte le n°55 du fait de celles ayant comporté deux tomes), vingt-sept ans après les débuts de la policière bretonne dans « Les bruines de Lanester », Jean Failler nous emmène explorer avec Mary Lester les lendemains de l’abandon de l’absurde projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, et les devenirs en mutation de ce qui fut la Z.A.D. (Zone À Défendre) éponyme. On subodore que l’auteur, par héroïne interposée, n’a guère de sympathie pour les zadistes en général, et tout particulièrement pour les militants violents qu’il imagine volant de combat en combat à l’échelle de l’Europe, avec des motivations pour le moins troubles (les portraits d’activistes dressés dans l’enquête n° 50, « C’est la faute du vent », ne faisaient de ce point de vue pas dans la dentelle), mais l’on sait également depuis longtemps qu’il abhorre au moins autant les affairistes de tout poil, les parachutés d’ « en haut » et tous ceux que la bonne odeur de l’argent facile – du moment que l’on dispose des bonnes relations – attire : les enquêtes n° 48-49, « Ça ne s’est pas passé comme ça », ou n° 53-54, « Le vautour revient toujours », pour n’en citer que deux parmi les plus récentes, sont là pour nous le rappeler, si le moindre doute avait été permis.

Au nord de Nantes, autour de Blain et des communes avoisinantes, sur fond de lutte contre la chasse à courre (et contre la chasse de manière plus générale – à un moment où l’augmentation manifeste des faits divers tragiques rend le sujet encore davantage d’actualité), de vieilles rivalités parfois inattendues, de hobereaux d’un autre âge ayant ou non la nostalgie mal placée, de désirs parfois avides – ou au contraire, fort modestes – de terre à cultiver, et de projets immobiliers plus ou moins secrets, le commandant Mary Lester, épaulée par ses habituels acolytes, le capitaine Fortin et le lieutenant Le Quintrec, va devoir plonger dans des marais évidents et dans d’autres mieux dissimulés. Si les tics conservateurs de l’auteur sont bien présents, assortis de visions souvent caricaturales à propos de végans et d’autres activistes, voire de quelques piques xénophobes bien senties, la tonalité générale de ce roman-ci, compte tenu de son sujet politiquement bien épineux, est étonnamment mesurée, et fait la part plus juste que l’on n’aurait pu s’y attendre, au sein de cette série contrastée mais rarement très « gauchiste », aux différents points de vue en présence – tout en nous préparant, avec un rare « teaser », une suite dans laquelle apparaîtra au grand jour le véritable « ennemi commun ».

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La Citroën de Mary franchit lentement la grille du manoir qui semblait rester toujours ouverte. Le granite gris des piliers massifs dorés de lichens qui la supportaient se reflétait dans l’eau calme des douves seulement troublée par de mystérieux sillages dénonçant la présence de poissons, probablement des carpes centenaires qui se faufilaient entre les feuilles charnues des nénuphars qui n’étaient pas encore en fleur.
Pour rien au monde Mary n’aurait voulu être condamnée à vivre dans un tel édifice mais, avec du recul, il fallait convenir que le château du Bois Brûlé était un plaisir pour l’œil du promeneur et un enchantement pour le sien.
Il eût suffi de presque rien, la sonnerie de trompes de chasse résonnant sous les hautes futaies, le grondement d’une troupe de cavaliers lancée au galop et le chant d’une meute de quatre-vingts anglo-français tricolores bien gorgés pour que l’on pût se croire revenu au temps où les compagnons de Jéhu brigandaient les transports de fonds de la jeune République pour libérer leurs frères promis à la guillotine.
Un grondement de tracteur la ramena brutalement dans son siècle. Alors, à regret et encore sous le charme, elle reprit sa route vers la gendarmerie.
Cette voie qui avait longtemps été appelée « la route des chicanes », car les zadistes y avaient établi des barrages filtrants, était maintenant rouverte à la circulation. Cependant, les bas-côtés conservaient les traces de la guérilla qui avait, pendant de longs mois, opposé ceux qui refusaient la construction de l’aéroport géant aux forces de l’ordre qui avaient pour mission de l’imposer. Des arbres portaient encore des marques de brûlures et, par endroits, le bitume de la route avait été calciné par les incendies de pneus. Çà et là des bicoques de planches bâties de bric et de broc qui avaient échappé au grand nettoyage subsistaient.
Peut-être était-elle passée devant l’emplacement où Albrecht Grass et Cathy Vilard avaient tenté de se construire un « cottage » avant que les bulldozers de la gendarmerie n’aient brisé leur rêve et ne les aient précipités sous la coupe du sinistre Ludwig Von Bullöw et de ses acolytes.

