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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Mama Red » (Bren McClain)

Le mythe de l’instinct maternel et la manière dont la société en use, à travers une extraordinaire métaphore fermière au long cours, dans la Caroline du Sud des années 1950.

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Comme le disait fort simplement et joliment Daniel James Sundahl dans la Southern Literary Review : « Ce roman traite d’une femme qui parle à une vache appelée Big Mama Red, et qui en vient à penser qu’elle peut apprendre quelque chose d’elle. » « Mama Red » est exactement cela, et ce faisant, ce premier roman, publié en 2017 chez un petit éditeur indépendant américain affilié à l’Université de Caroline du Sud (et traduit en français en octobre 2019 par Marie Bisseriex pour les éditions Le Nouveau Pont), par une journaliste spécialisée, Bren McClain, englobe dans sa métaphore tout un monde d’échos cruels et tendres.

La mère vache quitta le troupeau sous un plafond de pénombre, alors que des points blancs et même blanc scintillant jaillissaient tout autour d’elle et au-dessus avec ordre et beauté. Elle traversa le pâturage. La lumière de la pleine lune éclairait son chemin mais elle n’en avait pas besoin pour y voir. Elle savait où elle allait. Elle avait déjà fait ce voyage une douzaine de fois sur cette terre familière. Les autres vaches ne la suivirent pas, même s’il était habituel qu’elles le fassent quand l’une d’elles décidait de bouger. Mais en ce petit matin, pour cette mère, aucune autre ne bougea.
Elle franchit la digue de terre qui retenait les eaux boueuses de la mare et prit le chemin du ruisseau, là où le courant avait, au fil des ans, profondément creusé et découpé la terre rouge et argileuse. Elle parvint à un endroit du rivage près d’un vieux thuya et tomba à genoux, se repliant à même la terre. Au début, elle garda la tête haute mais quan d la lumière faiblit, elle la baissa et capitula totalement.
La mère était venue mettre au monde l’un des siens.

À la frontière du nature writing, Bren McClain, distillant souverainement des souvenirs de sa propre enfance, invente ou renouvelle ce que l’on pourrait appeler un farm writing, véhiculant le sentiment extrêmement précis d’une Amérique rurale, d’une Caroline du Sud des années 1950 que hantent bien entendu William Faulkner ou Carson McCullers, mais peut-être plus encore John Steinbeck, avec sa crudité en matière de pauvreté et d’inégalité sociale, celle des « Raisins de la colère », et son humour sarcastique pouvant frôler le joliment absurde, celui de « Rue de la Sardine ». En affectant de raconter, avant tout (et avec quel brio !), la poursuite improbable, par l’héroïne Sarah Creamer d’un instinct de maternité (le mama bone du titre original américain) qui se dérobe depuis toujours, l’autrice nous offre un récit poignant, où les espiègleries de gamins lancés dans le plus prestigieux concours de veaux gras de la région le disputent aux horreurs racistes et ségrégationnistes alors nullement souterraines, aux rancœurs personnelles et aux malédictions bigotes qui pourraient s’être échappées du « Et l’âne vit l’ange » de Nick Cave, et qui, en filigrane, pourrait aussi questionner involontairement tant la profonde culture rurale de la viande, à la manière d’un « Règne animal » de Jean-Baptiste Del Amo, que le culte triomphant de la réussite matérielle, et de son impact sur les vies et les comportements, dans l’avidité des sommets comme dans la simple survie en bas de l’échelle. Quelles que soient les approches retenues par la lectrice ou le lecteur, directes ou obliques, les nombreux prix littéraires obtenus depuis 2017 récompensent bien une impressionnante réussite.

