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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Borgo Vecchio » (Giosuè Calaciura)

Dans le vieux quartier populaire de Palerme, une fable surprenante, enlevée et violente, tragique et drôle, en une écriture fort rare.

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Palerme. Le quartier du Borgo Vecchio, juste en face du port de commerce, à deux pas du centre historique et au pied des hauteurs chic de la Villa Igiea. L’une des incarnations les plus saisissantes, encore aujourd’hui, de ce qu’est un quartier populaire au cœur d’une grande ville méditerranéenne.

Dans les ruelles et les cours où s’entremêlent le sordide et le sublime, trois enfants : Mimmo, le fils du boucher indélicat qui a su industrialiser la pratique du pouce dans la balance, Cristofaro, le fils de l’ivrogne invétéré qui le bat chaque soir, le tuant à petit feu, Celeste, la fille de la prostituée solitaire et pieuse devenue le grand amour de Totò le voleur. Trois enfants acharnés à vivre, n’ignorant guère l’horreur ordinaire ou extraordinaire autour d’eux, mais inventant des moyens astucieux de la réguler sous leurs crânes ou de l’invisibiliser devant leurs yeux.

Il s’appelait Domenico, mais il ne le savait pas. On l’avait toujours appelé Mimmo.
Il était né le premier dimanche de septembre en sortant de sa mère par les pieds.
Il y avait une pluie fine qui vous trempait, et une légère brume au parfum de sous-bois, jamais vue dans cette ville-là. D’autres brumes dominaient, elles avaient la lourde consistance des fumées des rôtisseries en plein air que le vent de mer brouillait en tourbillons voltigeurs, apportant des odeurs de viande jusque dans les maisons de ceux qui, de la viande, n’en mangeaient jamais. Ils en éprouvaient à la fois un certain plaisir et une certaine douleur. Mais le jour où naquit Mimmo, la brume avait la consistance des contes. C’est ce que lui avait raconté sa mère.

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(…) Au Borgo Vecchio, tout le monde savait que Cristofaro pleurait chaque soir la bière de son père. Après le dîner, assis devant la télévision, les voisins entendaient ses hurlements qui couvraient tous les bruits du Quartier. Ils baissaient le volume et écoutaient. Selon les cris, ils pouvaient deviner où il le frappait, à coups de poing secs, précis. À coups de pieds aussi, jamais au visage. Le père de Cristofaro tenait à l’honneur de son fils : personne ne devait voir l’outrage des bleus.
Le père de Cristofaro ne se calmait qu’avec la venue de la nuit. Pour Cristofaro, la bière était un malheur, mais c’était aussi son salut. Elle coupait les jambes de son père juste un instant avant qi’il ne le tue. Demeurait seulement, planant sur le Borgo Vecchio, un râle semblable à celui d’un chien malade. Il se mêlait au hurlement du ferry, quand celui-ci larguait les amarres pour le Continent. Alors, dans le Quartier, personne n’écoutait plus les gémissements de Cristofaro. Les gens étaient captivés par le son de cette sirène qui se mouillait de mer et se noyait peu à peu dans la nuit. Ils imaginaient les voyageurs en train de se promener sur les ponts tandis que le navire naviguait et ils raisonnaient sur le mystère de la flottaison. Une fois ou deux seulement le silence de ces réflexions fut troublé par l’ambulance qui venait chercher Cristofaro. Une fois c’était pour le bras cassé. Il n’alla pas à l’école pendant une semaine. Il est tombé dans l’escalier, expliqua la mère aux enseignants. Tandis qu’elle racontait ce énième mensonge, ils regardaient, eux, ses ongles au vernis ébréché, sa permanente vaporeuse, son bracelet aguicheur au poignet, le fond de teint épais étalé sur son visage pour dissimuler la blessure de son impuissance et de sa peur. Quand elle eut fini, ils la virent partir d’une démarche bancale, un talon de ses chaussures s’était cassé et elle essayait de faire comme si de rien n’était.
Le père de Cristofaro jura qu’il allait faire arranger l’escalier de l’immeuble à ses frais car aucun des autres locataires ne voulait faire la dépense. Il menaça même de porter plainte. Ils le laissèrent parler, ils savaient bien, eux, que c’était lui qui avait cassé le bras de Cristofaro.
Une autre fois, l’ambulance vint chercher Cristofaro parce que son père s’était trompé. Il avait pris un couteau dans la cuisine et lui avait ouvert la joue de l’oeil au menton. Il l’échappa belle. Personne ne sut jamais ce qu’il avait raconté aux médecins. Cristofaro de toute façon confirmerait tout. Il savait qu’un jour son père allait le tuer.