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Au rendez-vous de la marquise » – Mary Lester 55 (Jean Failler)

  1. Richard WAGAMESE

    «Starlight » est un roman inachevé de Richard Wagamese traduit par Christine Raguet de « Starlight » (2019, Zoé, 272 p.). On a déjà pu lire « Jeu Blanc » traduit de « Indian Horse » par Christine Raguet (2017, Zoé, 256 p.) et « Les Etoiles s’éteignent à l’Aube » traduit de « Medecine Walk » par Christine Raguet-Bouvard (2016, Zoé, 288 p.). Cet auteur canadien, Ojibwé de la tribu des dans « One Story, One Song » (2011, Douglas & McIntyre, 216 p.). Sa première maison, raconte-t-il dans son essai « The Path to Healing », est « une tente de l’armée en toile suspendue à une structure de branches d’épinette ».

    Revenu parmi les siens, il habite pas très loin de Kamloops, à coté du Paul Lake, à environ 350 km au NE de Vancouver, à l’ouest des Rocheuses, en British Columbia. Dans l’introduction de « One Story, One Song », il énonce les conditions d’écriture à Paul Lake. Ce sont quatre grandes sections qui regroupent des textes courts, une à deux pages chacun. « Humility », « Trust », « Introspection » et « Wisdom ». Les quatre points cardinaux de sa culture Ojibwé, dans laquelle il vit en communauté avec ses parents, sa grand-mère maternelle, ses frères et sœurs, mais aussi ses oncles, tantes, cousins et cousines. Ces quatre points cardinaux, qui forment la « Medicine Wheel », on les retrouve bien entendu dans la suite de ses souvenirs. Il les pose en parallèle avec les quatre principes des Ojibwé, en tant que raconteurs d’histoires :« Mesure », « Harmonie », « Connaissance» et « Intuition ». Le tout est raconté avec un certain humour, prenant prétexte à des méditations lors de longues marches avec son chien, Molly. C’est ainsi que dans « The Real Experts », il fait part de son ironie d’être le seul conférencier, lors d’une réunion sur les populations migrantes, à avoir une réelle expérience dans ce domaine. Intéressant de voir son opinion lorsque l’on sait qu’à Kamloops, il a racheté et restauré une maison pour les personnes pauvres ou malades, leur réservant un abri sur et sain, c’est-à-dire loin de l’alcool et des drogues diverses. D’où cette phrase qui résume bien l’histoire du couple qu’il forme avec sa femme Debra Powell. « Les sans-abris ont besoin de raconter leurs histoires et on doit les écouter. Cela ne suffit pas à traiter tous leurs symptômes. Il nous faut traiter le mal, et on peut le faire si on s’attaque aux racines de ce qui le cause ». Au début, il est profondément en colère. Colère contre sa famille, qui, pense t’il l’a abandonné. C’est l’épisode des « Indian Residential Schools», durant lequel l’enfant indien est déculturé. Ce sera la matière de « Jeu Blanc » dans lequel l’enfant s’en sort en devenant un champion de hockey. Encolère surtout contre cette soi-disant famille pieuse qui essaye par tous les moyens de briser sa culture. Voir ce que j’en disais ici même https://charybde2.wordpress.com/2019/11/05/note-de-lecture-le-bruit-des-tuiles-thomas-giraud/#comments et surtout ce qui s’écrivait encore récemment dans « Literary Review of Canada ». (http://reviewcanada.ca/magazine/2019/10/no-genocide/, et http://revi)ewcanada.ca/magazine/2019/10/yes-genocide/ ). Les titres parlent d’eux-mêmes. Puis, c’est bien sûr la rue, et l’alcoolisme. Reste la lecture qui ne l’abandonne jamais et qui finalement le sauvera. La lecture et sa retransmission via l’écriture ou l’art de raconter les histoires. « Ce qui nous relie tous en tant que famille humaine c’est ce désir collectif d’appartenir, et ce besoin de partager nos histoires qui les ont construites ». Son plus grand regret, alors qu’il vit en British Columbia, c’est de « Reigniting the Spark » (Rallumer l’étincelle) « to share his “storytelling show” with the occupants of a remote reserve in Ontario, the type of place where the malaise feels chronic, self-perpetuating and final » (pour recommencer son programme de racontage d’histoires dans sa réserve de l’Ontario, l’endroit ou le malaise est le plus chronique, se perpétue de lui-même jusqu’au néant).
    « Keeper’n Me » (Keeper et Moi) (2006, Anchor Canada, 336 p.) qui narre l’histoire de Garnet Raven, jeune Ojibwé, retiré de sa famille à l’âge de trois ans pour être placé en famille d’accueil. Il est comme tant d’autres enfants de son entourage, placé dans des familles d’accueil blanches, pour leur bien, cela va de soi. Arraché donc de la réserve de White Dog (Chien Blanc) dans le Nord-Ouest de l’Ontario, presque à la frontière avec le Manitoba, et sa capitale Winnipeg. On retrouvera dans le livre le trajet de Garnet vers Kenora et Wabaseemoong (White Dog), à une heure de taxi vers le Nord.
    Le livre s’ouvre donc sur cette coupure, ou plutôt cette « disparition », le terme reviendra plusieurs fois. Puis à la vingtaine d’années qui suivent, pendant lesquelles Garnet va essayer d’échapper à ces familles d’accueil et va vivre des galères pas possibles. Sa couleur de peau va vite le faire passer, avec son aide, pour un noir, dont il adopte les codes vestimentaires. « J’avais une coiffure afro de trois pieds autour de la tête, des lunettes de soleil miroir, une chemise jaune en soie à manches ballon avec un long col fuseau, un pantalon baggy vert citron avec des petits poignets, une paire de baskets surhaussés, tout brun avec des paillettes d’argent, et trois chaînes en or autour de mon cou ». Cela va faire sensation dans la réserve. « On a James Brown, un indien qui ressemble à James Brown ». Cette partie du retour à la réserve, avec un chauffeur de taxi en partie bègue, est assez étonnante.
    Revenu parmi les siens, il est pris en charge et initié par Keeper, un ami de son grand père, qui lui indique les rites, anciens et modernes, de son peuple. Un roman d’initiation, donc, mais plein de questionnements, on pourrait s’en douter sur la situation économique et culturelle des premières nations. Le livre soulève également les notions de vérité et conciliations qui font actuellement débat au Canada.

