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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Théorie du kamikaze » (Laurent de Sutter)

Philosophie et histoire, cinéma et pop culture, impossibilité du grand récit politique : une robuste tentative théorique à propos du difficilement pensable.

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Paris, vendredi 13 novembre 2015, 21 h 20. Le match de football amical opposant les équipes d’Allemagne et de France au Stade de France avait commencé depuis un gros quart d’heure, sans qu’aucune action décisive ne fût à signaler, lorsqu’une explosion puissante résonna, suivie, quelques instants plus tard, de deux autres. Aussitôt, après la première explosion, les équipes de sécurité évacuèrent le président de la République, François Hollande, tandis que le match se poursuivait, et que l’équipe de France finissait par marquer deux buts contre l’équipe allemande – un résultat honorable. Même si les spectateurs du match ne s’en rendirent pas compte, les trois explosions constituaient le moment inaugural d’une vague d’attentats qui, ce soir-là, frappèrent plusieurs lieux de la ville, faisant cent quatre-vingt-onze morts et trois cent cinquante-deux blessés. Elles étaient les seules, pourtant, qui signalèrent le déclenchement de bombes – les autres attentats prenant la forme de massacres, à l’arme automatique, de consommateurs attablés à la terrasse de cafés plus ou moins branchés, ou du public d’un concert de rock. Mais il ne s’agissait pas de bombes quelconques : celles qui explosèrent dans les parages du Stade de France avaient pris la forme de ces ceintures d’explosifs rendues célèbres par les auteurs d’attentats-suicides qui s’étaient multipliés au Proche-Orient. Ce que les spectateurs du match de football avaient entendu, c’était le bruit de trois hommes se faisant sauter, et tentant d’emporter dans la mort ceux qui se trouvaient, par malheur, dans les parages – mais ils étaient peu nombreux, à cette heure-ci. Les trois attentats-suicides ne causèrent, en plus de celui de leurs auteurs, que le décès d’une seule personne, ainsi que des blessures plus ou moins sévères à une dizaine d’autres, suscitant l’incrédulité des observateurs, qui se demandèrent ce qui avait bien pu leur passer par la tête. Le Stade de France était plein à craquer, et le président Hollande siégeait dans la tribune officielle : pourquoi les trois terroristes décidèrent-ils de faire exploser leur bombe dans une zone et à un moment où ils ne risqueraient guère de produire de dommage substantiel ? Les développements de l’enquête ne fournirent aucun élément de réponse, autre qu’hypothétique, à cette question, tandis que les théories avancées par les journalistes et les experts devenaient de plus en plus extravagantes. La seule chose certaine, pour les uns comme pour les autres, était que le nom qu’il convenait de donner aux auteurs des attentats-suicides de ce vendredi 13 novembre était un vieux mot japonais, entré dans l’actualité à la fin de la Seconde Guerre mondiale : le nom de « kamikaze« .

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Du retour du « vent divin » prétendant un instant sauver le Japon de l’invasion américaine en 1944-1945, avec son point culminant à Okinawa, à l’invention pyrotechnique constituée par l’assassinat du tsar Alexandre II à l’explosif en 1881, des camions déjouant les chicanes d’entrée de casernes beyrouthines à une mise en abîme, avec l’aide de Jean Baudrillard, de la notion hollywoodienne de blockbuster à celle de l’enthousiasme kantien (que Jean-François Lyotard permet naturellement de déconstruire), Laurent de Sutter, dans cet essai publié en 2016 aux Presses Universitaires de France (où il dirige une belle collection), actionne 25 très courts chapitres, dont l’apparence initiale de mosaïque se révèle rapidement constituer, bien au contraire, une démonstration parfaitement orchestrée, qui mobilise habilement philosophie et pop culture, histoire et cinématographie.

C’était en tant qu’image, davantage qu’en tant que fait brut, que la destruction du World Trade Center s’était présentée, et avait été expérimentée ; son mode d’existence se rapprochait plus de celui du film-catastrophe que de celui du traumatisme intime. Du reste, rappelait Baudrillard, les images télévisées qui avaient tout arrêté dans le monde entier pendant plusieurs heures appartenaient au domaine du déjà-vu ; elles étaient la répétition d’autres images, tirées du répertoire des blockbusters hollywoodiens. À certains égards, elles pouvaient même prétendre en constituer un – dès lors qu’un blockbuster est avant tout cela : un dispositif médiatique dont l’objet est de « faire sauter le quartier », de réduire la concurrence à l’état de ruine par l’intermédiaire d’une OPA esthétique hostile. L’ironie terrible de ce dispositif était que, pour parvenir à « faire sauter le quartier », il fallait en effet réduire en cendre un bloc entier d’immeubles – c’est-à-dire montrer ce que l’on était en train de faire, en même temps qu’on le faisait. De Star Wars de George Lucas à Die Hard de John McTiernan, de True Lies de James Cameron à Lethal Weapon de Richard Donner, jusqu’aux principaux représentants de ce qu’on a appelé le « destruction porn« , les blockbusters racontent toujours des histoires d’immeubles qu’on fait sauter. C’est-à-dire qu’ils racontent le triomphe de la lumière de l’explosion sur l’infrastructure matérielle du monde – le triomphe des images du cinéma (ou de télévision), en tant que flash lumineux, sur les immeubles supposés constituer la matière du monde. En détruisant, à coups de Boeing, les deux plus hautes tours de la ville la plus cinématographique du monde, les kamikazes du 11 septembre 2001 avaient permis de comprendre combien un attentat n’a jamais d’autre but qu’impressionner. C’est-à-dire qu’il n’a jamais d’autre but que celui de saturer de lumière une plaque sensible, afin d’y produire une certaine « excitation » des particules posées à sa surface – à l’instar des sels d’uranyle utilisés par Henri Becquerel lors de ses expériences sur les rayons X.

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Dans son exploration de cet aller simple si particulier, où l’esthétique s’entrechoque avec la politique, la pornographie de la destruction avec le sublime et l’usage des ruines avec le désert du réel, Laurent de Sutter ne s’arrête guère pour prendre des prisonniers : à l’horizon pointe un dessein autodestructeur qui n’est pas si paradoxal que cela ; en ruinant le visible usuel, le flash représenté par le kamikaze rend visible ce qui se veut d’habitude invisible, et cette métaphore photographique prend tout son sens au fil rugueux de ces 100 pages – jusque dans ses effets socio-politiques dans le plus strict quotidien de nos vies.

Ce qu’un kamikaze détruit, c’est l’ordre du visible – ou plutôt : ce qu’il rend visible est le caractère de ruine de l’ordre du visible, et la fiction qui se soutient de ce que celui-ci aurait quelque chose à dire d’une réalité politique, morale, religieuse, esthétique, etc. Le kamikaze est l’agent de la ruine de la représentation du monde, au lieu d’être l’agent de la ruine d’une représentation du monde, comme ne cessent de le marteler tous ceux pour qui il incarne un « phénomène de société » reconnaissable. Pour le dire autrement : au lieu du lieutenant d’une idéologie ou d’une religion, le kamikaze est le lieutenant du réel de ce par quoi toutes les idéologies et toutes les religions sont mises en scène à l’âge des médias – c’est-à-dire sont représentées par eux. Ce réel, c’est celui de l’obscénité de l’excitation avec laquelle sont accueillies les images du sublime – la jouissance, éprouvée par tous, à propager la sidération provoquée par le spectacle de la destruction, et à jouer les arbitres dans la compétition pour la visibilité.

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