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Au fil des romans, Giosuè Calaciura, Palermitain vivant à Rome, invente une langue bien particulière et subtilement extraordinaire pour dire non pas le mal en soi, mais l’étrange conjonction des cynismes et des veuleries, des coïncidences et des déterminismes, qui lui sert de terreau si profitable : réalité de la Mafia et de ses réseaux d’oppression, hors de toute tentation romantique (« Malacarne », 1998), horreur de l’esclavage prostitutionnel comme seul horizon de migrantes (« Passes noires », 2002), ou encore cynisme et manœuvres idéologiques des couloirs du Vatican (« Urbi et orbi », 2006), avant d’en arriver à ce retour aux sources, ou presque, avec « Borgo Vecchio », publié en 2017, traduit en français en 2019 par Lise Chapuis chez Notabilia (Noir et Blanc). Sa manière unique de manier une fausse légèreté, à la fois humoristique et poétique, assez éloignée de la tentation de la farce, fait merveille dans ce récit bref, placé presque à hauteur d’enfant (mais pas tout à fait – on se souviendra certainement par endroits de certaines pages du « Grand Meaulnes » d’Alain-Fournier), où un cheval moins fourbu qu’on ne le croyait, un voleur plus rapide que le vent qui pense profondément la différence entre un pistolet et un couteau, des marins militaires de l’OTAN aussi simples qu’on l’imaginait, des villageois (car, oui, le Borgo Vecchio a gardé encore aujourd’hui bien des caractéristiques fort éloignées de celles de la grande ville) aussi désemparés ou aussi pleutres que ce que la tragique réalité du capitalisme tardif nous rappelle régulièrement, ou encore des policiers se trompant largement de cible ou jouant avec de fort dangereuses allumettes, occupent brillamment – et souvent étonnamment – les seconds rôles d’une pièce en un acte, tragique et donc inexorable.

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Il versa des seaux d’eau violente, il souffla des rugissements de vent qui gonflait les bâches du marché et celles-ci se défirent de tous leurs nœuds, arrachèrent toutes leurs cordes et s’élevèrent sur le Quartier pour faire régner la terreur dans un présage de fin du monde. Semblables à des bêtes volantes, elles descendaient en piqué et vous laissaient des marques de fouet et de coup avant de reprendre de l’altitude, voltigeant haut au-dessus des ruelles comme à la recherche de proies, s’abattant soudain dans la méchanceté de leurs anneaux métalliques semblables à des fléaux, et puis encore, insaisissables, recommençaient à s’élever jusqu’au moment où les tissus et les bâches en plastique rencontrèrent un obstacle sur les statues du fronton de l’église. Tout le monde eut l’impression que les saints de pierre détournaient leur tête auréolée de bronze pour se libérer de la gêne des draps qui continuèrent à rouler de statue en statue pour finir par embrasser, à la façon d’un saint suaire, le visage du Christ en croix. Celui-ci avait beau se contorsionner en tentant de se libérer, il ne parvenait pas à arracher ces suaires de son visage, empêché qu’il était par les clous plantés dans ses paumes. Il resta couvert comme pour le vendredi de la Passion, dans la résignation de devoir répéter son Calvaire. En réalité, c’était la tendresse de son Père qui lui voilait les yeux pour l’empêcher de voir la férocité de son irritation.

C’est ainsi que le plus court, jusqu’à présent, des romans de Giosuè Calaciura atteint une sorte de rare beauté épurée, en inventant une vraie-fausse gouaille qui rappelle aussi par sa puissance les premiers chapitres du grand « Tous les diamants du ciel » de Claro, par la ruse de ses circonvolutions pourtant presque instantanées, le tonique machiavélisme englobant du superbe « Souviens-toi des monstres » de Jean-Luc André d’Asciano, et nous offre un texte hors du commun, sombre et flamboyant.