    De lui aussi, ce petit livre « Embers. One Ojibway’s Meditations » soit (Braises. Les Méditations d’un Ojibwé) petit ouvrage (2016, Douglas & McIntyre, 140 p.), superbement édité sur papier glacé avec des photos. Il convient de commencer par les remerciements (Acknowledgements) situés en fin de livre. « La vie est parfois dure. Il y a des challenges. Il y a des difficultés. Il y a des peines. En tant que jeune homme, je pensais des hommes plus jeunes, je les ai évités et je me suis toujours fait plus de la même manière. Je suis devenu une comète, je traverse le ciel de ma vie et les moments les plus difficiles sont les frictions qui laissent tomber les morceaux usés et fatigués. C’est une bonne façon de voyager, je finirai par user toute résistance jusqu’à ce qu’il ne reste que moi c’est la lumière, je peux vivre vers cette fin ».
    Puis il y a les conversations avec « la vielle Femme » (the Old Woman) à propos du « Créateur ». Elle est un peu la tenante des traditions et croyances. « Moi : quel est le plus grand enseignement dans la vie ? / OW tu dois faire toi-même tes mocassins. / M. tu plaisantes ? / OW Non, tu les confectionnes avec la peau de tes expériences, de tous les endroits où tu as marché. Tu les couds avec le fil des expériences, les leçons cachées dans tous les miles difficiles […] // J’ai été bien occupé à apprendre à coudre».
    Le livre est de plus illustré par de nombreuses photos de nature sur lesquelles sont imprimées les maximes. On peut citer un arbre dans une forêt, un feu de joie, un hibou des neiges, une vue de lac (comme il y en a beaucoup en British Columbia, avec des paysages qui se reflètent, et des couleurs de carte postale).
    Un livre à mettre sur sa table de chevet et à déguster lentement, phrase par phrase. « J’ai pris le rôle que le Créateur m’a demandé de jouer dans cette réalité » en toute humilité. Et pour finir « Rien dans l’Univers n’a jamais crû de l’extérieur vers l’intérieur ».

