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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Dans la solitude des champs de coton » (Bernard-Marie Koltès)

Un dealer, un client, et c’est tout. En 50 pages, le concentré de poésie théâtrale de l’économie marchande, du désir et du fantasme, mise à nu.

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RELECTURE

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Un deal est une transaction commerciale portant sur des valeurs prohibées ou strictement contrôlées, et qui se conclut, dans des espaces neutres, indéfinis, et non prévus à cet usage, entre pourvoyeurs et quémandeurs, par entente tacite, signes conventionnels ou conversation à double sens – dans le but de contourner les risques de trahison et d’escroquerie qu’une telle opération implique -, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, indépendamment des heures d’ouverture réglementaires des lieux de commerce homologués, mais plutôt aux heures de fermeture de ceux-ci.

Sous le signe de cette didascalie de préambule, forme liminaire spécifique à laquelle Bernard-Marie Koltès nous a déjà accoutumés avec « Combat de nègre et de chiens » et avec « Quai ouest », l’auteur dramaturge signe en 1985 son troisième texte pour le théâtre des Amandiers de Patrice Chéreau, où il sera joué en 1987, dernière collaboration de l’auteur et du metteur en scène, et texte qui sera alors sans aucun doute celui de la consécration indiscutée.

LE DEALER
Dites-moi donc, vierge mélancolique, en ce moment où grognent sourdement hommes et animaux, dites-moi la chose que vous désirez et que je peux vous fournir, et je vous la fournirai doucement, presque respectueusement, peut-être avec affection ; puis, après avoir comblé les creux et aplani les monts qui sont en nous, nous nous éloignerons l’un de l’autre, en équilibre sur le mince et plat fil de notre latitude, satisfaits d’être hommes et insatisfaits d’être animaux ; mais ne me demandez pas de deviner votre désir ; je serais obligé d’énumérer tout ce que je possède pour satisfaire ceux qui passent devant moi depuis le temps que je suis ici, et le temps qui serait nécessaire à cette énumération dessécherait mon cœur et fatiguerait sans doute votre espoir.

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Photo ® Marc Enguerand

Incroyable dialogue d’une densité programmatique hors normes, succession de monologues qui n’osent presque pas dire leur nom, entre argumentaire générique de vente suggérée d’un côté et dénégation d’intention d’achat de l’autre, ce chassé-croisé aurait pu être seulement malicieux, et il aurait déjà provoqué l’admiration. Protagonistes maniant chacun à la perfection l’aphorisme, la métaphore d’attaque et le sous-entendu, le dealer et le client joutent, verbalement bien entendu, car il ne s’agirait d’abord d’abîmer ni la marchandise ni le désir, mais progressivement à fleurets de moins en moins mouchetés, ce que reflète le rythme apparent de la pièce, où l’échange s’accélère, tandis que le rythme des phrases proférées se modifie aussi au fur et à mesure, naviguant vers une fin pourtant aussi rapide qu’inexorable, que l’on croit parfois deviner, mais qui se dérobe.

LE CLIENT
(…)
Alors je ne vous demanderai rien. Parle-t-on à une tuile qui tombe du toit et va vous fracasser le crâne ? On est une abeille qui s’est posée sur la mauvaise fleur, on est le museau d’une vache qui a voulu brouter de l’autre côté de la clôture électrique ; on se tait ou l’on fuit, on regrette, on attend, on fait ce que l’on peut, motifs insensés, illégalité, ténèbres.
J’ai mis le pied dans un ruisseau d’étable où coulent des mystères comme déchets d’animaux ; et c’est de ces mystères et de cette obscurité qui sont vôtres qu’est issue la règle qui veut qu’entre deux hommes qui se rencontrent il faille toujours choisir d’être celui qui attaque ; et sans doute, à cette heure et en ces lieux, faudrait-il s’approcher de tout homme ou animal sur lequel le regard s’est posé, le frapper et lui dire : je ne sais pas s’il était dans votre intention de me frapper moi-même, pour une raison insensée et mystérieuse que de toute façon vous n’auriez pas cru nécessaire de me faire connaître, mais, quoi qu’il en soit, j’ai préféré le faire le premier, et ma raison, si elle est insensée, n’est du moins pas secrète : c’est qu’il flottait, de par ma présence et par la vôtre et par la conjonction accidentelle de nos regards, la possibilité que vous me frappiez le premier, et j’ai préféré être la tuile qui tombe plutôt que le crâne, la clôture électrique plutôt que le museau de la vache.

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Photo ® Marc Enguerand

Si la collaboration de Bernard-Marie Koltès et de Patrice Chéreau autour de cette pièce-ci devait aboutir à une rupture de la relation complexe qu’ils entretenaient, comme nous le rappelle par exemple Arnaud Maïsetti dans son excellente biographie de l’auteur, c’est peut-être aussi qu’il devait en être ainsi, pour un texte d’une telle quasi-perfection formelle, dont l’intensité incandescente se déverse presque automatiquement dans une mise en scène devant nécessairement osciller au bord du gouffre béant créé par les mots, par la situation et par les enjeux philosophiques et politiques, qui, sous couvert d’économie du désir, ne seront sans doute jamais aussi brutalement exprimés chez l’auteur qu’ici, dans cette solitude figurative de métaphoriques champs de coton. Il n’est ainsi pas très étonnant que « Dans la solitude des champs de coton », à la renommée comparable à celle de « Combat de nègre et de chiens », soit devenue au fil des années la pièce sans doute la plus emblématique du travail de Bernard-Marie Koltès, et que, poétiquement et malicieusement, Hans Limon en ait usé comme d’un fil rouge secret – car, en toutes choses hélas, pourrait-on dire, ce ne sont ni les clients ni les dealers qui manquent – dans son beau « Dans la nuit de Koltès » (2019).

LE CLIENT
(…)
Or il n’existe aucun moyen qui permette, à qui se rend d’une hauteur à une autre hauteur, d’éviter de descendre pour devoir remonter ensuite, avec l’absurdité de deux mouvements qui s’annulent et le risque, entre les deux, d’écraser à chaque pas les déchets jetés par les fenêtres ; plus on habite haut, plus l’espace est sain, mais plus la chute est dure ; et lorsque l’ascenseur vous a déposé en bas, il vous condamne à marcher au milieu de tout ce dont on n’a pas voulu là-haut, au milieu d’un tas de souvenirs pourrissants, comme, au restaurant, lorsqu’un garçon vous fait la note et énumère, à vos oreilles écœurées, tous les plats que vous digérez déjà depuis longtemps.
(…)

Si vous aimez l’écriture théâtrale incisive et dérangeante de Bernard-Marie Koltès, notez soigneusement sur vos agendas la date du vendredi 15 novembre 2019 : ce soir-là, la librairie Charybde organise avec Hans Limon, à Ground Control, un grand hommage à l’auteur, à l’occasion des trente ans de son décès : table-ronde, lectures théâtrales, avec de nombreuses invitations surprises. Une date à ne pas manquer.

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Koltès

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Dans la solitude des champs de coton » (Bernard-Marie Koltès)

  1. Immense dramaturge en effet que Koltès. J’ai eu la chance de découvrir « Combat de nègre et de chiens » en hypokhâgne. Vous donnez bien envie de lire aussi cette pièce-là.

    Publié par Gabriel Grossi | 22 août 2019, 09:21

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Roberto Zucco  (Bernard-Marie Koltès) | «Charybde 27 : le Blog - 28 août 2019

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