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Borgo Vecchio » (Giosuè Calaciura)

  1. Liam O’Flaherty Le Mouchard

    Liam O’Flaherty, écrivain irlandais (1896-1984) est né à Gort na gCapall, sur Inishmore, une des iles d’Aran. Auteur de 16 romans et de 183 nouvelles. Décidément ces irlandais sont forts dans la nouvelle. « Le Mouchard » (2019, Belfond, 288 p.) traduit par Louis Postif est une ré-édition traduite de « The Informer », publié en 1925, lauréat du « James Tait Black Memorial Prize », et adapté par John Ford au cinéma en 1935. Le film est repris par Jules Dassin sous la forme de « Point noir » en 1968. C’est un roman noir incontournable de la renaissance littéraire irlandaise.

    Dublin des années 1920, au début du mouvement d’indépendance. En 1916, le Sinn Féin proclame « la République au nom de Dieu et des générations disparues » après l’insurrection de Paques à Dublin. L’insurrection est écrasée, mais le Sinn Féin remporte les élections de 1918 et constitue le « Dail Eireann », parlement irlandais qui proclame l’indépendance. « L’avenir promettait une république de travailleurs, quelque part dans le lointain. Il n’y aurait plus de quartiers pauvres, personne ne crèverait plus de faim, les femmes ne seraient plus malades, les enfants ne souffriraient plus des oreillons ni du rachitisme et de la rougeole avec cette régularité diabolique ». Cela aboutit à la partition du pays en Ulster, au nord, fidèle aux anglais, et à l’Irish Free State au Sud, mais aussi à la guerre civile, jusqu’au gouvernement de Eamon de Valera, avant de proclamer la République Indépendante d’Irlande en 1948.
    C’est dans le contexte du Dublin pauvre des années 20 que se situe le roman. Francis (Frankie) Joseph Mac Phillip a tué le secrétaire de la section locale des fermiers pendant la grève des ouvriers agricoles. Cette grève débouche sur la formation de « soviets » dans le secteur agricole et de divers services (hospitalier, transports et portuaire), en particulier dans la province de Munster, au Sud. S’affrontent, non seulement les Irlandais aux Anglais, mais les Irlandais entre eux. « On devrait les envoyer en Russie; là, du moins, ils pourraient faire les cannibales sans détourner de leur devoir de bons et honnêtes Irlandais ». Il y a l’« Irish Republican Brotherhood » ou IRB, société secrète de type maçonnique, et la frange la plus radicale des « Irish Volunteers » alliés au bataillon ouvrier du socialiste et syndicaliste James Connolly, l’« Irish Citizen Army ».

    Donc, Mac Phillip revient voir ses parents, malgré qu’il soit recherché par la police anglaise. Il rencontre Gypo Nolan, son inséparable compagnon, ce sont les « jumeaux du diable ». Après avoir été policeman à Dublin, Gyro est révoqué pour ses mauvaises fréquentations, depuis il erre alors dans la misère Pour vingt livres, quasi une fortune, il dénonce son ami. « Deux faits occupaient sa cervelle : son entrevue avec Mac Phillip et son manque d’argent pour dormir ce soir… Il était en train d’examiner la devanture d’un atelier dans Dame Street, lorsque enfin il comprit le rapport existant entre les deux idées qui le hantaient ». Il se décide à trahir et dénoncer son ami. « Je viens réclamer la prime de vingt livres offerte par le Syndicat des fermiers pour des renseignements concernant le nommé Francis-Joseph Mac Phillip ». C’en est fait de Frankie. « À sept heures trente-cinq minutes, Francis-Joseph Mac Phillip s’est tué d’un coup de revolver en essayant de s’échapper du n° 44, Titt Street, son domicile paternel ».
    Gypo se rend au domicile des parents Mac Phillip, et il donne quatre pièces d’argent à la mère de Frankie. C’est la monnaie qui lui reste de deux pintes de bière et d’un gin qu’il vient de payer à Katie Fox, sa copine au pub, lui qui n’avait pas un sou ce même matin. Cet argent subit le désigne comme étant celui qui a livré Frankie à la police « aussi publiquement qu’un aveu hurlé sur la place, à l’heure du marché ». A partir de là, tout s’enchaine. S’ensuit la discussion avec Bartly Mulholland et Tommy Connor, le docker. « N’essaie pas de faire accroire que tu es fauché ; j’ai vu l’argent tomber de ta poche, dans la cuisine, là-bas ». Bataille. « La langue de Mulholland lui sortait de la bouche ». Survient Connor, qui avec Bartly représentent l’Organisation révolutionnaire (OR). Organisation qui « avait suivi les traces d’un homme jusque dans la République argentine, quelque part au bout du monde ». IIs se mettent d’accord pour aller autre part que dans la rue, chez Ryan. « Le commandant Gallagher s’y trouve. Il a besoin de te voir ». C’est après « la grève des ouvriers dans le district de M…[qui] avait bouleversé toute l’Irlande ». Le commandant Dan Gallagher sort de l’ombre. « Son genre de communisme est de ceux qui conviennent le mieux au tempérament irlandais. C’est un mélange de catholicisme romain, de républicanisme conservateur et de bolchevisme, sous ce cri de ralliement. « Le pillage et le meurtre » ». Mais le deal qui est énoncé est de livrer le dénonciateur à l’origine de la mort de Frankie. « Je vais te dire qui l’a dénoncé. C’est le rat Mulligan. Aussi sûr que le Christ a été crucifié ». Gypo n’en est plus à un parjure près.
    Il part faire la vie dans les bordels, dépensant tout son argent. Des tournées générales, 3 livres pour Connemara Maggie, et 2 pour tante Betty, la maquerelle, avec tout de même pour elle le soin d’en donner une à Katie Fox, sa copine d’infortune. Naturellement, le bruit se répand vite de ces largesses et en font un suspect tout désigné. Il est recherché par l’Organisation, interrogé et jugé par Dan Gallagher. Suit une scène un peu différente entre Dan et Mary, la sœur de Frankie. La fin était prévisible.