    Pour revenir « Les Etoiles s’éteignent à l’aube », traduit de l’original « Medicine Walk », le jeune Franklin Starlight (Lumière des Etoiles) vient d’avoir seize ans. Son père, Eldon, dit « Twinkles » (scintille comme une étoile) détruit par l’alcool, l’appelle à son chevet. Il lui demande de l’emmener dans la montagne, là où traditionnellement, on enterre les guerriers. C’est donc un voyage à la fois d’initiation et de transmission de la culture amérindienne. Les Canadiens diraient « Les Premières Nations ». Le tout se passe en British Columbia, là où les Rocheuses Canadiennes sont les plus grandioses. La ville est celle de Parson’s Gap, col qui mène de Paul Lake vers Banff à l’Est.
    Voyage initiatique qui n’est pas sans rappeler le premier livre de Joseph Boyden « Le Chemin des Ames » traduit par Hugues Leroy (2006, Albin Michel, 391 p.), également retour sur un passé amérindien, lors d’un voyage de trois jours, mais cette fois d’un rescapé de la Grande Guerre, comme l’indique le titre original « Three Day Road ». Livre superbement écrit par ce descendant indien du peuple Cree.
    Il faut savoir que le jeune Franklin a été laissé pour compte par son père, et a été élevé par Bunky, un vieux monsieur qui lui a enseigné les rudiments de survie dans la forêt. « Il trouvait son bonheur dans le travail de la ferme et sa joie dans les chevaux ainsi que dans les étendues infinies des pays d’en haut. […] Le vieil homme lui avait fait don de la terre à partir du moment où il avait été capable de s’en souvenir, et il lui avait montré comment la traiter, l’honorer ».
    Au cours de leur voyage, le fils affronte un jeune grizzly, ramène poisson ou gibier et construit des abris contre la pluie, tandis qu’Eldon lui raconte comment il a rencontré l’amour de sa vie, pourquoi il a sombré dans l’alcool et d’où vient leur patronyme qui évoque les temps indiens immémoriaux.

