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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Dude manifesto » (Thierry Théolier)

En une alchimie rusée, transformer un personnage hollywoodien équivoque en incarnation possible, joueuse et joyeuse, d’une voie de vie à découvrir.

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Jeffrey Lebowski, le personnage incarné par Jeff Bridges dans « The Big Lebowski » (Joel Coen, 1998) est The Dude pour l’éternité. Décrit dans les notices filmiques comme un célibataire sans emploi, sans ambition, satisfait de sa vie modeste et sans soucis, aimant le bowling et les White Russian, il ne semble pas de prime abord équipé pour incarner un modèle de quoi que ce soit, si ce n’est par anti-héroïsme dévoyé ou par dérision quelque peu complaisante.

Et pourtant… Thierry Théolier, dans ce « Dude Manifesto » publié en 2015 chez Denise Labouche Éditions, prend le pari audacieux d’utiliser ce matériau primaire, gouailleur, jouissif et teinté d’absurde, pour en extraire un paradigme efficace, moyennant quelques ajustements – dont certains radicaux, attention -, pour une vie se refusant à ployer le genou et l’échine face aux impératifs contemporains réputés incontournables.

Le Premier des Dudes
Dans le teaser mystico-glamour baptisé Tropico, Lana Del Rey prie un drôle de Saint en la personne de John Wayne. L’acteur américain, surnommé tout au long de sa carrière « The Duke », a cassé sa pipe sans savoir qu’il était en vérité le premier Dude de la société du spectacle. Dans son dernier film au titre évocateur, Le Dernier des Géants (The Shootist), il incarne sous la caméra de Don Siegel un cow-boy de légende atteint d’un cancer alors qu’il est lui-même rongé par ce mal. Ce n’est qu’après sa mort que Wayne et sa légende héroïque ont accouché de cette complicité culottée qu’ingénieuse entre son personnage, le Duke, et celui du dude.
Historiquement, le mot « dude » a eu comme toute première signification celle du dandy de New Tork, puis celle du cow-boy inexpérimenté de l’Ouest, le « pied-tendre », avant de finalement faire échouer son vent mauvais sur le palier de n’importe quel buveur de bière. Or le Duke John Wayne, dans ce film mais aussi dans la vie, symbolise le dernier des cow-boys, un vieux mec putréfié jusqu’à la moelle et au bout du rouleau. Il se verra même trahi dans l’épilogue de ce chef-d’œuvre crépusculaire, tel Jesse James avant lui, par un affreux sucker qui lui coincera une balle dans le dos.
Quand arrive sur les écrans The Big Lebowski en 1998, soit vingt-deux ans après, deux décennies d’inconscient collectif se sont écoulées avant que ne se termine l’opération de chirurgie sémantique entre deux mots à première vue opposés : le Duke (la star Wayne) et le dude (le type quelconque). Mais après la désillusion et l’échec de l’Amérique, qui pouvait bien rechausser les santiags du fameux Duke, ce héros en fin de vie perpétuelle ? La réponse se niche dans la figure contemporaine du loser. Le film des frères Coen a complètement réactualisé le paradigme du mec coolos, ce növo-héros de l’Amérique noyée par l’obligation de réussite et aliénée par son « cauchemar climatisé ». La superbe du dude façon Big Lebowski est ainsi née pour faire (re)surgir la notion mythique du dudisme des temps post-western, et avec elle… l’envers mortifère du rêve occidental.
Mais en ces temps impitoyables où l’Amérique ne gouverne plus rien, si ce n’est notre esprit nihiliste encore fasciné par l’usine à fantasmes d’Hollywood et la légende du self-made-man, je suis venu annoncer que des solutions existent pour les quelques téméraires décidés à braver l’emprise médiatico-googlesque. Il nous faut pour cela revenir à notre lieu de vie, à notre antre, et envisager la transposition du héros du Far West dans la France contemporaine.

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Comme le précise Thierry Théolier, en démarquant très vite son postulat central d’une simple lecture hollywoodienne – fût-elle vaguement « rebelle » – d’un refus d’adaptation (ce maître-mot du capitalisme tardif), « le dudisme frenchy n’est pas le « dudéisme » amerloque ». Et il ne s’agira ici à aucun moment de « singer un personnage fictif », dont les motivations sont équivoques, ou éventuellement bien trop claires. Pour naviguer entre les écueils potentiellement avides du crevard, du hipster et du sucker, le dude dont l’alchimie délicate s’élabore ici devra d’abord compter sur ses propres forces, et sur une subtile éthique du renoncement qui ne se limite pas du tout à une ascèse teintée de mysticisme (le Petit Scarabée jadis incarné par David Carradine demeure assez loin de l’horizon du « Dude Manifesto », même s’il fait naturellement partie du paysage pop culturel qu’il s’agit bien, en permanence, de mobiliser pour le détourner). Dans le programme de décrochage de l’inessentiel, de transformation de la lose en tout autre chose, de découverte de noyaux de sensations débarrassés de la sorcellerie de la consommation, il y a des forces souterraines joyeuses mises à l’œuvre malicieusement par l’auteur. Au détour d’une page ou d’un paragraphe, on croira peut-être voir surgir le Paul Lafargue du « Droit à la paresse » ou le Joseph Kessel de « La paresse », l’énigmatique protagoniste du « Ghost Dog » de Jim Jarmusch ou son double pétanquiste imaginé par Stéphane Le Carre dans son beau recueil « À pleines dents la poussière »., voire un avatar réorienté du héros improbable du « Fan Man » de William Kotzwinkle. Soutenu, en deuxième partie, par des poésies dudesques qui résonnent en force avec les jeux sérieux d’un Richard Brautigan (« C’est tout ce que j’ai à déclarer ») et, en troisième partie, par un entretien très tongue-in-cheek avec l’auteur, ce « Dude Manifesto » multiplie à loisir et à plaisir les recommandations qui affectent de prendre un ton impératif pour mieux distiller son doux venin de désobéissance patiente, d’élaboration d’une marge pleinement vivable.

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Lire tard sur son balcon,
l’enfer de la pensée frappé d’une bière glacée.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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