    Reste de ce roman, une description minutieuse du Dublin des années 20, avec ses quartiers misérables et sa population miséreuse. Une écriture simple, mais précise. Quelques longueurs, sans plus. On sent bien la capacité de Liam O’Flaherty à écrire des nouvelles plutôt que des longs romans. Encore un de ces auteurs irlandais qui font volontiers dans la nouvelle, et où ils sont tellement bons. A relire Flann O’Brien avec le « The Best of Myles » traduit par Rosine Inspektor et Patrck Reumaux (2011, Les Belles Lettres, 320 p.) ou l’inénarrable « Le troisième policier » traduit par Patrick Reumaux (1995, Granit, 268 p.) ou encore Dermot Bolger «le Ventre de l’Ange » traduit par Claude Fierobe (1994, Le Passeur, 92 p.).

    Publié par jlv.livres | 17 novembre 2019, 18:39
  2. En prime, 2 nouvelles de Liam O’Flaherty

    Relues ces deux nouvelles de Lia O’Flaherty, parues tout d’abord dans « Irish Short Stories », éditées par Benedict Kiely (1981, PeguinBooks,360 p.) et traduites enfin par diverses personnes en « Anthologie de Nouvelles Irlandaises » (1987, Université de Caen, 586 p.). Un excellent recueil de 38 nouvelles qui regroupe de (très) bons auteurs.
    Donc « La Tente » et « Le Congre » traduites de « The Tent » et « The Conger Eel », sans trop de fioriture par Jacqueline Genet. Dans le premier cas, « un rétameur et ses deux épouses » campent dans une tente précaire lors d’une grosse bourrasque de vent. Alors qu’il sort consolider la tente, Joe Byrne rencontre un étranger, Carney, qui vient de faire vingt miles à pied et cherche un peu d’abri. Dans la tente, il offre à boire, une demi bouteille de whisky, et se verrait bien poursuivre la nuit avec une des femmes. Retour de Joe Byrne qui le chasse dans la nuit humide.
    Huit pages d’une écriture rapide, pleine de détails sur la vie des rétameurs qui détroussent tout ce qui passe à portée.

    Quant à la seconde nouvelle, de quatre pages seulement, c’est l’expérience d’un congre à la recherche de sa nourriture favorite, le maquereau, qui se retrouve pris dans un filet de pêche, avec ses proies. Relevé avec le filet, le congre debout (je sais elle était facile) s’en sortira t’il ?

    Quoiqu’il en soit, dans les deux cas, c’est une écriture rapide, très adaptée au style de la nouvelle. Une bonne introduction aux 36 autres textes.

    Publié par jlv.livres | 21 novembre 2019, 20:21

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