    « Starlight » reprend la vie de Frank Starlight, élevé en dehors de la ville par un vieil homme qui lui apprend à respecter la nature. On trouve d’ailleurs la phrase « C’est une espèce de truc d’Injun » dans le texte pour qualifier la façon de vivre de Frank. Le manuscrit est inachevé, par suite du décès de Richard Wagamese. Une postface de l’éditeur et un épilogue rajouté, complètent le texte, qui était pratiquement terminé, mais aurait eu besoin de relecture et coupures du texte. Le roman s’ouvre sur l’enterrement du vieil homme et la décision de Frank de partir. Où, il ne sait pas, et il y renonce vite. Il vivra dans la vieille maison qu’il a toujours connue, avec Eugene Roth un garçon de ferme qui devient son ami. « Il aimait ce pays. Il l’aimait d’une façon tranquille exprimée par un léger plissement au coin des yeux quand il l’observait, et par une sensation de calme, comme un silence au plus profond de son être. Il n’avait besoin de rien de plus que de la ferme et du temps solitaire qu’il passait dans la campagne à cheval ou à pied ». Pour vivre, Frank fait des photos d’animaux, les pieds enveloppés dans des chaussures en peau qui ne font pas de bruit. « Ses chaussures étaient façonnées à partir de peau d’orignal et lacées serrées ; leurs semelles étaient faites d’épais morceaux de feutre et il sentait les moindres aspérités et irrégularités du territoire qu’il traversait ; les traces qu’il laissait n’étaient que de simples ébauches ». (On retrouve la description une centaine de pages plus loin, ce qui aurait pu être coupées à la relecture). Il suit ainsi une meute de loups, instant superbe du livre. Ses photos sont très appréciées par Deacon qui lui sert d’agent dans la petite ville de Endako, sur la rivière Nechako à 600 km au nord de Paul Lake, British Columbia, où habite Richard Wagamese. Bref, une vie en communion avec la nature. « Frank, l’homme tranquille. C’est ainsi qu’on l’appelait. Frank, le colosse, aussi parfois, mais sa taille n’était pas ce qui comptait. C’était la qualité de sa sérénité ».
    En parallèle à cette histoire, Emmy Strong s’enfuit avec sa fille Winnifred, dite Winnie, de chez Cadotte, son ex-compagnon Anderson, qui la battait et la traitait durement. Les deux filles vont finalement atterrir à Nechako, et son engagées par Frank, qui les prend en pitié. Le tout est supervisé par le « Ministère des Services à l’Enfance et à la Famille ». On reconnait bien là, le système social canadien.
    On part donc des stéréotypes de l’homme solitaire et sauvage (le vieil homme ou Frank) avec un garçon de ferme du même style, mais au fur et à mesure du texte on découvre des personnes qui vivent en harmonie avec la nature via la photographie et surtout les rapports que Frank entretient avec les animaux « Toi, la nature et ces bêtes sauvages, vous êtes parfaits. Tu vas là-bas et tu rapportes de la magie », ou avec la nature (séquence d’ébranchage du peuplement d’arbre). Par opposition, le monde des blancs est celui de Jeff Cadotte et de son compagnon Anderson, brutes ivrognes. Le départ des filles le pousse à la vengeance. « J’laisserais pas un homme faire ça. Alors j’te garantis que j’risque pas d’laisser une gonzesse ». Et ils deviennent des bêtes chargées de haine. « C’étaient des hommes sauvages. Ceux dont ils s’entouraient étaient frustres et violents, colériques et bornés, toujours prêts à la bagarre, à donner des coups de poing au moindre affront, pour terminer par des rires, des embrassades ; ils établissaient un lien incompréhensible, fait d’emportement et d’interminables conversations à propos des femmes, de l’argent, de vagues rêves et de ragots accumulés qui passaient pour du savoir chez des hommes ne connaissant rien d’autre que la robustesse de leurs dos et l’érudition de leurs poings ».
    Frank va alors initier Emmy à la nature, de même pour Winnie, qui on s’en doute n’a jamais été à l’école. Le début de la cohabitation est toute en délicatesse. « Quand ils étaient en pleine nature, les journées d’Emmy commençaient et s’achevaient en silence. Ils parlaient rarement. A la place, elle apprit à porter son attention sur les signaux qu’envoyaient les mains de Starlight, sur ses yeux, sa posture, de sorte que la cuisine, les tâches ménagères et toutes les activités ordinaires de la vie pouvaient s’effectuer et se partager sans un mot. Elle fut surprise de constater combien elle avait peu besoin de la parole et du langage. Les mots restaient en elle comme des pierres ». La vie va reprendre, calme et apaisée. « Ils se sentaient douillettement protégés par le poids des chaînes montagneuses qui les entouraient; il y avait peu de bruit, hormis le murmure du vent qui s’engouffrait dans cette longue trouée en