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Quand le soleil parut, Sarah quitta les marches, retourna dans la maison, mouilla un chiffon et se lava le visage, les aisselles et les pieds. Sur la paillasse de la cuisine, elle prit sa boîte de lard vide et fit courir ses doigts à l’intérieur, espérant les recouvrir de quelques restes de graisse blanche. Elle mit les doigts sur ses ampoules et tamponna. Puis, dans un tiroir, elle prit deux torchons et alla dans sa chambre, s’emballa chaque pied avec et chaussa les bottes d’Harold, toujours près du lit. Sur elle, elle enfila une robe propre à carreaux verts et jaunes. Quant à la mèche rebelle qui s’était échappée de son chignon, elle la rattacha avec des épingles à cheveux.
Dans la cuisine, elle prit l’une des moitiés de biscuit à la saucisse dans le réchaud et la plaça dans l’assiette d’Emerson Bridge. Elle aurait mieux fait de l’attendre, de lui montrer qu’elle restait là pour lui mais elle avait besoin de vendre la robe.
Elle ramassa les chaussures qu’elle avait portées la veille et la couverture qui contenait toujours la robe bleue et Sarah sortit dans la cour et prit la direction de la maison de Mme Dobbins. Elle enlèverait les torchons de ses pieds une fois dans l’allée des Dobbins. Elle cacherait les torchons et les bottes d’Harold parmi les buissons de devant et les récupèrerait à son retour pour la maison.
Elle avait marché un peu plus d’un kilomètre et demi quand une voiture venant vers elle s’arrêta au passage. Sarah n’avait jamais vu ni un véhicule aussi joli, ni cette combinaison de couleurs, bleu ciel et blanc.
« Tiens, Mme Creamer, est-ce bien vous ? » dit la conductrice. C’était Mme Dobbins.
Sarah cachait ses pieds l’un derrière l’autre. « Je sais que je suis affreuse à voir », sa voix était rauque d’avoir appelé Emerson Bridge toute la nuit. Elle tendit la couverture à la femme. « J’étais en chemin pour venir vous voir.
– Tiens, j’étais en chemin pour venir vous voir aussi, ma chère », dit Mme Dobbins et elle invita Sarah à monter en voiture.
Elle était venue pour reprendre les biscuits. « J’allais tout vous raconter, m’dame, c’est vrai », dit Sarah en montant dans le véhicule. Elle lui donnerait la nourriture, demanderait pardon et espèrerait qu’elle voulait toujours la robe. Sarah ne sentit pas l’odeur des bonbons à la menthe.
Les sièges étaient en cuir bleu foncé. Sarah essaya de ne pas toucher le sol propre avec ses bottes. Elles étaient couvertes de boue. Les chaussures de Mme Dobbins étaient brillantes et d’une jolie nuance de jade.
Emerson Bridge devait être à la maison maintenant. Elle n’avait pas arrêté de le chercher du regard pendant qu’elle marchait.
Mais Mme Dobbins n’emmena pas Sarah à la maison. Elle tourna derrière l’église baptiste Nouvel Espoir et roula doucement le long du mur de l’église. « Il ne faut pas que Big LC m’attrape, vous savez », dit-elle.
Sarah posa sa main sur la poignée de la porte et la serra. « J’ai bien peur que Jésus ne me connaisse pas, m’dame. » Elle n’avait jamais été à l’intérieur d’une église.
« Je suis censée être en ville au salon de beauté », murmura Mme Dobbins, mais Sarah pensa qu’elle avait l’air d’en être tout juste sortie avec ses cheveux foncés, mi-longs et bouclés à la façon de Scarlett O’Hara dans ce film que Sarah avait vu, Autant en emporte le vent.
« Il avait faim », dit Sarah et elle regarda de l’autre côté du cimetière où Mattie était enterrée et où elle espérait que M. McDougald permettrait d’y mettre Harold.
« J’ai peur de vous devoir des excuses, ma chère. » La femme parlait désormais normalement.
Sarah regarda à nouveau vers elle.
« Vous avez fait une robe exprès pour moi et vous avez fait tout ce chemin pour me la porter hier et je n’y ai pas accordé toute l’attention que cela méritait. Où étaient passées mes bonnes manières ? »
Sarah sentit ses mains se détendre.
« Peut-on reprendre depuis le début ? Je suis venue vous demander cela. Et vous payer généreusement pour la robe. » Mme Dobbins sortit une enveloppe, blanche, du blanc le plus propre que Sarah ait jamais vu. Elle s’imagina que c’était une nappe, sur laquelle il y avait des assiettes bien garnies d’œufs brouillés et de saucisses et des bols débordant de gruau de maïs et de biscuits chauds.
Sarah prit l’enveloppe et tendit la couverture à la femme. Mme Dobbins la prit contre sa poitrine et la tint comme s’il s’agissait d’un objet de valeur. Sarah fit de même avec l’enveloppe et essaya de ne pas la serrer mais elle avait l’air épaisse. Pas aussi épaisse qu’un biscuit mais plutôt comme une saucisse fricadelle. Elle tint l’enveloppe sur ses genoux et prit une grande inspiration. « J’ai peur de vous devoir des excuses, moi aussi, Mme Dobbins. J’ai peur de vous avoir pris quelque chose hier. Un biscuit et une saucisse. Pour mon garçon. Je veux dire notre garçon. Je veux dire… le mien. » Une bouffée de chaleur parcourut Sarah et s’installa dans ses pieds, où elle sentit l’espace vide dans les bottes d’Harold. « Il avait faim. » Elle regarda à nouveau par la fenêtre. Elle se demanda s’il allait jamais revenir à la maison.
Mme Dobbins plaça sa main sur l’épaule de Sarah.
« Je vous paierai pour ça, m’dame – un dollar entier et je cuisinerai pour vous et je nettoierai pour vous, ferai votre repassage, viderai vos pots de chambre et ferai la poussière sur tous vos trophées. S’il vous plaît, pardonnez-moi. »
Sarah s’attendait à ce que la femme retire sa main, reprenne son argent et la fasse sortir du véhicule.
Mais la main de Mme Dobbins resta en place. « Voyons, Mme Creamer, tout cela n’est pas nécessaire. Cette nourriture est jetée dans l’auge des cochons. Ils mangent n’importe quoi. »
Sarah voulut la remercier mais elle ne pensait pas être capable de parler. Elle avait peur, qu’en ouvrant la bouche, de l’eau coule sans fin de ses yeux.

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Bren-McClain

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Mama Red » (Bren McClain)

  1. Merci beaucoup!

    Publié par Brenda McClain | 16 septembre 2019, 14:31

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