entonnoir. L’air portait le parfum fécond des marais, de la sève et de la résine ». Emmy s’ouvre alors à la nature et découvre le sens caché des choses. Le tout dans un texte qui décrit superbement la nature dans cette région de l’Ouest des Rocheuses. « Depuis le brame discret d’un orignal jusqu’au grondement d’un ours occupé à griffer un rondin pourri, jusqu’au piaulement perçant d’une buse à queue rousse tournoyant au loin puis descendant là où le vent imposait son chuchotis canalisé dans les profondeurs du défilé. Elle entendit tout cela. Puis des sons plus sourds comme l’eau qui court, un animal creusant dans le sable et le gravier, ainsi que le bourdonnement lointain d’un avion au sud et à l’ouest de leur position. Plus elle se laissait s’ouvrir aux sons, plus sa vision de la vallée s’affinait ».
    Retour à la nature, à la forêt. Pourrait-on parler de retour à Henri David Thoreau et de son célèbre « Walden ou la Vie dans les Bois » republié et traduit récemment par Frédéric Gros (2017, Albin Michel, 448 p.) ou pourquoi pas de « Sylvothérapie : Le pouvoir énergétique des arbres » à la Jean-Marie Defossez (2018, Jouvence, 160 p.). Je pencherais plutôt pour le retour aux arbres façon « Back to the Trees », tel que le concevait l’oncle Vania dans « Pourquoi j’ai mangé mon père » de Roy Lewis, traduit par Rita Barisse (1993, Actes Sud, Cactus, 162 p.). Ceci avant que le père de la fratrie, ayant inventé l’exogamie, n’envoie ses fils chercher des compagnes hors de la tribu. D’ailleurs Tobie qui invente l’allumage du feu en tapant des silex, va réduire la forêt en savane, après y avoir mis le feu. Mais, bon c’est Roy Lewis, ce qui n’empêche pas de relire ce pastiche de nos ancêtres Sapiens. Comme dirait Eugene Roth dans « Starlight » « « Progrès » c’est rien d’autre qu’un mot de paresseux pour « facile » ».
    Retour au quatuor dans leurs montagnes, loin des villes. Ce qui n’empêche pas de profiter du confort moderne. Emmy fait acheter « un plus grand frigo et un petit congélateur », et même « pour commencer on a besoin d’un téléviseur pur Winnie ». Tout cela dans le premier chapitre. Et la vie change vite dans le second livre « Traqueur de cerf ». Là c’est le retour à la nature, les ballades à cheval, ou a pied pour aller observer la nature et les animaux. Apprendre à se déplacer sans bruit. « Il m’a toujours semblé que le meilleur endroit pour apprendre la ¬confiance, c’était là-bas dans la nature. On apprend à lui faire confiance et on apprend à se faire confiance quand on est confronté à elle. Il est facile de s’y déplacer quand on sait où on met les pieds. Le respect vient de ça. Tout comme le courage. L’humilité ». L’apprentissage de la vie dans les bois, de l’orientation et des différentes façons de prendre du poisson dans les lacs. D’observer tout ce qui se passe. Ne pas courir, les animaux ne courent pas. « On ne peut pas tout voir. Chacun de nos sens est, d’une certaine façon, limité. Ce n’est que lorsque nous les utilisons tous ensemble que nous parvenons à reconnaître les choses ».
    De temps à autre, un petit chapitre rappelle que Jeff et Anderson n’ont pas oublié leur soif de vengeance et sont à la recherche des filles. Comme il se doit le quatuor finit par aller à Vancouver, pour une exposition consacrée aux photos de Frank. On se doute de ce qui va arriver, avec la complicité de Roth, qui a vu Frank évoluer dans sa relation avec Emmy. Le final selon Richard Wagamese n’a pas pu être écrit. On peut l’imaginer, ou même le supposer au vu des textes manuscrits ou des nouvelles encore inédites. La note finale de l’éditeur offre des pistes.
    De ce texte, on peut retenir le rapport de l’homme à la nature, et celui des autres, plus portés à l’alcool, à l’argent et aux brutalités qui vont avec. Cet ultime roman de Richard Wagamese met de coté l’opposition homme blanc – indien, et plusieurs fois Frank prend bien soin de préciser que ni lui, ni le vieil homme qui l’a élevé n’est indien. L’écriture reste très belle, surtout dans les descriptions des paysages de British Columbia. Il est vrai que la région, restée très sauvage, est superbe. Il suffit d’imaginer une route (quand il y en a) qui traverse des villes d’altitude moyenne 5-700 m, et entourée de montagnes qui culminent à 3-4000 m de part et d’autre. Le tout sur des distances de plusieurs centaines de km. L’état représente environ deux fois la France en superficie pour environ 5 millions d’habitants dont la moitié à Vancouver.

    Publié par jlv.livres | 8 décembre 2019, 19:03

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Retour au pays maudit » – Mary Lester 56-57 (Jean Failler) | Charybde 27 : le Blog - 16 juillet 2020

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